Conclusion
dition plus basse que la sienne, et la pïus" vile où puisse se trouver une malheureuse femme.
Lorsque Miss Martin fut informée que soft amant étoit le neveu et Théritier
présomptif de Milord M , elle crut
qu'il étoit l'homme qu'elle attecdoit et qu'elle cherchoit depuis long-temps avec tant d'impatience , et il lui parut valoir la peine qu'elle tendît tous ses filets. Il n'est pas inutile d'observer ici qu'il est très -probable que c'est Miss Sally et deux ou trois autres jeunes créatures qu'il avoit conduites à leur perte ^ par l'espéraRce de l'épouser , que M. Lovelace avoit en vue dans cette peinture assez commique qu'il fait dans une lettre adressée à son ami M. Belford , et qui n'a point été insérée dans ce recueil. « Il M me semble voir , dit-il , deux jeunes i) amans se faisant la cour, et ayant l'un y) sur l'autre des vues secrètes : la jeune » fille élude et se joue ; elle se trouve » très -heureuse comme elle es r, elle ne » sauroit être plus heureuse ; elle ne veut » point changer son état de fille ; le jeune » homme est , je le suppose , un de ceux » qui n'ont pas la simplicité d'avouer » que son désir n'est pas du tout qu'elle i> change d'état ; elle tient un filet tout » prêt sous son tablier ; lui en tient un i) autre sous son habit , avec l'intention » tous deux de le jeter au premier mo-
Conclusion. ^ ^ii
» ment favorable sur le cou de l'autre. » Elle veut Tenlacer lorsqu'elle sent son )) orgueil chatouillé, et qu'elle se croit » sûre de lui; il veut la surprendre lors- » que le moment de foiblesse qu'il épie » depuis iong-tem,ps , Ta portée à s'avan- » cer trop loin. Je suppose que Thomme » est le plus habile , et qu'û l'eirbarrasse » dans ses lacets avant qu'elle puisse l'en- . » velopper des siens. Je voudrois bien » savoir comment cette fille peut avoir » droit de crier à la cruauté , à la bar- » barie, à l'imposture , aux sacrifices; et » débiter ious les lieux communs de cé- » clamations et de plaintes , dont les » petites folles en pareil cas fatiguent à » tout mioment les oreilles de leurs vain- » queurs ? Penses-tu qu'il n'est pas juste , » lorsqu'elle en appelle r!ux dieux et aux » hommes , que les hommes et les d:eux » se m^oquent d'elle, lui rejettent au nez » ses propres intentions de tromper et de i) séduire , et lui conseillent de se taire » et de supporter en silence son mjalheur )) qu'elle a bien mérité. »
Pour abréger, les parens de Salîy encourageoient aussi bien que leur fille les visites de M. Lovelace. Ils pensèrent qu'ils pouvoient se fier à la discrétion de la petite personne. Elle-même étoit trop suffi>ante et trop Sa^e pour avoir la moindre défiance. Ils savoient qu'elle avoit de rorgueil , et dans ces occaFiens on le
^11 CONCLUSÎQ X.
prend pour sagesse. Que deviendroft cesexe , dit Lovelace , s'il n'avoir point d orgueil ? — Elle n^ soupçonnoit aucun danger à craindre de cet air honnê:-e et sincère , qu'il savoir si bien prendre et quitter à son g/é.
Le second bal qui n'éîoit encore que leur rroisième rencontre dans le monde , compléta sa perte ; il n'en fallut pas davantage à un hem me si exercé , quoique si jeune , dans Fart de séduire ,. et cela avai)t même rn^cile soupçonnât seulement qu'elle étoir en danger. En effet , lui a5'ant persuadé de venir avec lui vers îe midi chez sa tsnte Foibes, une dame fort honorable et fort riche , à qui il avoir fait espérer qu'il lui am.èneroit sa future niccex XI la cosduisiî dans la maison de l'abominable femme qui porte k nom de Sinclair dans ce recueil de lettres; (c'était là la seule ouverture de mariage qu'iî lui eiit jamais faire ) et là par des promesses qu'elle prit dans le sens de son amour-propre , (car toutes les fois qu'une femme sime, elle conserve rarement assez de défia nA:e pour sa propre sûreté ,. ) il €)hùut yiie conquête aisée sur t^ne verm ^ui n'en avoir guères qive le nom.
