‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 33 sur 37 · CO NCL US ION, C · texte numérisé non relu

CO NCL US ION, C

O V croit devoir ajouter quelques éclair- cbsemens sorr.maires pour la satisfaction des lecteurs qui auroicnt pris quelque hnérêt au sort des principaux persounages, nui ont survécu à M. Lovelace.

^ La nouvelle du malheur de M. Lovelace fut reçue dcns sa famille avec autant de douleur qu'elle causa de ]0ie dans celle des Hailowes , et a Mi5s Howe.

Mi^ord M et les Dames de sa mauoa

étoient d'autant plus à plaindre qu'apjes avoir déjà beaucoup souiTtrt de 1 injustice de leur neveu pour une personne qu ils avoient sincèrement admirée,, lîs voyoïcnt croître leurs peines, par la perte runeste du seul iiériticr mâle de leur fortune et de leur nom. (^f) La pensée qu il avoit bien mérité son sort , et la réflexion quy étant si mal préparé , il y svoit tout a. craindre pour son bonheur dans 1 autre vie' au-menièrent encore l'cmermnie de l£ur chaorin (1^). Au contraire les Harlowcs , plus implacables que jamais , et î/iiss Howe même , dans le vif ressentiment Qu'elle coDservoit de la mort de. .on amie , triomphèrent d^jn événement qui étoit une sorte de soulagement passager à la perte ciuelle qu'ils avoieoi

(*) On Tattribuç à M. Beïford*

essuyée , et dont il avoit été le principal auteur. Mais cette consolation ne fut que passagère pour les tiarlowes , qui trouvèrent toujours un sujet de trouble et de remords dans leur ancienne conduite ; ( ^ ) car la mère inconrolable ne se donna point de repos qu'elle ne se fût procuré , par l'entremise du colonel Mcrden , des extraits étendus de quelques-unes des lettres qui con posent cette histoire , extraits qui servirent à les convaincre tous ^ que si Clarisse, tandis qu'elle étoir encore avec eux , avoit continué sa correspondance avec M. Lovelace , eViè Tavoit fjir plutôt pour kur intérêt que pour le sien; qu'elle ne lui avoit jar.ais donné ie moindre encouragemenr contraire à son devoir , et à cette prudence qui l'avoît fait distinguer de si bonne heure ; que s'ils s'en étoient rapportés à sa discrétion , dont en n'a\ oit jamais eu lieu de douter , elle auroit su les tirer , eux et elle-même (comme elle l'avoit une fois proposé à sa mère ) (*) de tout embarras par rapport à M. Lovelace ; quelle étoit la seuie femme capable de donner au monde le glorieux exemple d'une passionvaincue , ou tout au moins réprimée par la raison et psr la piété , quand l'hommie qui en étoit Tobjet , étoit , par ses mœurs ^ indigne d'un amour sans réaerve.

O. Voyez Ltttre XYiî,

C O iV C L u s I O N. 3^0J

Les malheureux parens et les oncles y virent trop clairement pour leur repos , que tout k mal n'avoit été causé que par Tavarice , ranibiîion , la jalousie d ua frère et d'une sœur implacables , et par la ligue insensée dans laquelle ils avoient réuni toute la fairiille ; que ces motifs déguisés les avoient seuls excités à forcer l'inclination de Clarisse en faveur d'un homme qu'elle devoit nécessairement mépriser, ou bien elle n'auroit pas été une Clarisse , et que sans les persécutions qu'ils lui avoient fait cnduier à ce ^njet, elle n'auroit jamiais songé à qukrer la maison paternelle ; et que , lors même qu^elk en avoir eu la première idée , ce n'étoit qu'avec rinîenîicn de se procurer, s'il lai eût été possible, un asyle aupiès de Mde. Howe , ou dans quelque autre maison sûre ( mais non avec M. l.ovelace , lii avec aucune des Dames de sa famille ,. quoiqu'elles rmvirassent à k faire) d'où elle eût pu leur faire des propositions auxquelles ils auroient dû souscrire , et qu'elle auroit lâclié de leur faire agréer sans sortir elle-même de son devoir; que trompée d'ans ses espérances de ce côté ,. elle n'avoir cependant point eu le. dessein , lors de son rendez-vous avec M.. Loveîace , de se mettre soas sa puissance ^ que tout le but de cette démarche n'avoit été que de calmer un esprit aussi violent j. et de l'empêcher de faire à ses

