LETTRE DXXXII
M. Lo VELAGE à M. Belford.
A Paris, 16— 2j Octobre {*}
E sols pas surpris que cette lettre suive de si près ma dernière du 14 — 15. A Tinstant j'en reçois uns de Joseph Léman. Ce pauvre diable est harcelé par sa conscience , Belford. Il m'assure « qu il ne dort ni nuit ni jour du regret » qui le tourmente , et de la crainte d'a- » voir contribué à de grands malheurs , » sans compter , dit il , ceux qu'il prévoit i) encore. Il souhaiteroit , s'il plaisoit à » D"eu et à moi , de n'avoir jamais eu }) rhonneur de me connoitre. » (j")
Et d'où viennent ses inquiétudes pour lui-même ? d'où viendroient- elles, si ce n'est « des marques de mépris qu'il reçoit » continuellement de tous les Harlowes , » surtout de ceux qu'il s'est efforcé de » servir aussi fidellement que ses engage- » msns avec moi le permettoient ? Je lui » a vois toujours fait croire , pauvre esprit
(*) Date en vieux et nouveau style en usage chez les protesrans.
(f) Il faut se rappeler le caractère et le genre 4çs services «le Léman,
)) simpU
DE Clarisse Harlowe. 265
)# simpld qu'il est depuis le berceau ! qu'en >i me servant , il auroit le bonheur à » la fin d'avoir rendu service aux deux w parties. Mais le mépris qu'on lui té- » moigne , et la mort de sa chère jeune >i maîtrefse , sont deux sujets de chagrin )) dont il ne pourra jamais se défaire , » dût-il vivre aussi long-temps que Ma- » thusalem ; quoiqu'il ne se promette , il )) en est sûr, pas plus d'un mois de vie ^ w changé comme il est , avec un estomac » qui ne digère plus rien ; et Mde. Betty y) le faisant enrager du matin au soir, (à » présent quelle le tient , ) et qu'elle est » la maîtresse d'une bonne hôtellerie. » Mais, grâces au ciel, pour sa punition, » elle n'est guère en m.eilleure santé que » lui. Au reste, son principal motif, pour » se donner 1 honneur de m'imporruner » par une lettre , n'est pas son seul cha- » grin , quoiqu'il soit des plus grands ; » c'est le désir de prévenir un malheur , » dont je suis menacé moi-même : car iî » peut m'assurer que le colonel Morden >:) est parti dans la résolution de ne pas » m'épargner, et qu'il a juré, assez haut » pour être entendu dts domestiques , » qu'il auroit ma vie ou moi la sienne, » avec d'autres menaces de cette nature » qui causent beaucoup de joie à toute la » famille , parce qu'on s'attend que , tôt » ou tatd , je reviendrai avec quelque » membre de moins. »
Torne XIL M
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Telle est la substance de cette lettre, Mowbray m'avoit déjà lâché quelques mots dans une des siennes ; et je me rappelle que dans le dernier souper que nous avons fait ensemble, tu me pressas , jusqu'à Timportuniîé , de faire le voyage d'Espagne plutôt que celui de France ou d'Italie.
Ce que j'exige de toi , Belford , et par le premier ordinaire, c'est de m'apprendra fîdellément tout ce que tu sais là-dessus, il m'est impossible de souffrir d'être menacé ; et quand je serai bien instruit , nul homme au monde ne se donnera, en mon absence, les airs de m'avilir, sans que je lui en explique mon sentiment ; des airs qui inquiètent mes amis, et qui les portent à souhaiter de m.e voir changer de route ou de plan pour l'éviter. Crois -tu qu'à ces viles conditions je fusse capable de supporter la vie ?
Mais , si tel est son dessein , pourquoi ne me l'a-t-il pas fait connoitre avant que j'eu?se quitté rAcgleterre ? Avoit-il besoin que je fusse hors du royaume pour s'affermir dans sa résolution ?
Aussitôt que je saurai dans quel lieu mes lettres lui peuvent être adressées, je ne manquerai pas de lui écrire, pour m'assurer de ses intentions. Le délai et le doute me sont insupportables dans un cas ckî cette nature. Fût - il question du mariage ou de l'échafaud , ce qui doit se faire demain , j'aimerois mieux le faire aujour-
DE Clarisse Harlowe. 167 d'hiii. Je languis^ je meurs d'impatience , en ruminant des scènes qui ne peuvent m'offrir ni raricté , ni certitude. Passer vingt jours dans l'attente de ce qui peut être décidé dans un quart-d'heure, c'est un supplice.
Si le Colonel prend la peine de venir à Paris , quand même je serois parti , il lui sera facile de trouver mon logement. Je vois chaque jour quelques compatriotes , et j'en ai régalé plusieurs ici. Je suis souvent aux spectacles; je parois à la Cour et dans tous les lieux publics. A mon départ, je laisserai mon adresse dans plusieurs villes, où mes lettres d'Angleterre me seront envoyées. Mais si j'étois -bien sûr de tout ce que Léman m/écrit, je perdrois Fidée de quitter la France , ou , dans quelque lieu que soit celui qui me cherche, je ne partirois que pour abréger sa course vers moi.
J'ai beau faire : non , je ne puis étouffer mes regrets sur -cette chère Clarisse. •S*il est décidé que nous en venions aux inains , M. Morden et moi , comme il ne -m'a fait aucune injure , et qu'il chérit la mémoire de sa cousine, nous engagerons le combat avec les mêmes sentiment pour l'objet de notre querelle ; et fu conviendras que le cas n^est pas ordinaire. En un •mot, j'ai tort; j'en suis aussi convaincu ■que lui, et je ne la regrette pas moins que lui j mais je ne souffrirai jamais les
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menaces d'aucun mortel , quelque blâme que je me reproche d'avoir mérité.
Ad^eu , Belford , sois sincère avec moi. Point de déguisem.ent , si tu fais cas de ton ami.