‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 30 sur 37 · LETTRE DXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE DXXXV

M. LovELACH à M. Belford.

A Linf{

28 Novembre.

0 Décembre.

J £ suis en chemin pour Trente , dans la vue d'y rencontr^ir le colonel Morden ,. suivant la réponse que j'ai reçue de lui à Vienne. La voici , dans ses. propres termes. J'avois été à Presbourg et j'avois l'intention de visiter quelques autres villes de Hongrie : mais ayant été obligé: de revenir d'abord à Vienne , j'y ai trouvé, sa lettre, que tu vas lire.

ç 2 1 Novembre, A Munich j \

Ucembre^..

Monsieur ,

Votre lettre étoit à Florence quatre jours avant mon arrivée. Je suis parti dès le lendemain, pour me rendre dig^ne de cette faveur :, je n'étois pas sur que les agrém.ens de la cour de Bavière ne^ pussent retenir > au-delà de ses intentions , un jeune voyageur qui n'a d'autre^ aû^iicque ses plaisirs. Mais frusiis. dânss

zy% Histoire

mon espérance de vous y trouver, il me convient de vous déclarer , Monsieur , que , dans Timpatience où je suis de mériter l'estime d'un homme tel que vous, je ne puis hésiter un moment à faire le choix que M. Lovelace feroit sûrement dans ma position , j'ii lui étoit proposé comime à moi.

J'avoue , Monsieur , que dans toutes ks occasions où j''ai parlé du traitement que vous avez fait à ma cousine , j'ai tenu le langage qu'il méritoit. II seroit fort surprenant que j'en eusse pu tenir un autre. À présent que vous m'offrez si noblem.ent roccasioîi de m'expliquer mioimêms , je dois vous convaincre qu'il n'est rien sorti de mes lèvres par la seule raison que vous étiez absent. Je vousdéclare donc , Monsieur , que je n'attends que le nom du lieu et que vous m'y verrez bientôt ^ fût-ce à l'extrémité de la terre.

Je m'arrêterai quelques jours à Munich.

Si vous avez la bonté de m'y adresser^ votre réponse chez M. Klicnfurt , soit qu'elle m'y trouve ou non , vos ordres arriveront avec autant cie sûreté que de diligence entre les mains , Moniieui , de votre très-humble ser/iteur,.

W. M.ORDENV

Mnû ycus voyez ^ Belfoid, par, ia..

DE Clarisse H a r l o w e. 279promptitude et l'arckur même du Colonel à accepter que ses résolutions étoicnt prises. Ne vaut- il pas mieux finir une affaire de cette nature, que d'inquiéter mes amis , ou de demeurer moi-m,ême en suspens ? comme j"y serois nécessairement , tant que je pourrois imaginer quil est quelqu'un qui peut avoir sur le cœur quc-Ique chose contre moi ? voici ma réplique,

Ci<) Novembre.

A Vienne , <

C 6 Décef libre *

Monsieur ,

Je reçois en ce moment Thonneur àe îa vôtre. Je suspens un périt voyage qu8 i'étois prêt à suivre en Hongrie , et je pars aujourd'hui pour Munich. Si vous iî''y tes êplus , je me rendrai droit à Trente. Cette ville , qui est sur les confins de l'Italie , vous sera plus commode pour votre retour en Toscane, et j'espère vous y trouver le 3 — 14 de Décembre. Je R^urai, avec m^oi , quua valet de chambre français et un laquais. Les autres circonstances s'arrangeront aisément lorsque j'aurai l'honneur de vous voir. Je suis , Monsieur , votre très° humble serviteur ,

E. Love LA es*.

iSo Histoire

A présent , Belford , il ne me reste aucune espèce d^inquiétude sur révénement de cette entrevue ; et je crois pouvoir dire que c'est lui qui me cherche : ainsi qu'il se charge des suites.

Ce qui me touche de plus près au cœur , c'est mon ingratitude pour la plus parfaite de toutes les femmes....

mon ingratitude préméditée ! cependant en ai-je m.oius distingué , en ai- je moins adoré toutes ses perfections , malgré la maavaise opinion que j'avois toujours eue de son sexe depuis que je m.e connois ï Elle m'a forcé- de rendre hommage à la dignité de ce sexe : elle Ta glorieuse^ ment exalté à mes yeux ; quoiqu'assurément il soit iir>pOEsible , comme je . l'ai dit mille fois , con-^me je l'ai mille fois écrit , qu'il existe jamais une autre femme qui l'égale.