Ensuite il trouva peu de difficulté à Im persuader de continuer son commerce criminel jusqu'à ce que les ciTeTs en devinsâeBt trop visibles pour demeurer cachai» Al OIS ses païens y. dam kur pre>
Conclusion-. 325
mîère fureur cie se voir déchus de leur espérance , et dans le désespoir de perdre un pareil gendre , la chassèrent de leur maison.
Sa disgrâce étant ainsi divulguée , elle s'endurcit dans le vice , et étant protégée par son séducteur y. dont elle étoit alors la maîtresse favorite , elle fut si irritée contre ses parens d'un indigne traitement qui quadroit si peu avec son orgueil , et de la funeste liberté qu'ils lui avoient toujours laissée, qu'elle refusa de rentrer dans la maison paternelle , lorsque se repentant de la dureté avec laquelle ils Tavoient traitée , ils voulurent se réconcilier avec elle. Devenue la favorite de la Sinclair , à rinstigation de o^nQ femme abandonnée , ejle se fit avorter , quoique son terme fiiî oéjà si avancé , qu'il pensa lui en coûter la vie.
Ainsi rincontinence fut sc'n premier crime ; un meurtre le second , et après ces deux pr;3 , sa conscience devint cautérisée , toute jeune oifelle eioit , et quoique folie de son séducieur,, elle devint bientôt assez peu déUcats ^ sous la discipline d'une maîtresse aussi consoramée dans le vice que soo hôtesse, pour servir de tout son pouvoir les plaisirs de rhomme qui l'avoit p-îrdue , ne se faisant aucun scrupule par un géme tout- à -fait diabolique , de chercher à attirer d'aufres mailieureuses à suivre -sou exemple^ On
a pciine à croire de combien d'infortuncrs' de ce genre elle fut Tartlscm et la cause ; c'étoit "une femme pleine d'audace et de confiance , une créature séduisante et remplie d artifice.
Il nous reste à citer une scélératesse plus noire encore , s'il est possible , dont cette fille se rendit coupable.
Son père étant mort , sa mère dansl'espérance de la convertir , disoit-elle ^ lui proposa de quitter la maison- de Tinfâine S. nclair y de se retirer avec elle à la Ccimpagtje , où sa disgrâce et sor inconduite ne seroiem pas conaues ; elle y pourroit vivre de fcçon à sauver le-j apparences ^ la seule venu qu'elle lui eût |amais enseignée , avec celle de chercher à attraper plutôt les autres y que de se laisser attraper elle-même.
Saliy l'accepta ; mais sans autre intention^ coirrme elle l'a avoué souvent, et même s'en, faisant gloire , que d'escamotQT à sa mère la plus graade partie de son bien ^ poyrse venger de ce qu'elJe avoir consenti autrefois qu'on la chassât de la ni.ai3on, et de ce qu-'eîie avoir persuadé à- 5x>n père de lui Qter toute part à sa fortune èans son issram>ent.
Api' es avoir employé six miois à consomrxisr c:tte sciléraiesse dénaturée, TaffitMK setpent se retira dans son impure Ctiverne a/ec sz$ dépouilles , riant de «aa actloa ^ v^ûtxnQ après, qu'elle eux -fait
Conclusion, 31c
mourir sa mère de chagrin ^ ce qui arriva peu de mois après. Sévère , mais juste punition de la mauvaise éducation qu'elle lui avoit donnée.
On doit ajouter que ni M. Loveîace , ni aucun de ses amis ne pouvoient souffrir de Tentendre se glorifier de cette indignité , et qu'ils Fen réprimandoient toujours , la condair.nant tous d'une voix. Il est certain que ce trait de méchanceté joint à d'autres du même genre , aliéna d'elle le cœur de M. Loveîace ; et si elle n'eût pas été un agent nécessaire dans ses autres amours ^ il naaroit jamais pu la supporter. En parlant délie ^ il disoit toujours : am.i Belford , on n''a pas droit de nous faire des reproches ; car il n'est point de malice comme la malice, de la femme. (*)
Une mauvaise éducation , il faut l'avouer , fut la première source de tant de corruption. Et Sally Martin avoit cq^q obligation à ses parens , qui ne dévoient imputer qu'à eux-mémjes tout ce qui eit fut la suite. Mais si elle n'eût pas rencontré un Loveîace , elle ei'it évité une Sinclair, et elle auroît pu passer dans le gros des femmes élevées cctrme elle ; elle auroit été mère d'enfans qui auroient couru comme elle les hasards de la vie dans le monde \ autant d'uutomates de
(*} Eccles. XXV. 19.
cire molle , prêts à recevoir les impressions de la circonstance et de l'événement ; sans être heureux , sans en faire , ils auroienî été tout , excepté des êtres utiles et vertueux ; si encore ils n^étoient pas tombés dans lextréme misère.
