LOVELACE
LETTRE DXXXVIL La Tour à M. Belford.
A Trente y i8 Décembre, N. S.
Monsieur^
J 'AI de tristes nouvelles à vous communiquer, par l'ordre du chevalier Lovelace. Il m'avoit fait lire sa dernière lettre , par laquelle il vous informoit de son rendezvous pour le lendemain 15 , avec le chevalier Mordcn. Vous êtes si bien instruit du sujet de ce différend, que vous n attendez pas de moi d'autres lumières.
J'avois pris soin d^amener , à peu de distance , un chirurgien et son aide , à qui j'avois confié le fond des circonstances;, sous le serment du secret '^ quoique je
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DE Clarisse Harlowe. 295 me fusse bien gardé de l'avouer aux deux champions. Il étoit fourni de bandages et des instrumens de sa profession , car je connoissois parfaitement le courage et l'adresse de mon maître , je n'avois pas entendu moins vanter le caractère de son ennemi , et je savois quelle étoit leur animosiîc mutuelle. Une chaise de poste étoit prête à cent pas , où attendoit chacun de leur laquais.
Les deux chevaliers arrivèrent à l'heure convenue , sans autre suite que^ M. Margate , valet de chambre du Colonel , et moi. Ils nous répétèrent l'ordre qu'ils nous avoient donné la veille , d'observer entr'eux une exacte neutralité : et si ïua des deux périssoit , ils nous firent jurer de regarder tous deux le survivant comme notre maître dans tous les cas de secours ou de retraite , et de respecter ses volontés.
Après quelques complimens , ils se dépouillèrent de leurs habits , avec une tranquillité extraordinaire ; et mettant Tépée à la main , ils se portèrent plusieurs bottes qui nous firent admirer leur présence d'esprit et leur adresse. Mon maître fut le preînier qui tira du sang, par un coup désespéré , dont son adversaire devoir être percé à jour , s'il ne s'en étoit garanti par un mouvement si heureux , qu'il ne le reçut que dans la partie charnue du côté droit, que le fer perça à Textrémité de la chair. Mais ayant pris M. le che-
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valier sur le temps , le Colonel le blessa sous le bras gauche , assez près de l'épaule^ et l'épée, qui effleura l'estcmac dans son passage , en ayant fait couler beaucoup de sang , le Colonel lui dit : Monsieur, je crois que vous en avez assez.
Mon maître jura qu'il n'étoit pas blessé ; que ce n"'étoit qu'une piqûre d'épingle ; sur quoi faisant une autre passe , le Colonel la reçut sous le bras avec une dextérité merveilleuse, et lui enfonça son épée au milieu du corps. 12 tomba aussitôt , en disant : la fortune est pour vous , Monsieur , — ô ma chère
Clarisse — te voilà Je n'entendis
pas quelques autres mots , qu'il ne put prononcer entièrement. Son épée glissa de ses mains. M. Morden jeta la sienne et courut à lui , en lui disant en français : Monsieur , vous êtes un homme mort ; fmplore'i la miséricorde du cieL
Nous donnâmes le signal aux deux laquais , et eux au chirurgien , qui accourut à rjnstant. Le Colonel ne me parut que trop accoutumé à ces expéditions sanglantes; il étoit aussi tranquille, que s'il n'étoit rien arrivé d'extraordinaire ; et quoiqu'il perdît lui-même beaucoup de sang, il ne pensoit qu'à seconder le chirurgien. Mais m.on cher chevalier s'évanouit deux ou trois fois pendant l'opération , et il rendoit d'ailleurs du sang par la bouche. Cependant le pr€*
DE Clarisse Harlowe. 297 mler appareil ayant ctc mis fort heureusement , le sang s'étancha et nous l'aidâmes à monter dans la voiture. Alors le Colonel souffrit que sa propre blessure fût pansée , et parut s'affliger que , dans quelques intervalles , mon maître s'emportât en furieux , lorsqu'il reirouvoit la force de parler. Hélas ! le pauvre chevalier! il s'étoit cru sûr de la victoire.