Mais lorsque je perds en elle ^ plus qu'un homme n'a jamais perdu , lorsqu'elle me touche de plus près qu'à, aucun mortel sur la terre ,. et lorsqu'il est certain que ^ dans un tem>ps heureux elle a souhaité d'être à. mioi , quelle insolence, dans un autre homme , de s'attaquer à moi pour la venger , heureux à la vérité , mille et ir.ille fois heureux , sL j-'avois senti la gloire et les charmes- de cette préférence ! Je veux aggraver k îTiCs yeux par mes réflexions cette au*- ^<;.e du CoioneL, de: me demander comjgte:

DE Clarisse Harlov/e. zSr de la manière dont je l'ai traitée , à moi à qui elle appartenoit de si près , de peur qu'à l'approche de l'entrevue, mon cœur ne se ralentisse en faveur d'un homme qui lui étoiî uni par le sang , et qui croit , au fond , rendre honneur et justice à sa mémoire. Cette idée lui donneroit des avantages qu'il ne peut avoir autrement. Je ne serai que trop porté à me reposer sur mon adresse pour ménager et sauver un homme à qui je connois tant d'esrime et de respect pour elle.

J'oublierai le ressentiment que je dois à un homme qui n/'a menacé : et c'est par cette seule raison que je m'afflige de son: habileté et de son courage , dans la crainte d'être obligé , pour ma propre défense , d'ajouter encore un nom à la liste déjà trop nombreuse des victimes qui sont tombées par mes mains.

Oui , oui , Beîtord , je suis , et je serai , jusqu'au dernier moment de ma vie , le plus misérable de tous ks êtres. Quelle générosité suWure dans cette adorable femm^e ! pourquoi n'as -tu pas refusé à mes instances la capie de son testam.ent ? pourquoi m'avoir envoyé sa lettre posthume ? Devois-tu les accorder à mon avidité ? tu savois ce que j'y devois trouver, et je l'ignorois. Tu savois qu'il étoit cruel de m'obliger.

Vingt colonels Morden , en eusse -je vingt à combattre successiveiueat , ne

i%i Histoire

seroient rien pour moi , ne me causoroient pas un moment d'inquiétude. Mais ces réflexions forcées , sur ma vile ingratitude feront étern^^llement mon malheur.

(^1) Si elle eut été une Miss Howe pour moi , et qu'elle m'eût traité comme un Hickman , j'aurois eu un prétexte de vengeance : et avec l'intention de devenir son mari , la politique auroit pu justifier mes entreprises pour humilier sa hauteur. Mais un caractère si doux , si paisible , quoiqu'une véritable héroïne , toutes les fois que l'honneur ou la verta l'appeloient à déployer son courage. (|^)

Je ne vois , dans le passé , que mes détestables inventions qui m'aient empêché d'être heureux. Dès les premiers temps , ne te souviens - tu pas combien de fois j'ai comme jeté de l'eau sur sa iîa.rime naissame , en faisant tourner ingratemsnt contr'eiie la délicatesse de ses senîimens , et toutes les loix que m'imposoient sa vertu si pure et son respect filial , avant que je la tinsse sous ma dépendance. (*) Ne m'a- 1- elle pas souvent répété , et ne savois-je pas, sans qu'elle prit la peine de m'en assurer , qu'elle n étoit capable ni d'affectation , El de tyrannie , pour un homme dont

(*) Citations de. ce qu'on a lu dans plusieurs tiiciennes Lettres. Voyez Lettres CYII y cix ,,

^xs.yii et cxxxviu..

DE Clarisse Harlowe. i^j elle se proposoit d^étre la femme. (*) Je savois , comme elle me Ta reproche , qu'après lui avoir fait quitter la maison de son père , il ne rcstoit qu'un chemin tout droit ouvert devacr moi. (j) Elle me disoit avec raison , et j'avois la folie de m'en faire un triomphe;, que depuis ce jour j'avois tenu cent fois son ame en suspens. (§) Ma seule épreuve de Tipecacuanha suffisoit pour convaincre riccrcdule le plus déterminé , qu'elle avoit uncœur ou l'amour et la tendresse auroient présidé , si j'avois perm.is à ces deux scntimens de germ.er et d'éclore. (**)

Elle aauroit pas eu de réserve , m'at-eîîe dit une fois, si je ne lui avois inspiré des doutes (**'^) , et ne t'a-t-ellc pas confessé à toi-miéme j qu'elle s^étoit sentie.