Polly Horton était fîile d'une mère issue d'une famille honnête , et dont le mari, homme de naissance et d'honneur, étoit capitaine dans les gardes. P0II7 n'avoit que neuf ans lorsque son père mourut , laissant sa fille sous la tutelle d'une jeune fcm.rne de vingt -six ans, très vive et très- folle , avec un revenu assez honnête pour les deux. Elle amoit sa Polly à la folie ; miais elle n'éroit paf d'un caractère à montrer une tendresse éclairée pour sa fille , par une soigneuse et vigilante éducation. Elle ne s'occupoit que de sa toilette , passoit son temps à faire des visites et à en recevoir , se répandant parmi celles- de son sexe qui aimoient comme elle le plaisir et la folie ^ les yeux toujours en quête d'un nouvel amant , et toute prête à tenter les hasards d'un second miariage. Avec cette humeur et ramouV de la dissipation qui en est la suite nécessaire, une ~ jeune veuve si folâtre dcvoit èire la plus m>auvaise tutrice du monde , et la moins propre à bien élever sa fiiie.
Comme elle avoir eu de très -bonne heure du goût pour la musique et pour
ees lectures (qui sont comme le premier libertinage d'une jeune ame y et qui la préparent à de plus grands écarts dans un âge plus avancé ; je parle des romans , des nouvelles , des chansons et des pièces de théâtre ) et pour toutes ces productions sans distinction , vertueuses ou îibertines , elle permit a sa fille de suivre en liberté son goût comme elle avoit fait le sien. Dans les heures où q\\^ n'avoit ni parties , ni amiusemens plus marqués, elle tuoit le temps y comme on dit- y. et se faisait faire de ces lectures par la jeune personne ; se trouvant fort heureuse dans ses idées de perfectionner et former l'esprit de sa iiiie , et de ce qu'en s'amusant elle-même , et quelquefois quand la pièce étoit lascive , en coriomipaiit son cœur et celui de sa filîe , elle apprenoit â la jeune Miss à lire avec goût et à s'orner l'esprit. Toutes les fois qu'on prenoit le thé, Polly f^iîoit pendant une demi-heure le sujet de la conversation de la table : on ne Cfssoit de repérer que Miss Horton surpassoît toutes les jeunes Demoiselles de son âge dans la mjanière de s'exprimer : aucune n''avoit un meilleur ton y un accent plus juste , des expressions mieux choisies : d'autres fois sa m.ère charmée se voyoit accablée de complimens : Mon Dieu, Madame, lui disoit-cn, que votre fille lit bien i elle lit avec une grâce qui enchante.... Comme elle eatre
3i8 Conclusion.
dans ce qu'elle lit ! — Ce ne peut être
que de vous qu'elle tient ce talent
Ces éloges , vu les sujets de lecture , eussent été une satyre bien cruelle de la n ère dans la bouche d'un ennemi.
Alors la mère imprudente transportée de joie et d^un air riant : il est vrai , il faut en convenir : Miss Horîon fait honneur à sa tutrice : elle est on ne peut pas plus docile : et puis : venez ici , mon cher amour — et avec un baiser d'approbation : quel plaisir pour ton cher papa , s'il a voit as^ez vécu pour voir tes progrès ! et puis elle pou^soit un soupir de satisfact'on , promenant ses yeux autour du cercle de la compagnie , pour recueillir tous les applaudissemens muets que lui donnoient leurs regards.
La folle et aveugle mère ne songeoit guère à ce que pourroient être les fruits de cette belle éducation ; elle ne s'imaginoit pas qu'elle causeroit sa ruine, et celle de son enfant , et qu'à la même heure fatale , l'honneur de la m.ère et de la fille seroit imm.olé au premier libenia qui auroit Fart de séduire.