3®4 CONCLUSIOIC.

parens ( conjine il y étoit résolu ) une visite dont les suites auroient pu être fatales; mais qu'elle-même avoit été victime de ses louables intentions , et que la manière dont Lovelace étoit parvenu à Tenlever la rendoit un objet plutôt digne de pitié que de blâme.

Ils virent aussi dans ces extraits que c'étoit avec un regret sincère qu'elle voyoit que de long- temps il ne dépendroit pas d'dh de terminer l'incertitude de sa situation, en épousant M. Lovelace^ et qu'enfin ii s'étoit présenté une seule occasion dont peut-être elle auroit profité , si un trait de la cruauté de ses parens envers elle ( ce fut la réponse d'une lettre écrite à sa tante Hervey pour obtenir pardon et miséricorde ) ne l'eût mise en ce moment hors d'état d'accepter la main que M. Lovelace lui offroit , et ne Teût obligée à suspendre le jour de la céî^^bration , qu'elle n'avoit l'intention de différer que jusqu'à son rétablissement.

Ils virent avec autant d'horreur pour Lovelace , et pour leur propre cruauté , que d'admiration pour Clarisse , que la majesté de sa vertu en avoit tellement imposé au plus audacieux des hommes ^ qu'il n'avoit osé mettre à exécution ses lâches dessein^- , qu'après l'avoir j pour premier sacrifice , privée de l'usage de se» sens ^ par des potLons malfaisantes^

Conclusion:. ^05

Mais avec quelle vénération ils adorèrent sa mémoire , de com.hien de récrin^inations ils se chargèrent réciproquement, en voyant que non-seulement elle avoit'su se garantir d'un second outrage, par la conduite la plus glorieuse et la plus intrépide , déconcerter tous les systèmes de son odieux libertin , et le couvrir d'une honte inévitable , mais encore quelle avoit eu la force de rejeter constamment et avec un noble dédain , qui?... l'homme qu'elle avoit aimé auparavant , prosterné alors à ses genoux implorant son pardon , et demandant humblement la permission ce réparer son crime par k moyen le plus elticace qui fût en son pouvoir; par le mariage : lui , jouissant d'une fortune brillante et sans aucunes charges , elle étant alors sa prisonnière dans' une infâme maison , rejetée de tous ses parens ; ses sollicitations , pour obtenir miséricorde et pardon , rejetées ; ne cessant dans la suite d'iinplorer encore le pardon et une dernière bénédiction , çt tout cela autant pour alléger les remords futurs de leur con-^cience , que pour soulager son cœur tendre et religieux — et , quoique toujours barbarement refusée sur la supposition qu'elle n'étoit pas aussi près de sa fin qu'on la représentoit , mourant enfin le pardon sur les lèvres , et les comblant tous debéaédictionî.

5o6 Conclusion.

Ils se rappelèrent alors que ses lettres posthumes , au lieu de reproches, n'étoient remplies que de consolations. Que dans son testament , elle avoit versé sur chacun d'eux les bienfaits qu'ils ne méritoient , ni n attendoient , comme si elle eût voulu réparer l'injustice dont les plus avides de la famille s'imaginoient avoir à se plaindre , dans le partage que son grand-père avoit fait de ses biens.

