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une notice de leur famille , et des vices de leur éducation qui les ont pas- à -pas conduites à la vie honteuse et criminelle où elles se sont engagées , comme aussi de ce qu'elles devinrent après l'épouvantable mort de l'infâme Sinclair.
Sally Martin étoit fille d'un gros marchand de Londres , à qui sa mère , fîile d'un épicier de la cité , avoit apporté une fortune assez considérable. Comme le mari et la femme aimoient tous deux à briller, et qu'ils étoient passionnés pour les modes , objet qui faisoit le fond de leur comuierce, et qu'il étoit de leur intérêt d'accréditer, et que ce goût est général dans les femmes et les filles des riches négocians de ce quartier de la ville surtout , il n'est pas étonnant qu'ils élevassent leur fille en conséquence , et Sally , jolie créature , qui avoit l'esprit vif et gai , ne manquoit pas d'enchérir tous les ans sur l'exemple que lui donnoient ses parens.
Elle se vit bientôt libre et maîtresse d'elle-même. Tout ce qu'elle faisoit étoit bien ; tout ce qu'elle disoit étoit admiré. Elle se défit promptement des scrupules de la pudeur et de la timidité naturelle à son âge : pourquoi eût-elle rougit ? elle ne douîoit de rien , et ne connoissoit sur rien , quel que fût le sujet de la conversation , ni le silence , ni la défiance de soi-même.
Dès
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Dès qu'elle eut passé Tâge de neuf ans , elle étoit de toutes les pa?ties de plaisir, où se trouvoient ses parens. Le babil continuel de la petite personne la faisoit regarder comme nécessaire à la joie de toutes les fêtes et de tous les repas que donnoient son père et sa mère par goiit pour la dépense , et aussi dans la vue d'étendre leur commerce en étendant le cercle de leurs connoissances. Faute de réfléchir, ils ne voyoient pas qu'en souffrant que leur enfant fût de moitié dans tous les moyens qu'ils empioyoient pour leur intérêt, ils développoient nécessairement les passions et ruinoient les mœurs de cette fille unique qu'ils aimoient tant , et qu'ils envisageoient dans tous les soins qu'ils se donnoient pour grossir leur fortune. Quand une petite fille de son âge joue déjà dans le monde le rôle d'une femme , que ne fera-t-elie pas quand elle le sera ?
A quinze ou seize ans elle alîectoit d'imiter dans son habillement et dans ses manières , les femmes de qualité qui se faisoient le plus remarquer par leur luxe et k'ur parure. Les plus riches étottes du magasin de son père ne l'étoient pas trop pour elle. Dans tous les divertissemens publics , c'étoit cWq qui donnoit le ton , au lieu de le recevoir , à toutes ses parentes et à toutes ses connoissances , quoiqu'elles eussent trois fois son âge. Au spectacle Tome XIL Q
elle fendoit la foule , s'emparoit sans façon de la place qui lui convenoit , et en faisoit faire à ses compagnes plus timides , sous les yeux mécontens des personnes qui Tavoient retenue avant elle, laissant tous ses voisins étonnés de son air d'importance , et de ce qu'elle ne faisoit point garder sa loge par ses laquais. On se demandoit tout bas à ^oreille quelle étoit cette jeune Lady , et on fînisfoit par se rasseoir en admirant sa hardiesse.
Elle faisoit Tofficieuse et la femme de conséquence auprès des acteurs les plus renommés , qui la regardoient comme une de leurs protectrices , et qui la prioient de servir leurs intérêts , lorsqu'il se donnoit une représentation à leur profit. Elle connoissoit les noms et surnoms de tous les jolis cavaliers qui fréquentoient les lieux publics , et elle afFectoit de les nommer toujours par leurs noms de baptême.
Ceux d'entr'eux qui n'avoient pas répondu au coup- d œil qu'elle leur adressoit à tous pour les avertir de son arrivée , et avant qu'elle eût pris sa place , étoient traités avec une hauteur méprisante; tandis que ses favoris étoient accueillis avec une familiarité gracieuse , et du ton le plus flatteur, et s'ils étoient bien avant dans ses bonnes grâces , c'étoit alors mon cher ami j mon cher cœur.
Elle citoit à son tribunal en juge inexorable les actions et la conduite des gens
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de qualité , et des élégans du jour sur qui tomboit la conversation. Personne n'étoit plus versé qu'elle dans la chronique scandaleuse ; elle faisoit servir tous les caractères , toutes les louanges et toutes les critiques à se donner du relief à ellemême. « Je rougirois de faire telle et » telle chose , ou bien voilà quelle a » toujours été ma manière , c*est ainsi » que j'ai toujours fait , et que fai y) toujours aimé à faire. » En se jugeant ainsi elle-même par comparaison avec la bassesse Aqs plus vïks personnes de son sexe , elle se rengorgcoit et restoit trèssatisfaite de sa vertu. Elle avoit sa chaise attitrée pour toutes les visites qu'elle faisoit, et parmi les personnes au-dessus d'elle , elle en trouvoit qui encourageoient ses visites , comme elle abaissoit elle-même son orgueil à en rendre à d^s gens de la classe la plus com.mune.
Connoissant à fond tous \qs tours et toutes les fraudes du jeu , c'étoit une intrépide lacédémonienne. LWq avoit même le courage , dans loccasicn , de démas-juer une filouterie et de disputer la carre. Faisant de la nuit le jour , et du jour fa nuit, et jouant fréquemment, ç\\q rtntroit presque toujours fort tard Ses parens s'applaudisi>oient de voir que Itur Sally eût une si forte tt si belle santé. T^nt que sa
I santé n'en souffroit point, ils s'inquiéioient
r foitpeu de ses mœurs.