C'est- là ce que cette joyeuse £\\€ > lorsqu'elle fut abandonnée à sa mauvaise destinée , raconio't souvent de son éducation à sa sceur Sally et à d'autres coa> pagnes , lors ju'elies se faisoient l'une à l'autre l'histoire de leur dibut d:^ns le monde , de leurs progrès et de leur chute»
CONCLUSÏOf?. ^IÇ
Tout cela joint à ce qu'elle voyoït toujours une troupe de galans empressés auprès de sa mère , qui les écoutoit avec trop de comaplaisance et d'orgueil , quels commencemens , quel exemple pour un jeune cœur combustible si prêt à recevoir l'étincelle saillie du front d\:cLer et du cœur de pierre d'un libertin tel que Lovelace , que leur destinée jeta dans leur chemin.
En un mot , commue Miss croissoit sous les influences d'une pareille directrice , et des lectures de livres si frivoles et si dangereux , échaufTées encore par la m^usique , les concerts , l'opéra , les comédies , les assemiblées , les bals , les revues , les parades , et toutes les cohues des amusemens modernes , il ne faut pas s'étonner , que comme un fruit précoce , elle ait hâtivement mûri pour la m^ain de l'insidieux séducteur ardent à le cueillir. Elle avouait qu'à quinze ans elle étoit toujours prête à se croire l'héroïne de chaque conte et de chaque comédie qu'elle lisoit , tant elle cntroit bien dans l'esprit du sujet ! Elle brûloit de devenir l'objet de la flamme de quelque héros , de commercer une intrigue amoureuse , et même de s'enfuir avec quelque amant entreprenant : elle n'auroit pas cependant à craindre ni frein , ni contrainte de la part de son indiscrète mère ; ce qu'elle ci-oyoit pourtant absolument nécessaire pour conS' tituer une Parthénissc.
^30 Conclusion.
Avec toutes ces belles qualités à la inode , elle acheva sa dix-neuvième année avant qu'il se fût offert aucun parti de conséquence. Les uns avoient trop peur de son goût pour les plaisirs et la dissipation , surtout ne lui sachant qu'une fortune médiocre , pour lui faire de sérieuses propositions, d'autres étoient éloignés par ses airs de dédain et de fierté ; d'autres enfin qui ne pénétroient pas les foibles de la mère et de la fille , n'osoient rien hasarder , la supposant sous la garde d'une mère vigilante.
Mais lorsque l'assaillant intrépide né pour rintrigue , se rencontra , jamais il n'y eut d'héroïne sitôt subjuguée , ni de déesse sitôt dépouillée de ce qu'elle avoit de céleste. Ce fut à l'opéra, spectacle où sa mère et elle ne manquoient jam.ais , qu'elle apperçut le brillant Loveîace. Elle le vit sous l'air fier et noble d'un héros insulté , qui se vengeoit d'un léger affront que deux jeunes gens faisoient à sa Sally Martin qu'ils avoient connue dans un état plus honnête. M. Loveîace en força un de fuir tout confus , après lui avoir cassé la tête avec le pcmm.eau de son épée , et l'autre avec le nez tout sanglant; aucun des deux ne soutint avec honneur cette promptitude à offenser , qu'on savoit faire partie de leurs caractèjes connus.
Conclusion. 331
La bravoure de cet exploit mit tous les assistans du parti du héros. O le brave homme ! s'écria tout haut Polly Horton à sa mère , dans une espèce de transport. Çiie la protection des braves cavaliersest bien nécessaire aux belles ! en donnant à sa voix un accent doucereux auquel elle s'étoit accoutumée , comme étant celui de la femme du haut parage , qu'elle s'imaginoit être.
Un éloge si favorable ne pouvoit manquer d'attirer l'attention d'un hcm.me qui ne sentoit que trop bien les avantages que sa figure , sa taille et son air noble lui donnoient sur le cœur tendre des belles ; qui étoit toujours à épier les regards de toutes les femmes , et qui prêtoit toujours l'oreille à toutes les voix accentuées et remplies d'r.ffecration ; car c*étoit pour lui un de ses indices pour reconnoître celle qu'on pouvoit attaquer avec succès. L'affectation en tout genre , disoit-il , est un signe certain dune tête mal organisée et d'un jugew.ent faux , et rarew.ent je bâtis en vain sur pareils fondemens.
