‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 31 sur 37 · LETTRE DXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE DXXXVI

M. Lo VELAGE à M. Belford,

A Trente , 3 — 14 Décembre.

EMAIN est Je jour qui fera partir probabletnent une ou deux âmes pour servir de cortège aux mânes de ma Clarisse.

J'arrivai hier à Trente ; et m'étant informé aussitôt de la demeure d'un gentilhomme anglais , nommé M. Morden , je n'eus pas de peine à la trouver. Le Colonel , qui étoit dans la ville depuis deux jours , avoit laissé son noai dans tous les lieux où je pouvois m'adresser. Il ëtoiî sorti à cheval. Je laissai mon nom chez Toma XIL N

lui et ma demeure. Vers le soir il me

rendit une visite.

Il avoit Tair horriblement sombre. Le mien fut très- ouvert. Cependant il me dit que ma lettre étoit celle d'un homme d'honneur , et que j'avois soutenu le même caractère , en lui accordant de si bonne grâce Toccasion de nous rencontrer. Il auroit souhaité, ajouta-t-il , que j'eusse tenu la même conduite sur d'autres points , et nous nous serions vu alors avec des sentimens bien opposés.

Je répondis que le passé ne pouvoit être changé , et qu*e je regrettois ccm.me lui que certaines choses fussent arrivées.

Les récriminations, reprit* il, ne pouvoient servir qu'à nous aigrir inutilement; et puisque je lui avois offert si volontiers cette occasion de me voir , les paroles dévoient faire place à Faction. Votre choix, M. Loveîace , pour le temps , le lieu et les armes , sera le mien.

Sur les deux derniers points, M. Morden , cela dépendra de vous-même. Le temps , ce seia, s'il vous plaît , demain ou le jour d'après.

Après-demain donc , Monsieur ; et nous monterons demain à cheval pour fixer le lieu.

D'accord , Monsieur.

Dites , M. Loveîace , quel choix faitesvous pour les armes ?

DE Clarisse Harlowe. 291

Je lui dis que l'avantage devoit être égal en nous servant de nos épées ; mais que ^ s'il en jugeoit autrement, je n'avois pas d'objection contre le pistolet.

Je vous ferai remarquer seulement , répliqua-t-il , que le hasard seroit peutêtre plus égal à répée , parce quQ nous devons être également accoutumés à la manier. Je craindrois qu'il ne le fût un peu moins au pistolet. Cependant, je n'ai pas laissé d'en apporter deux dont vous auriez le choix. Mais je dois vou5 avertir qu'à la distance ordinaire , je n'ai jamais manqué un but , depuis que je me connois.

J'applaudis à sa générosité ; m?.':s je lui repondis aussitôt que j'entzndois assez î'usage de cette arme , pour ne pas la refuser, s'il la choisis?oit ; quoique je ne me crusse pas aussi sûr qu'il pritendoit l'être de ne pas manquer un but. Cependant, ajoutai-je en souriant, comme il m'est arrivé quelquefois de fendre une balle en deux sur le tranchant d'un couteau , il y auroit bien du malheur, Colonel, si je manquois mon homme. Ainsi, Monsiîsur, je n'ai pas d'objection centre le pistolet, si c'est votre choix. Personne, j'ose le dire , n'a l'œil et la main plus ferme que n:oi.

L'un et Tautre , Monsieur , vous seront utiles , à l'epée comme au pistolet. Ce sera donc à l'épée^ s'il vous plaît.

ICI Histoire

De tout mon cœur.

Nous nous quittâmes avec une sorte de civilité majestueuse.

Aujourd'hui , ma visite a prévenu la sienne ; et nous sommes sortis à cheval pour convenir du lieu. Nos sentimens étant les mêmes , et n'aimant point à remettre au lendemain ce qui pouvoit être décidé sur le champ , nous serions descendus aussitôt. Mais la Tour et le valet de chambre du Colonel , qui nous suivoient tous deux , et que nous n'avions pu éviter de mettre dans le secret , se sont joints pour nous demander la permission d'avoir avec eux le lendemain un chirurgien. ^ lis se sont chargés de ren,gager à sortir de la ville , sous le prétexte d'une saignée qu'ils lui proposeront dans une cabane voisine et de l'amener assez proche de nous pour être appelé au besoin , sans qu'il se défie du ministère auquel il doit être employé. La Tour étant , comme je Taidit au Colonel , un garçon fort adroit , auquel j'ai donné ordre de lui obéir comme à moi-même , si le sort se déclare en sa faveur , nous sommes convenus de remettre la décision à demain j et d'abandonner tout ce qui regarde le chirurgien ^ à la discrétion de nos domestiques. Ensuite , nous sommes rentrés dans la ville par des chemins différent.

DE Clarisse Harlowe. 293 Le champ que nous avons choisi est un petit vallon écarté. Le temps sera dix heures du matin ; et le signal ou le mot Vépéd jimpjfc^ Cependant , j'ai répété à M. Morden que cette arme m'était extrêmement familière , et que je lui conseilloîs de faire tout autre choix. Il rn'a répondu que c'étoit l'armée d'un gentilhomme , et que celui qui n'en cqnnoissoit pas l'usage , m^anquant d'une qualité nécessaire , en devoit porter la peine; mais que pour lui toutes les armes étoient égales.

Ainsi , Belford , vous voyez que je n'ai pas voulu prendre aucun avantage. Mais mon dém.on me trompe bien , si demain , avant onze , ce brave ennemi ne reçoit pas la vie ou la mort de n'iCs mains.

Son valet et le mien doivent être présens ; mais avec l'ordre le plus absolu , comme vous n'en doutez pas , de demeurer dans l'inaction. En revanche, par une civilité de la même nature , le Colonel a coinmandé au sien de m'obéir , si la fortune est pour m.oi. Nous devons nous rendre à cheval au lieu du combat. Une chaise , qui sera prête à quelque distance , conduira le vainqueur sur les terres de Venise , si l'un des deux périt ; ou servira , suivant l'occasion , à secourir le plus malheureux , ou tous les deux , s'il est besoin.

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Tels sont, Belforcî , nos arrangemeiîs.

La pluie ne in'ayant pas laissé d'autre amusement que ma plume , • je t'ai fait cette longue épitre ; quoique je pusse aussi bien remettre à t'écrire demain à midi ; car je ne doute pas que je ne me trouve en état de t'assurer , que je suis avec tous les stntimens que lu me connois pour toi , etc.

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