Tous ces tableaux présens s^ns cesse à leur esprit étoient des sujets perpétuels de récrimination entre eux , et irritoient leur douleur d'avoir perdu une enfant qui étoit la gloire de leur famille. Assez souvent , ils s'évitoient les uns les autres y dans les instans mêmes où ils avoient coutume de se rassembler en famiille y jaloux de fuir réciproquement les reproches de leurs yeux qui se parloient >

quand leurs bouches étoient muettes

Le temps ne nt qu'armer leurs remords et leur chagrin de pointes plus cruelles. O malheureuse famille ! Le colonel Mprden pouvoit bien défier dans les termes de Juvenal , toute autre famille affligée de produire de son sein autant de disgrâces et de maux toujours croissans , que celledes Harlov^es , si heureuse quelques mois, auparavant !

« Voulez - vous connoitre la conduite 3d et les maux de l'espèce humaine ?

centrez dans rintérieur d'une seule fa-

Conclusion. 307

» mille , passez-y quelques jours , et quand » vous en sortirez , osez vous dire maU » heureux.

Humant generis mores tibi nosse iolenù Suficit una domiis : paucor consume dies , et Vicere te miserum , postquam illinc veneris ^ aude. (4)

Mde. Harlowe ne survécut que deux ans et demi à la mort, toujours pleurée , de sa Clarisse. M. Harlowe eut pour surcroit de chagrin , celui de survivre environ six mois à sa femme : dont la mort , réveillant ses anciennes douleurs et ses remords , hâta la sienne. Ils moururent avec le nom de leur bienheureuse fille à la bouche. lis ne Tavoient pas nommée autrement , depuis qu'ils avoieaî r-eçu ses dépouilles m.ortellcs ; ils se consoloient à leurs derniers momens par l'espérance qu'elle aîîoit bientôt leur être rendue , dans une meilleure vie. Cepeadant ils vécurent assez pour voir leur fils James et leur fille Arabelle m>arics :

mais ils ne trouvèrent pas une grande source de joie dans rétablissement de l'ua et de Tautre.

M. James Harlowe épousa une fille de bonne maison , avec laquelle il vit encore. C'étoit une orpheline , dont le bien étoit considérable ; et cette raisca lui avoit fait jeter les yeux sur elico. Mais il s'est vu obligé à d'extrémfis dé-

5o8 Conclusion.

penses pour soutenir ses droits qui ne sont point encore éclaircis. Ses parties sont puissantes. Il est question d'un titre fort litigieux ; et M. Harlowe n'a pas reçu en partage toute la patience nécessaire pour conduire un long procès. Ce qu'il y a de remarquable dans sa situation y c'est que ce mariage a été entièrement une idée de sa tête contre l'avis de son père , de sa mère et de ses oncles > qui Tavoient averti qu'en épousant cette Lady , il épousoit un procès aussi long que sa vie. Sa conduite peu généreuse à l'égard de sa femme , qui n'est coupable de rien , et qui ne peut empêcher un mal dont elle souffre autant que lui , est devenue entre eux Toccasion de plusieurs différends ( sa femme ayant du sens et du caractère ) qui ne lui promettent pasun heureux avenir , quand ses affaires se termineroient plus favorablement qu'il ji'a lieu de l'espérer. Lorsqu'il s'ouvre à ses amis , qui sont en petit nombre > il attribue toutes ses disgrâces su lâche et cruel traitement qu'il a fait à son angélique sœur. Il avoue qu'elles sont méritées ; mais la patience lui manque pour se soumettre à des dispositions dont il reconnoit la justice. Tous les ans il reprend le deuil au 6 de Septembre et pendant le mois entier , il s'enferme chez lui et se dérobe à toutes sortes 4'amusemens et de compagnies. En un

Conclusion. 3^?

