‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 27 sur 37 · LETTRE DXXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE DXXXIII

M. Belford à M. Lo vêlage.

A Londres , 26 Octobre.

J E ne saurois croire , mon cher Lovelace, que le colonel Morden vous air mienacé dans des termes aussi grossiers que le misérable Léman vous l'écrit , ni qu'il pense à vous chercher.

Je n'ai pas attendu si tard à sonder le Colonel , non-seulement pour votre intérêt et pour le sien , mais encore par le respect que je dois aux derniers ordres de son excellente cousine. 11 est vivement touché , et vous ne devez pas en être surpris. Il avoue qu'à cette occasion , son ressentiment s'est exprimé avec chaleur. Il m'a dit un jour, que , si le cas de sa cousine étoit une séduction commune , et que sa propre crédulité et sa foiblesse eussent contribué à sa chiite , il se croyoit capable j de vous pardonner. Mais il ne m.'a pas ' assuré moins formellement qu'il n'avoit pris aucune résolution , et qu'il ne lui étoit

DE Clarisse Harlowe. 269 rien échappé dans la famille qui pût Tobliger à la vengeance. Au contraire , il m'a confessé que les volontés de sa cousine avoient eu sur lui , jusqu'à présent , toute la force que je pouvois désirer.

Il est parti huit jours après vous. En me faisant s^s adieux , il m'a dit que son dessein étoit de se rendre à Florence^ et qu'après y avoir fini ses affaires, il se proposoit de revenir à Londres , pour y passer le reste de ses jours. Je craignois, à la vérité, que, si vous veniez tous deux à vous rencontrer , il n'arrivât quelque nouveau malheur; et sachant de vous-même que vous deviez retourner en France par ritalie , et vraisemblabiement par Florence , j'ai fait mes efforts pour vous engager à faire entrer l'Espagne dans votre plan. Je le souhaite encore j ou , si je ne puis l'obtenir de vous ,. je vous conjure d'éviter Florence et Livourne, deux lieux que vous avez déjà visités. Que jamais du moins , l'appel ne vienne de vous.

Quel sujet de réflexions pour moi, îï le délateur, ce vil Joseph Léman, qui vous a fourni le moyen de tourner l'artillerie de ses m.aîtres contre eux-mêmes , et de les jouer l'un par l'autre pour conduire vos artifices avec plus de succès , devenoit , sans le vouloir , un instrument entre les mains de la Providence pour les venger tous sur vous. En supposant la victoire de votre côté, seroit-elle la fin du

Mi

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désastre ? Eile ne feroit qu'augmenter vosremords, puisque votre rencontre ne peut se terminer que par la mort de l'un ou de l'autre ; car je suis sur que le Colonel ne recevroit par la vie de votre main. Les Harlowes armeroient contre vous les loix. Vous les haïssez ; ils gagneioient par la mort du Colonel ; ils se réjouiroient de la vôtre ; et n'est-ce donc point assez de tout le mai que vous avez déjà causé ?

Lovelace , cher ami! donnez- moi la satisfaction d'apprendre , et d'en assurer tous vos amis , que vous êtes résolu d'éviter M. Morden. Le temps calmera tout.

Personne ne doute de votre courage, et jamais on ne saura que votre plan ait été changé par persuasion. Le jeune Harlowe parle de vous demander raison. C'est une preuve assez claire que M. Morden n'a pas pris sur lui la querelle de la famille.. Je ne crains que lui. Je sais que ce n'est pas le moyen de faire impreswon sur vous, que de vanter son courage et son adresse. On assure néanmoins que son épée est re« doutable , et qu'il s'en sert avec autant de sang- froid que d'habileté. Si je faisois cas de la vie , il seroit de tous les hommes, à l'exception de vous, celui que j'aimierols le moins pour adversaire.

Mes explications sont d'aussi bonne-foi que vous l'avez désiré. Je ne vous déguise rien. Si vous ne cherchez pas le Colonel, je suis persuadé qu'il nç vous

DE Clarisse Harlowe. 271 cherchera point. C'est un homme rempli de principes. Mais si vous le cherchez ,. je crois bien qu'il ne vous évitera pas.

Soulïrez , Lovelace , que par le mouvement d'une véritable amitié, je vous représente encore , que vous devez vous sentir coupable dans cette atïaire , et qu'il ne vous convient point d'être l'aggresseur. Quelle pitié qu'un aussi galant jhommie que le Colonel périr par vos mains ! D'un autre côte , il seroit terrible que vous fussiez appelé en compte saRS aucune préparation , et dans Tacte même d'une nouvelle violence. Malheureux ami î ne vois-tu pas , dans la mort de tes deux. principaux agens , les sinistres caractères^ tracés contre toi sur le mur ?

Mon zèle , dans cette occasion , peut me jeter dans les répétitions ; mais j'af. peine , en vérité , à quitter un sujet dont je suis si affecté. Cependant , si ce* que je viens d'écrire^ joint aux mouvemens de votre propre cœur et sans douteà vos remords , est sans effet , tout ce que je pourrois ajouter seroit inutile.

Adieu donc , Lovelace. Puisse ton cœur s'ouvrir au regret du passé ! puissent tes mains se garantir d'une nouvelle violence , qui rendroit tes réflexions encore plus accablantes et anéantiroit peut-être tes espérances pour l'avertir ! C'est le souhait de ton véritable ami.

Belford* M4

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