LETTRE DIV
Jei^ soir , 14 Septernive.
OU S revenons de rcglise, où, le deuil dans Tame , nous avons assiste à la dernière céiv'monie. Mon cousin James et sa sœur , Monsieur et Madame Hervey avec leur fille , que son attachement à ma cousine me rendra toujours chère ; mes cou-
» votre prudence et votre cconoinie , ma chère » et digne femme , rendront la direction que » vous prendrez de cette maison , aussi agre'cîble » pour vous qu'avantageuse pour mes parens. » Pour votre avantage , ma chère Mde. Norton , w j'espère qu'ils vous en feront l'offre j et pour >:> le leur , j'espère que vous l'accepterez. -»
Elle la chnrge de témoigner son tendre souvenir à son frère de lait , et la prie , par rapport à lui , de ne pas prendre trop à cœur sa perce.
Elle conclut : « rappelez-moi à tous ceux de M votre connoissance qui me vouloient du bien , w et à ceux que j'appelois mes pauvres. Ils seront » ceux de la Providence , s'ils se confient en )) elle. J'ai pris soin qu'ils ne per;'.issent rien à M ma mort. Dites-leur qu'ils se réjouissent ; ^ M vous , respectable amie , qui m'avez consolée , » VOUS , mon appui daiis mes heureux et m<;s
iS Histoire
sins Jules et Antonio Harlowe , et quelques autres parens éloignés , messieurs Fuller et Allinson s'y sont trouvés : ces deraiers s'y étoient rendus sans invitation , et afin de mieux marquer leur respect pour la mémoire de celle à qui nous rendions les derniers devoirs , ils avoient pris le deuiL
Le père et la mère seroient venus avec nous lui rendre ces derniers honneurs s'ils en eussent eu la force ; mais ils étoient l'un et l'autre fort indisposés , et ils le sont encore.
L'inconsolable mère avoit dit à Madame Norton , que dans cette circonstance , les deux mères du plus aimjable enfant de îa terre ne dévoient pas se quitter ; qu'elle la prioit de rester avec elle.
Toute la solemnité s'est passée dans le meilleur ordre et avec la plus grande décence. La distance du château d'Harlov%^e à l'église est à- peu-près d'un dem.imillc. Le corps a été accompagné et entouré , dans toute la longueur de ce
» mauvais jours , réjouissez-vous de ce que je » suis délivrée des maux que l'avenir prcsentoit » devant moi. Au mom.ent où vous recevez cette » lettre , je suis comblée des grâces du Dieu qui w pardonne , qui m'a conduit pnr les plus grandes » épreuves dans un sûr asyle ; qui a mis une si w heureuse fin à toutes mes tentations et à toutes » mes infortunes , et qui , je l'espère avec une V humble confiance , au jour de sa bonté , nous M réunira daai le séjour- du boaheur. i^
DE Clarisse Harlowe. rf chemin , par mille personnes de tous les ordres. A neuf heures , on l'a entré dans l'église , déjà remplie d'une foule qui se prcssoit de tous côtés. Cependant, je n'ai jamais vu régner un silence si profond et si respectueux , aux funérailles même des princes. L'attention sérieuse et la tristesse croient empreintes sur tous les visages.
L'oraison funèbre , prononcée par M.
Melvill , a été fort touchante. Souvent il essuyoit ses larmes , et en faisoit couler avec plus d'abondance encore des yeux de tous ceux qui l'écoutoient.
Les auditeurs ont surtout montré de l'émiOtion , quand il leur a dit que le texte qu'il avoir pris , éîoit du choix de celle qui étoit l'objet de la triste cérémonie.
Il a fait rénumération de ^ ses belles qualités , s'autorisant du témoignage que lui avoit rendu pendant sa vie l'excellent pasteur que la paroisse venoit de perdre.
Tous ceux qui éîoient présens ne pouvoient s'empêcher de répéter à voix basse les uns aux autres , le bien qu'il ea disoit j com.me en ayant été les tém.oins ou les objets. Voilà ce qu'on m'a dit après.
Lorsqu'il s'est tourné vers la place où ^ donnant l'exemple de la piété , assise ou à genoux, elle élevoit son cœur, à Dieu. tout l'auditoire s'est tourné du mém.e côte , et y a porté des regards respectueux ^ comme si elle y eut été présente encorex
lo Histoire
Quand il a fait mention de sa douceur , et de l'air de dignité qui soutenoit en elle les vertus , un murmure universel d'approbation s'est fait entendre ; et /une pauvre femme , mais proprement mise ^ au-dessous du banc où j'étois , a dit que c'était la bonté même ; quelle parlait à tout le monde !
Plusieurs fondoient en larmes , entendant parler des aum.ônes qu'elle faisoit ; aumônes si judicieuses, si bien- placées. Toutes les bouches prononçoient sa récompense ; on n'entendoit que soupirs et regrets , et ces mots : les pauvres perdront bien à sa mort. On trouvoit en elle le vrai caractère qui est chéri de Dieu , parce qu'il donne de bon cœur.
Une jeune dame disoit , à ce qu'on m'a rapporté : » Miss Clarisse Harlowe savoit » chercher les malheureux et les soulager >; dans des revers imprévus , avant que » le désespoir eût abattu leur courage. »
Elle avoit un nombre de pauvres aussi connus par l'honnêteté de leurs mœurs , que par leur incapacité à se procurer le nécessaire. Tous sont venus d'eux-m.émes à l'église rendre à leur bienfaitrice les derniers devoirs; et s'étant mêlés à la foule et approchés le plus près qu'ils ont pu de la nef, où le corps étoit posé, ils ne contribuoient pas peu à grossir les applaudisscaiens et les tnarques réitérées d'approbation qu'on a données au prédicateur.