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Elle haissoit Taiguille et le travail. Elle tournoit toujours en ridicule les beaux ouvrages qui , en occupant son sexe , servent à le sauver de l'oisivité , du vice et de Textravagance , ou au moins , quand ils n'auroient pas d'autre avantage , à retirer et désennuyer à la maison les femmes du dernier âge , lorsque le temps est passé pour elles d'aller courir et briller dans les Vaux-halls , les Ranelaghs , les Marybones et autres assemblées publiques.
Quant aux détails domestiques et aux soins du ménage , ses parens n'avoient rien exigé d'elle sur cet article ; elle regardoit cette espèce de talent comme nécessaire seulement à la classe mercenaire , aux petites gens , et comme toutû-faire indigne de l'attention d'une femme du bel air.
Quoique son père fît un grand commerce , cependant ayant monté sa maison sur un si haut ton de dépenses , il ne prétendoit pas amasser pour sa fille une fortune très- considérable. Ni lui , ni sa femme n'avoieat en s'établissant aucune notion de la frugalité , et ils ne pouvoient se résoudre à se retrancher. La fille ne se soucioit pas non plus qu'on se réformât. Ils attachoient un grand prix à l'éclat et à l'ostentation. Ils appeloient cela vivre noblement. Comme ils levoient la XttQ au-dessus de leurs voisins , ils croyoient qu'il y alloit de leur crédit d« parwirt
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et de faire de plus en plus grande figure , au lieu de baisser le ton. Ils se flattoient eux-mêmes , et ils flattoient leur fille qui pensoit tout comme eux , de l'idée qu'elle avoît assez de charmes et d'esprit , pour attirer quelque soupirant d'un rang distingué , ou au moins un homme riche.
Cependant cette fille d'un marchand et d'une épicière ne pouvoit pas supporter l'idée de s'abaisser à épouser un vil bourgeois ; elle s'encourageoit par le petit nombre d'exemples très-rares , mais qu'elle multiplioit dans sa tête , de quelques filles qui lui étoient bien inférieures par l'état , les talens , l'éducation , et même par la fortune , et qui avoient épousé des partis brillans. Elle ne doutoit point qu'elle n'eût le même bonheur. Un riche établissement et un équipage, objet qui tente toutes les femmes de la moyenne classe, étoient la moindre chose qu'elle se prcposoit ; mais pendant tout ce temps-là, ni elle , ni sa famille ne considéroient qu'elle avoit à combattre des passions accoutumées à être satisfaites , que le genre d'éducation qu'elle avoit reçu , et un tempérament ardent qui n'étoit point réprimé par de solides principes , la rendoient plus propre à faire une maîtresse qu'une épouse.
Sa vingtième année , à sa grande surprise et à son grand regret , passa sur sa tête sans qu'on lui eût fait une offre que
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son orgueil lui permît d'accepter. Une filie de quinze à dix-huit ans , dont Ja beauté commence à fleurir , attirera sans doute , comme une nouveauté , les yeux des hommes. Mais si elle prodigue la vue de ses attraits dans les lieux publies , ^\\q trouvera que de nouveaux visages excitent plus l'attention qu'une beauté qu'on voit tous les jours. Il est donc de la politique d'une jeune beauté , quand elle ne considéreroit que ce seul intérêt , si elle peut commander à sa vanité , de se montrer un instant pour que Ton parle d'elle , et qu'ensuite se retirant comme par discrétion, ( et c'est être discrète que d'en agir ainsi , ) elle attende que le monde la cherche plutôt que d'avoir l'air de chercher le m.onde , en prenant soin seulement de reparoitre de temps en tempj .dans chaque lieu d'assemblée , pour faire souvenir ^^ù.^ si elle trouve qu'on commence à l'oublier. Alors elle paroîtra encore nouvelle. Les jeunes personnes devroient toujours avoir dans la tête , qu'il est très- difficile de satisfaire leur vanité ^ et en inéme-temps de gagner Tadmiratioa des hommes dignes d'être souhaités pour époux ; en un mot , elles pourront bien avoir beaucoup d'admirateurs dans les lieux publics y mais pas un seul amiant.
Sally Martin igno'oit tout cela. Sa beauté étoit encore dans toute sa fraîcheur y et pourtant elle se voyoit négli-
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cée. Lorsque quelqu'un demasdoit , qui est cette jeune Demoiselle ? on répondoit c'est Sally Mariin , la fille d'un mercier, en ajoutant : elle ne manque jamais de se faire voir ici, r^ c *
A la fin sa destinée approcha. Ce tut a un bal masqué qu'elle vit pour la première fois ce sémillant et beau Lovelace , qui ne faisoit que d'arriver de ses voyages. Elle fut sur le champ frappée de sa physionomie et des brillans propos qu'elle lui entendit débiter , lorsqu'il se trouva par hasard assis près d'elle. Lui , qui ne cherchoit point de femme alors , fut frappé de la figure et de la vivacité de Sally , et d'un certain air d'importance qui rendoit encore ses agrémens plus piquans , ils se firent mutuellement dus signes d'approbation , etilneluifut pas difficile de savoir où il pourroit rendre sa visite à cette belle. Cependant pour une fille aussi vaine, il étoit un peu mortifiant de consentir qu'un jeune seigneur si bien tourné vint à savoir qu'elle n'étoit que la fille d'un mercier, tant il est naturel à une jeune créature élevée com.me Sally , de rougir dans l'occasion des parens dont la folie la fait monter au-dessus d'eux-mêmes et de leur état.
Mais quelque peine que cette découverte pût faire à Sally , elle ne donna aucun chagrin à M. Lovelace , qui se flatta de la faiae tomber bientôt dans une cou-