Il résolut sur le champ de faire connoissance avec une jeune créature qui paroissoit si fort prévenue en sa faveur» Jamais homme n'eut Tinvention plus prompte pour le mal en tout genre. Il donna à Sally son rôle. Il l'appela sa sœur devant l'étrangère. Sally cor^ta à loreilie
de la jeune Polly et de sa mère , toutes les particularités de TafFront qu'elle avoit reçu , et qu elle rendit à sa manière , en se faisant un ange de lumière , pour jeter un plus beau jour sur le caractère de son héroïque frère. Elle loua surtout son courage connu et éprouvé ; et elle mêla à ses louanges plusieurs détails sur sa naissance , sa fortune et ses qualités , qui ne laissèrent plus rien à faire à Lovelace qu'à tomber amoureux de Polly déjà éprise de lui.
M. Lovelace sut aussitôt quel tour il devoit donner à sa déclaration. Un si brave homme ! et si doux , si poli dans ses manières ! Cette phrase lui décela le goût de la jeune Miss ; elle ne pouvoit ^ soupçonner un cœur marqué de si beaux dehors. Cétoit celui-là , disoit-elle tout bas à sa mère : et lorsque Topera fut fini , il entreprit avec son h^^pocrite de sœur de les reconduire jusques chez elles, quoiqu'elles demiCurassent très -loin d« chez lui. Pour leur rendre leur politesse on les invita à descendre et à partager un léger souper.
Sally les pressa de lui faire la miême faveur chez sa tante Forbes , avant que son frère allât à sa terre.
Elles le promirent , et le jour fut pris.
On prépara un repas spjendide. Les hôtes vinrent , ayant été instruits dans rifltervalle , que ce qu'on leur avoit dit
C O N € L U s 1 O Nf. 53$
2e la naissance , de la famille et de la fortune de M. Lovelace , étoit la vérité. Des personnes si peut ridiges dans leurs mœurs , ne se mirent guères en tôte de faire beaucoup de questions sur celles de M. Lovelace.
La musique et la danse firent partie de la fête, et achevèrent d'ouvrir à la séduction des cœurs déjà ouverts à l'amour. La tante Forbes et la sœur Sally les entretinrent dans cette disposition par leur exemple. Le héros chanta , offrit ses vœux , ses sermens , ses promesses. Leur reconnoissance fut émue , leurs plaisirs augmentés , leurs espérances aggrandies , leur confiance captivée , toutes leurs passions éveillées , surtout par la chaleur des vins choisis. La prudence délogea des ces cœurs trop étourdis pour concevoir seulement le moindre soupçon : Miss Sally se détacha de sa mère , et succomba bientôt victime immolée à l'heureux intrigant.
La veuve elle-même , à moitié enivrée par des mixtions perfides , et enflammée par les déclarations inattendues d'amoiHr que lui fit un des camarades constans de ce libertin , auquel on trouva le moye» de ménager une occasion de se trouver seul avec elle et qui sut en profiter pour la presser vivement , tomba dans le même piège que sa fille. Les suites devinrent yisiiies à la longue. La douleur , la honte,
1^34 CoîîCLVSÏON.
le remsrd^ saisirent son cœur. Sa propre indiscrétion ne lui permettoit pas de faire des reproches à sa fille , elle ne survécut point à ses couches , et elle laissa Polly enceinte aussi. Celle-ci débarrassée de son fardeau , mais trop amoureuse de son brillant séducteur pour renoncer à sa société , même après qu'elle se vit trompée, se jeta dans les extravagances de la débauche , dissipa tout son bien en trèspeu de temps , et fut à la fin admise dans la maison de la Sinclair , et associée pour un quart avec elle , ce qui fut regardé comme un brillant établissement.
Tout ce qui reste à rapporter de l'histoire de ces malheureuses créatures , ne demande que quelque lignes.
Après la mort de l'exécrable Sinclair , elles continuèrent Tinfâme métier avec trop de succès , jusqu'à l'accident qui arriva dans la maison. Un jeune homme de famille fut tué dans la chaleur d'une dispure qu'il eut avec un autre pour une nymphe replâtrée. Sally fut accusée d'avoir retenu le bras du gentilhomme, tandis que son heureux adversaire le tua. Elle eut peine à sauver sa vie du procès crimiael qwi suivit cette affaire.