DE Clarisse Harlowe. li Quelques personnes qui connoissoient la malheureuse histoire de ma cousine , remarquoient les pleurs que répandoit la sœur , et Tair abattu du frère : que ne donneroient - ils pas à présent ;, disoientelles , pour n'avoir pas eu des cœurs aussi durs ? D'autres poursuivoient , pour ainsi dire , le père trop sévère , et la malheureuse mère jusques daas la retraite de leur maison. « Ils voudroient bien fléchir à » présent ; mais il est trop tard. Quelle » doit être leur douleur ! Il n'est pas éton- » nant qu'on ne les voye pas ici ; ils n'ont » pu soutenir ce spectacle. » Quelquesuns manifestoient leur étonnement , ( et c'est ce que j'entends répéter à chaque moment, ) de ce qu'il s'étoit trouvé un homme capable de ne pas rendre justice à tant de perfections , capable d'être hu^ main , pourois - je dire. D'autres s'étonnoient qu'un homme pût négliger ses intérêts au point de marquer de justice pour une femme si fort avantagée du côté du rang et de la fortune.
Le digne ecclésiastique , conduit par son texte , a touché quelque chose de la malheureuse démarche qui avoit été cause de sa fin prématurée. Il l'a attribuée à la foiblesse humaine qui s'oppose sans cesse en nous à la perfection absolue.
Il a donné un tour très- oratoire à la manière dont il s'est exprimé sur le dédain avec lequel elle avoit rejeté les
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prières et les sollicitations d'une maîsoa illustre , en faveur d'un homme qu'elle avait trouvé indigne de son estime et de sa confiance , et qui lui faisoit en vain les prières les plus pressantes de l'acdepter.
( ^ ) Le point sur lequel il a insisté davantage , c'est son heureuse fin ; et il en a tiré des consolations pour sa famille , et des instructions pour son auditoire, (li)
En un mot , par la façon dont il a traité son sujet, il a augmenté la réputation qu'il s'étoit déjà acquise auparavant à un degré éminent.
Lorsqu'il a été question de descendre le corps dans le caveau , ( qui est fort spacieux , ) il s'est fait un mouvement général. La foule s'est pressée autour du cercueil , pour le voir et lire les inscriptions. Deux gentilshommes , en particulier , se sont avancés avec précipitation , le visage enveloppé de leurs manteaux ; c'étoient Messieurs MuUins et Wierley , admirateurs déclarés de ma chère cousine.
Quand ils ont été à une petite distance , et à portée de jeter les yeux sur la partie supérieure du cercueil : (c Ce petit espace, » a dit M. Mullins , renferme toutes les » perfections humaines. » Et dans ce moment M. Wierley , incapable de résister plus long-temps à sa douleur, s'en
*E Clarisse Harlo\te. 25 tst allé chez lui , où Ton assure qu'il est fort mal.
On a dit que Solmes étoit dans un coin de l'église à l'écart , enveloppé d'un manteau de cavalier , et qu'il a versé plus d'une fois des larmes. Cependant je ne puis pas dire l'avoir vu.
Un autre gentilhomme y étoit aussi incognito , et s'étoit placé sur un banc , près de l'entrée du caveau. Personne ne î'avoit remarqué , mais une violente émotion l'a trahi au moment où l'on a descendu le corps dans sa dernière demeure. C'étoit le digne M. Hickman de Miss Howe.
Mes cousins Jules et Antonin , et leur neveu James ne jugèrent pas à propos de descendre dans le souterrain au milieu des tombeaux de leurs ancêtres. Mlle.
Harlowe paroissoit fort affectée. Sa conscience autant que son cœur contribuoient à son affliction. Elle disoit qu'elle descendroit avec sa chère , son unique sœur ; mais son frère n'a pas voulu le lui permettre. Ses yeux noyés de larmes n'ont quitté le cercueil que lorsqu'il a tout-àfait ^Jsparu. Alors elle s'est laissée aller 5ur son siège , et s'est presque évanouie
J'ai accompagné le corps dans le caveau , afin de m'assurer , et de pouvoir vous assurer , Monsieur , vous , qui êtes son exécuteur testamentaire , que , selon
qu'elle Tavoit demandé , on Ta déposée
aux pieds de son graiid-père.
M. Melvill est descendu ; il a examiné le dessus du cercueil , et y a répandu quelques larmes. J'étois si satisfait de son discours , et de la façon dont il s'étoit acquitté de la cérémonie, que sur le lieu même je lui ai fait présent d'une bagua de quelque valeur^ et l'ai remercié de la manière dont il avoit rempli ses fonctions.
Enfin j'ai quitté les restes de -ma chère cousine , après avoir marqué et retenu pour moi une place auprès d'elle.
A mon retour au château d'Harlowe, je me suis contenté d'envoyer mes complimens à la famille ^ et me suis retiré dans ma chambre. Je n'ai pas honte de vous dire qu'en y rentrant , je me suis abandonné encore une fois à toute ma douleur.
Je suis, mon cher Monsieur,
Votre très-humble et trèsobéissant serviteur