(«[) (*) Voyez Lettre ccxLilï. On peut remarquer encore que toutes les leçons de Clarisse à Miss Howe sr.r le traitement que cette jeune dame se permet avec M. ?Iickman , prouvent qu'elle-même étoit au-dessus de toute aftectation et de toute hauteur tyrannique. ~— Voyez surtout l'avis qu'elle donne à son amie , Lettre

GDXXXV. O ma chère , lui dit-elle , que le

ciel m'eût destinée ( puisqu'il ne m'a pas été permisde rester fille ) à rencontrer un homme avec lequel j'eusse pu agir généreusement et sans resserve , etc ! (i)

(t) Voyez Lettres ccxxxv et CCXLllî.

l§) Voyez Lettre ccxLîii.

(**) Voyez Lettres CCXI et CCXIJ,

(***) Voyez Lettre CCXLY,

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capable de m'aimer , et qu'elle m'aurok rendu heureux, si elle avoit pu me rendre bon? (♦) O Belford ! c'étoit-là de Tamour, et de 1 amour de l'espèce la plus noble ! un amour , comme elle n'a pas craint de le faire entendre dans sa lettre posthume (|) , qui s'étendoit à l'ame, et que non seulement elle a déclaré dans les derniers momens de sa vie ; mais qu'elle a trouvé le moyen de me faire connoître après sa mort, par une lettre remplie d'avertissemens et d'exhortations , qui n'ont d'autre objet que mon bonheur éternel ! {^) Ces abominables femmes , il est vrai , n'ont fait qu'attiser ma vengeance , et qu'irriter mon orgueil , en me répétant éternellement ses défiances , son défaut d'amour et son mépris pour moi. Et plus d'une fois mon orgueil se laissa trop animer par leurs viles insinuations. Mais quand cela eût été vrai , elle pouvoit bien , elle qui avoit été accoutumé à se voir recherchée par tous les yeux où se peignoit le désir, et adorée respectueusement par tous les cœurs , elle pouvoit bien avoir le droit de reculer , lorsqu'elle se voyoit elle-même tenue en suspens sur le point capital par un esprit intrigant et rempli d'artifices , qui presenîoit son respect et l'éloignement où on le tenoit

(*) Voyez Lettre cdxxi.

et) Voyez Lettre dx^

»E Clarisse Harlowe. 1^5 «omme des raisons qui réprimoient les élans de son ardeur , comme si Tardeur du véritable amour pouvoir être réprimée 1 — Divine créature! ses doutes mètres ,%^ ses réserves si bien fondées, auroient fait ma sûreté et ma gloire ! et quelle autre épreuve falloir- il à sa vertu ? que me falloir-il de plus pour me démontrer la pureté de celte femme angélique, à qui le ciel avoir donné l'empire sur ses passions dans la fleur de son âge , si je n'avois pas été un infâme , er un insensé , présomptueux et vain , aurant que scélérat

vil!(lk) ^ . .

Ces réflexions , donr le temps aiguise,

au lieu d'émousser , la pointe , me suivent dans tous les lieux où le désespoir me conduit ; elles m'accompagnenr dans tout ce que je fais , et se mêlent à tous les amusemens par lesquels j'essaie de me distraire. Cependant je ne cherche que les compagnies gaies er brillantes. J'ai fait de nouvelles liaisons dans les différenres Cours que j'ai visitées. Je jouis de quelque esrime , et je me vois recherché de tout ce qu'il y a de gens de mérite et de distinction. Je visite les palais, les bibliothèques et les églises. Je fréquente le théâtre. J'assiste à toutes les fêtes publiques. Je revois tout ce qui mérite d'être vu , tout ce qui m'étoit échappé dans les cabinets des curieux. Je suis adir.is à la toilette des belles, et je m'attire quelque

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■attention dans les assembiées. Mais rien, mais personne ne me donne de plaisir qud la délicieuse idée de m:i Clarisse. Si je fais quelque remarque à l'avantage d'une autre femme , c'est parce que js trouve dans sa taille , dans son port , dans sa voix , ou dans quelqu'un de ses traits un air de ressemblance avec l'objet qui charme , qui peut seul charmer mon cœur.