Cet accident les obligea d'abandonner le métier , et n'ayant pas assez épargné sur liurs biens mal acquis , prodiguant à l'un ce qu'elles gagnoient de l'autre , elles furent forcées pour subsister d'eo-
C O N C L U s I O Nf* 3^5
frer servantes dans une maison pareille à celle qu'elles avaient tenu. Sally y mourut peu de temps après d'une indigestion et d'un excès de débauche , et Tautre environ un mois après mourut d'un rhume violent occasionna par une transpiration négligée dans un traitement honreux.
Le reste des autres personnages de cette histoire , offre des tableaux plus agréables et plus heureux : car ce seroit descendre trop bas que de faire mention des morts prématurées de Dorcas et de William , le valet corrompu de Lovelace et de Betty Barnes , et de Joseph Léman, qui moururent tous deux sans être mariés , d'une maladie de langueur, ea moins d'un an après la fin de leur excellente maîtresse. {\^)
La digne Mde. Norton a passé le reste de ses, jours aussi heureusement qu'elle pouvoit le désirer , dans la terre de sa chère élève : bonheur , on le répète , tel qu'elle pouvoit le désirer ; car elle aspiroit trop ardemment aux biens d'une autre vie , pour être fort attachée à la petite fortune dont elle jouissoit. Elle employoit la meilleure partie de soa temps à faire du bien autour d'elle et par ses conseils et par sa sage administration du fonds qui lui avoit été confié. Après avoir mené depuis sa jeune5se une .vie exemplaire , et vu son fils heureu-
il6 € O S C LU s I « N.
sèment établi, elle est morte depuis peu,' dans le sein de la paix , sans douleur, sans agonie , comme un voyageur fatigué , qui tombe dans un somm.eil doux et tranquille. (^) Ses dernières expressions n'ont respiré que le désir et l'espérance de rejoindre Venfant de son cœur et aussi son propre père et sa mère^ dignes et tendres parens , aux soins desquels elle devoit cette bonne- éducation qui avoit été la source de toutes ses vertus. Huit jours avant sa mort, elle remit le fonds des pauvres qui lui avoit été confié dans les mains de Mde. Hickman , suivant la disposition du testament , avec tous les comptes et quittances qui y étoient relatifs. Elle s'étoit si bien acquittée de cette gestion , que Mde. Hickman déclare qu'elle suivra le même plan et que tout son désir est de s'en acquitter aussi bien qu'elle. (JV)
Miss How2 ne put consentir à quitter le deuil de sa chère amie , que six mois après sa mort ; et ce fut à la fin^ de ce terme , qu'elle rendit M. Hickman un des plus heureux hommes du monde.
(^T) Cela ne pouvoit être autrement d'une femme d'autant d'esprit et de bon sens mariée à un homme de bien ^ et d'un bon naturel qui n'avoit point à se reprocher dans le passé d'erreurs capitales , qui pussent empoisonner son bonheur , et qui montre autant d'affection^
Conclusion. 337
envers Mde. Hichnan , qu il montroit de respect à Miss Howe. (|]|) Ils ont déjà deux aimables fruits de leur mariage , dont le premier est une fille charmante , ^ laquelle ils ont donne de concert le nom de Clarisse , et un fils qui porte celui de son père. {%) Elle à assigné ■aux soins de M. Hickman qui aime à faire le bien , autant par bonté naturelle, que dans la vue de complaire à sa femme , une partie du fonds des pauvres : dont il sera assujetti , comme qWq le dit plaisamment , à lui rendre compte. Tous les jeudis matin sont le jour qu'elle consacre à la partie de cette administration qu'elle a réservée pour elle, et elle prend tant de plaisir à cette tâche , qu'elle dit que c'est le plus agréable de ses amusemens ; et d'autant plus agréable qu'elle apprend à tous' ceux qui sont les ■objets de sa bienfaisance , à bénir la méîîîoire de sa chère amie à laquelle ^\{q renvoie tout le mérite et l'honneur de ses charités , même de celles qui lui sont personnelles. Elle a déclaré que ce fonds ne manquera jamais , tant qu'elle vivra. Elle a même engagé sa mère à y ajouter une contribution annuelle , et M. Hickman y a assigné une rente de vingt guinees par an. C'est en cette considération , qu'elle lui permet de lui rejommandjr par an quatre pauvres à son choix pour y avoir part : permet , est son srvle ; car Tomi XIL P