Malgré l'avis du chirurgien , le Colonel prit le parti de monter à cheval , pour passer dans Fétat de Venise. Il me rcm.it généreusement une bourse rem,plie d'or , avec ordre d'en employer une partie à payer le chirurgien , à faire un présent au laquais, et de garder le reste comme une marque , me dit-il, de la satisfaction qu'il avoit de ma conduite , et des tendres soins qu'il me voyoït rendre à mon snaitre. Le chirurgien Tassura que M. le chevalier ne pou voit vivre jusqu'à la fin au jour. Lorsqu'il fut prêt à partir , M. Lcvelace lui dît : vous ave-^ bien vengé ma chère Clafisse ! J'en conviens , répondit le Colonel dans la mcm.e langue; €t peut-être regretterai- jt que vous m'aye:^ appelé à cette œuvre , lorsque je resîois incertain si je devois obéir ou désobéir à ce cher ange. — Aitribue^ votre victoire au destin , replfquH mon maître , à l'ascendant d'un cruel destin ; sans quoi ce qui vient d'arriver éioit impossible, — Mais vous ^ reprit- il , en s'adiessant su chirurgien . à
2C)t HlS^TOîRE
M. Margate et à moi , soye:{ témoins toitstrois , que je me suis attiré mon sort €î que le reconnais que je péris par La main cTurL homme d'honnenr,
)j Monsieur ! Monsieur ! liai dit- le Co»- » lonel , avec la pitié d'un confesseur , w et lui, serrant aflectiteusement la main , )j profitez de ces précieux momens , et )j recommandez- voiis à Dieu. » Il s'éloigna aussitôt.
Je fis marcher fort doucement \z eîiaise. Cependant mon mjaîire eut beaucoup à Ecuffrir du mouvcinenn Le sang recommença bientôt à couler de ses deuxblessures , et ce ne fut pas sans dif^cuiîéqu'on l'arrêta. Nous le conduisîtr.es envie jusqu'à îa première cabane. Il m'ordonna de vous envoyer jes papiers cashetés que vous trouverez sous cette enveloppe , et de vous faire le récit de 5CD: malheur , avec des remercîmens en-. son noiv. poiîr la constance et la fidélitéde votre amirle..
■ Contre tome attente , il \écxit jus- «u'au jour suivant. Mais il souflVit cruellement de son impatience , et de voir son espérance trompée > autant que ds lia douleur de ses blessures ; car il paro'Ssmt ai>itîer la vie bien maigre lui. La rais«a Tabamionna quelquefois , surtoutfendant les deux dernières heures de sa viRj. st dans son délire ,. il s'écrioit par soiSivàUea ^, comme, s'il eût vu. quelque
DE Clarisse Harlowe. zçg»
spectre elrrayant : c< Eloignez- la de mes ); yeux, éloignez -la » ; mais il ne nommoit personne. Quelquefois il adressoit des expressions fort tendres à une femme, apparemment la même Clarisse qu'il avoit invoquée en recevant le coup mortel.
Il Tappeloit liîle sublime ! divine créature! beauté ir.alhcureuse ! Je lui entendis répéter particulièrement : « jetez ]es yeux >; sur moi , bienheureux esprit ! daignez » jeter les yeux sur moi. » Il s'arrétoit après ces quatre mots ; m>ais il continuoit de remuer les lèvres.
A neuf heures du matin , il fut saisi de convyb'ions violentes ; et perdant tout-à-faiî connoissance , il demeura dans cet état plus d'un quart d'heure. Lorsqu'il leviin à lui (je ne do's pas oublier ses dernières paroles qui semblent marquer un esprit plus Cnhr.e , et qui peuvent être par conséquent de quelque consolation pour Scs amis : ) quelles grâces
je dois prononça - r - il dis:inc'te:r.ent ,
en s'adressent sans doute au ciel , car il y tenoit les ycu-x levés : mais une forte convulsion ne lui permit pas d'cxhever.
Ensuite , revenant à lui, il recommença â dire , quelles grâces .. avec beau- Coup de ferveur , les y^-ux levés encore , et les deux mains étendues : ces mots furent suivis de quelque apparence de prières , prononcées d\ir.Q voix intérieure , ^ui ne laissait rien entendre de distinct.
300 H I s T O ï R E , etc.
Enfîn j'entendis clairement ces trois mot^^ qui furent les derniers : Reçois cetteexpiation. Alors sa tête s'étant enfoncée dans son oreiller , il expira vers dix beures et demie.
Hélas ! il ne se croyolt pas si proche de sa fin. Aussi n'a-t-il donné aucun^ordrepour sa sépulture. "Je Tai fait embaumer , pour attendre les voiontcs de sa famille ,. et j'ai obtenu que Je corps fût déposé dans un caveau. C'est une faveur qu'on ne m'a pas accordée sans peine , et qu'on m.'auloit refusée ^ s'iln'avoit pas été un Ânglai? de qualité , nation qui est respectée avec raison du gouvernement autriclnen. J'ai éproavé aussi quelques' difficultés de la part èvt magistrat , sur la cause de sa mort, il" en a coûté de Targent peur arrêter iea Informations : m:ais c'est ua récit que je jemets au premier ordinaire , avec le compte des CiTers de mon cher maître ^ qui seront représentés fideilemeot. J'attends vos ordres dans cette viife , et j'ai riiQiîiieur d'être j Monsieur , votre etc.
J. Di Latovk