Quel plus affreux châtiment que d'avoir sans cesse toutes ses perfectiens présentes , lorsqu'il ne me reste que Timmortel regret d'avoir privé le monde et moi d'un si précieux trésor ! Quelquefois, à la vérité , j'entrevois un rayon de joie et de cons<>îation , dont ma générosité s'applaudit , parce qu'il me vient de la certitude morale que , malgré tous mes coupables efforts pour ternir sa vertu , elle jouit des fruits de sa victoire dans un éternel triomphe. (J|j) « Car, puis-je )) être assez abîmé dans le crime , (ô toi , w Etre Suprême , détourne cet affreux )) malheur, ) puis-je être assez méchant, » assez abandonné , pour ne pas recueillir , î) même au sein du plus ténébreux dé- » sespoir , quelque rayon consolant , au » moins quelque relâche à mes peines, » à miCS angoisses , dans la pensée qu'elle « est heureuse ? >; (*) (J^)

(*) Vers anglais.

DE Clarisse Harlowe. lîj

"Si je continue , cher Bciford , de mener une vie si misérable dans mes courses , tu me reverras bientôt en Angleterre , disposé sans doute à suivre ton exemple , que sais -je? à me faire hermite peutêtre , ou quelque chose d'aussi détestable ^ pour essayer de quelle ressource me seront la pénitence et la mortification. Il n'y ^ a pas moyen de vivre dans Tétat où je suis. Que je périsse, si je le puis !

S'il m'arrivoit quelque malheur , tu en serois inform.é par mon valet-de- chambre. Il ne sait pas u;i miOt d'anglois ; mais toutes les langues modernes te sont familières. La Tour , c'es"t son nom , est homme d'esprit et de confiance. A touft hasard, je lui laisserai quelques papiers cachetés , qu'il t'enverroit pour Milord M. .. ; et puisque tu es si expert et de si bonne volonté pour les exécutions testamentaires , je te prie , Belfoi-d , d'accepter cet office pour moi , comme pour ma Clarisse , ma Clarisse Lovelace ; laisse- moi ie plaisir de lui donner ce nom. Par tout ce qu'il y a de saint et de vertueux, c'est quelque enchantement qui la rappelle sans cesse à ma mémoire. Son nom , joint au inien , me ravit l'amc , et me paroît plus délicieux que la plus douce m.usique.

i8? Histoire

Que ne l'ai-je menée dans tout autre lieu que cliez cette exécrable femme V J'ea reviens toujours aux récriminaiions : mais il est ceriain que le breuvage étoit l'invention et l'ouvrage de la Sinclair, et que je n'ai persisté dans le projet de la violence qu'à l'instigation de cette furie et de ses méchantes filles , dont ta ruine quelles m'attribuoient , ns laisse pas d'être amplement vengéj sur moi.

Je m'appcrçois que ce langage ressemble un peu à la confession d'un coupable sur réchafaud. Il pourroit te fdire croire que je suis intimidé par l'approche de l'entrevue. Mais tu serois loin de me rendre justice. Au contraire, je te jure que je vais joyeusement au-devant du Colonel; et je m'arracherois le coeur de mes propres mains , s'il étoit cap-:bls ici du moindre mouvement de crainte ou d'inquiétude.

Je sais seulement que si je le tue, (ce que je ne ferai point , si je puis l'éviter, ) je serai fort éloigné d'en être plus tranquille , et que la paix du coeur n'est plus faite pour moi. Mais commiC notre rencontre est évidemment une occasion qu'il a cherchée , malgré le choix que je lui ai laissé, et qu'il n'est plus en mon pouvoir de l'éviter, j'y penserai après l'action , quitte pour faire pénitence de tout à-lafois ; car tout habile que je le suppose , je suis aussi sûr de la victoire, que je le suis actuellement d'écrire. Tu sais que je

nen

n'en suis pas à mon apprentissage , et que l'usage d23 armes , lorsque j'y suis provoqué , est un jeu charmant pour moi. D'ailleurs , je serai aussi calme , aussi peu troublé qu'un prêtre à l'autel , tandis que mon adversaire , comme on en peut juger par sa lettre , sera transporté de colère et de vengeance. Ne doute donc pas , ami , que je ne te rende un fort bon co:Tipte de cette affaire; et crois-moi ton fîdelle serviteur ,

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