elle s'attribue la prérogative de dîspo?ef seule des charités , et c'est la seule qu'elle 5'arrcrge et qu'elle ait besoin de s'arroger. Dans tout le reste , ils n'ont eux deux qu'une même volonté ; et c'est celle du premier des deux qui a parlé et proposé quelque chose (]t). Mde. Hickman dit quelquefois à son mari , avec autant d'agrément que de générosité , qu'elle ne doit pas tout-à-fait oublier d'avoir été Miss Howe ; parce que , s'il ne l'avoit pas aimée sous ce nom , avec tous ses foiblés /elle ne seroit jamais devenue Mde, Mickman. Cependant elle confesse sérieusement dans toutes les occasions st aux autres et à lui-même, qu'elle n'a pas moins d'obligation à M. Hickman pour sa patience , lorsqu'elle étoit maîtresse d'elle-même , que pour sa généreuse conduite depuis qu'il régne à son tour. Sa tendresse et son estime semblent augmenter pour lui , lorsqu'elle se rappelle combien il étoit affectionné à sa chère amie , et quelle part il avoit aussi à l'affection de Miss Harlowe ; elle ne trouve pas moins de douceur à voir cet honnête homme toujours prêt à se joindre avec elle dans ses tendres et respectueux souvenirs , qui rendent la mémoire des morts si précieuse aux amis qui leur survivent. M. Belford n'est pas assez dépourvu de tendresse et d'humanité , pour n'avoir pas été vivement touche du malheureux
Conclusion. 359 sort de son meilleur ami. Mais lorsqii il fait réilexion à la fin prématurée de plusieurs de ses associés ; ( * ) aux terreurs et à la mort de M. Belton ; au cours signalé de la justice du ciel , qui est tombée sur le misérable Tomlinson ; à l'horrible catastrophe de Tinfâme Sinclair ; aux profonds remords de l'homme qu*il aimoit le plus ; et d'un autre côté , à l'exemple qu'il a reçu de la plus excellente personne du sexe , à ses préparatifs pour le dernier passage, à sa mort, digne d'admiration et d'envie ! .. . lorsqu'il considère , comme il le fait quelquefois en •tremblant , que le vice étoit enraciné dans son cœur , qu'il ne falloit pas moins que tous ces avis et cet aimable exemple pour lui donner la force de le vaincre «t de se corriger , et que ces faveurs du ciel sont rarement accordées aux hommes de son espèce , ou du moins qu'elles font rarement d'aussi heureuses impressions dans la fleur de la jeunesse et dans la pleine vigueur de la santé : lorsque toutes ces idées se présentent à sa raison , il adore la bonté suprême qui a rassemblé tant de moyens pour l'arracher, comme un tison enflamm.é du milieu de sa fournaise ; il se croit obligé d'employer tous ses efforts et tous ses soins à rappeler ceux que son exemple peut avoir égarés ,
(*) Voyez Lettres CCCLXX, dxiv et Dxxxi,
^4» C O .V C L U s I O Nf.
et de réparer , non-seulement tout îe mal qu'il a commis , mais celui dont il peut avoir été Toccasion.
A regard du dépôt sacré dont il avolt été chargé par une femme céleste, il a répondu à cette honneur avec autant de plaisir que de fidélité , et il l'ose dire , à la satisfaction de tout le monde , et même à celle de la malheureuse famille , qui lui a fait faire des remercîmens à cette occasion. On lui permettra de déclarer aussi qu'en rendant ses comptes , il ne s'est pas borné à renoncer au legs que la généreuse testatrice' lui avoit assigné dans la bonté de son cœur, il Ta remis à la famille , pour être employé suivant les vues du testament , ensorte que le fonds des pauvres , comme on l'appelle , est devenu une somme très-considérable , et une sorte de banque riche et durable pour le soulagement des malheureux qui ' niéritent le plus la pitié.