mot , il passe dans le monde , et^ lui- ^ même se regarde comme le plus misérable

de tous les êtres. . , ,, tj i ^

La fortune de Miss Arabelle Harlowe ayant tenté un homme de qualité, 1 éclat du titre la disposa facilement à recevoir ses soins. Le maiiage suivit bientôt. Mais les frères et les sœurs qui ne sont pas portés à s'aimer , deviennent ordinairement de mortels ennemis. M. Harlowe iugea que , dans les articles , on avoit trop fait pour sa sœur. Elle crut , au contraire , qu'on n avoit pas fait assez : et , depuis quelques années , ils se haïssent de si bonne foi , que Ywn n'a de vraie satisfaction qu'en apprenant quelque intortune ou quelque chagrin arrives à l'autre. Il est vrai qu'avant cette rupture ouverte , ils ne cessoient pas de se soulager réciproquement par de continuels°et mutuels reproches qui ne servoient pas peu à entretenir le trouble dans toute la famille, et qu'à chaque instant l'un accusoit l'autre d'avoir ete la principale cause du désastre de leur admirable sœur. On souhaite que certains bruits , qui font mal augurer du bonheur de cette Dame dans l'intérieur de sa maison, soient tout-à-fait mal-fondés, particulièrement ceux qui feroient supposer qu'elle ne se loue pas des mœurs de son mari , vice qu'elle avoit trouvé , avec raison, si odieux dans M. Lovelace,

quoiqu'il n'eût pas été d'abord une objection insurmontable pour elle , lorsqu'il lui adressa ses premiers soins. On fait même entendre qu'elle en est traitée publiquement avec beaucoup de hauteur et de mépris , et même jusqu'à des voies de fait qu'elle s'attire , dit- on , par son humeur impatiente et emportée. Qu«l ^eroit le cœur assez dur pour lui souhaiter autant de chagrin qu'elle s'est efforcée d'en causer à sa sœur, surtout lorsqu'elle regrette , et qu'elle dit qu'elle regrettera tant qu'elle vivra , sa cruauté , et qu'elle ne cesse , comme son frère , d'attribuer à c^tte cause ses propres infortunes.

M. Jules et M. Antonin Harlowe continuent de vivre dans leurs terres : mais ils déclarent souvent qu'ils ont perdu , avec leur chère nièce , toute la joie de leur Vie : ec dans toutes les compagnies , ils déplorent tous deux , sans ménagement , la part qu'on les a forcés de prendre à des injustices qu'ils ne cessent pas de se reprocher.

M. Solmes vit encore ; du moins , si l'ont peut compter un homm.e de soncaractère au nombre des vivans ; car sa conduite et ses manières sordides justifient , aux yeux du public , l'aversion que la plus aimable de toutes les femmes avoit pour lui. Malgré son opulence , il s'est vu rebuté par des femmes d'une fortune extrêmement inférieure à celle

Conclusion. ^it

de la divine personne , à laquelle d'indignes vues lui avoient donné la présomption d'aspirer.

M. Mowbray et M. Tcurville, après avoir perdu leur chef et Tame de leur société , tombèrent , par diverses aventures , dans des embarras de fortune , qui servirent , autant que leurs réflexions , à leur faire porter un autre jugement de leurs goûts et de leurs plaisirs. Comme ils avoient toujours été moins propres à donner l'impulsion qu'à la recevoir et la suivre , ils écoutèrent enfin l'avis de leur ami B^lford , qui leur conseilla de convertir le reste de leur bien en rentes viagères , et de se retirer , l'un dans le comté d'York , et l'autre dans celui de Nottingham , qui sont les lieux de leur naissance. Leur ami continuoit de s'intéresser à leurs affaires , d'entretenir correspondance avec eux , et de les voir à Londres une ou deux fois l'année , c'està-dire , chaque fois qu'ils y venoient ; et il avoir la satisfaction de les trouver de jour en jour plus dignes de leurs noms et de leur origine.

(^1 Quant à ces sœurs d'iniquité, Sally Martin et Polly Horton-, elles avoient des talens et une éducation au-dessus des filles de leur sorte. Pour satisfaire la curiosité du lecteur sur leur compte , et achever en môme temps de remplir le but moral et vertueux de cet ouvrage , on va donner

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