Il ne restoit qu'une bénédiction terrestre à désirer pour M. Belford , parce qu'il la croyoit capable de lui assurer la possession de toutes les autres. C'étoit le plus grand de tous les biens de ce monde , une femme vertueuse et prudente. Après une vie aussi libre que la sienne , il ne s'est pas jugé digne d'un si grand bien , sans s'être assuré, par un; examen de bonne foi , que ses nouvelles j résolutions u son horreur p«ur ses anciens ^
Conclusion. 341
goûts étolent si sincères , qu'il ne devoit pas les croire capables de changer. Dans ■cet,te confiance , s'étant rappelé quelques ouvertures flatteuses de M. Lovelace,et sa bonne fortune lui ayant offert l'occasion d^obliger Milord M et toute
cette illustre maison par un service important , il a demandé à ce seigneur la permission de rendre ses soins à Miss Charlotte Montsigu , Taînée de ses deux nièces. Les conditions qu'il a proposées lui ont fait obtenir Tapprobation de Milord ; et Miss Charlotte , qui n'avoit pas d'engagement , lui a fait ^honneur d'accepter sa main. ( ^ ) H s'est trouvé tout d'un coup le plus heureux de tous les hommes , autant du moins que peut l'être un homme plein d'ame , qui a des fautes énormes à se reprocher , sans qu'il soit en son pouvoir de les expier et de les réparer complètement , la mort ayant enlevé quelques-unes de ses victimes , et Us autres étant incorrigibles , et perdues sans retour. Heureux l'homme , qui dans un âge plein de vigueur et de santé , reconnoit ses erreurs passées et s'en corrige ! mais plus heureux mille fois celui qui n*a à se repentir d'aucunes fautes capitales et préméditées ! qu'il goûte , même dans cette vie , de plaisirs vrais sans mélanges d'amertumes ! (]i) Milord , ne mettant pas de bernes à sa bonté , s'est fait un plaisir d'ajouter, pendant le temps
341 Conclusion.
inême de sa vie , un bien considérable à la fortune de Miss Montaigu. Miladi Lawrance et Miladi Sadieir ont suivi sonexemple : et le ciel ayant donné , avant sa mort , qui est arrivée trois ans après celle de son malheureux neveu , un fils à M. Belford , il s'est déterminé à faire tomber à ce fils et à ses descendans à jamais ( et en cas qu'il mourût sans postérité , aux autres enfans de sa nièce ) la terre de Hertford , ( destinée à M. Lovelace ) estimée la moitié de ses biens fonds , et il a laissé encore à sa nièce moitié de son mobilier. Miss Montaigu , jeune demoiselle à laquelle il ne manque aucune vertu , a hérité de l'autre moitié des biens meubles et immeubles de Milord , compris dans sa terre du comité de Berk , et elle dem.eure actuellement avec sa sœur Mde. Belford. Mais il y a toute apparence qu'elle sera mariée cet hiver à l'héritier d'une grande maison , hornme riche en fortune et en mérite , qui arrive de ses voyages avec une réputation supérieure à celle qu'il avoit avant son départ, chose assez rare , quoique le but des voyages, soit de se perfectionner , on n'a pas cru que la Grande Bretagne ofîrît un meilleur choix pour lui.
Le colonel Morden , avec tant de vertus et de lumières , ne peut être malheureux dans aucun pays du monde, Cependaat son aifaire avec M. Lovelace
Conclusion. ^ 343 lui a fait perdre le dessein de venir résider en Angleterre aussitôt qu'il se Tétoit proposé. Dans la correspondance qu'il continue d'entretenir avec Texécuteur testamentaire de sa cousine ^ il lui a déclaré plusieurs fois que , s'il s'est cru obligé d'accepter l'offre de son adversaire , parce qu'il ne pouvoit prendre d'autre parti sans reconnoître qu'il oublioit U» malheurs de sa cousine , et sans demander pardon , en quelque sorte , à M. Lovelace , de quelques discours libres qui lui étoient échappés , il ne laissoit pasde sentir à présent la vérité des argumens de sa cousine contre les duels ; {%) et qu'en refléchissant de sang froid , à ce qu'il en coûte au malheureux Lovelace , il souhaiteroit d'avoir pesé avec plus d'attention ces termes de la lettre posthume : » si le ciel lui accorde du temp^ » pour se repentir , de quel droit le lui w refuseriez-vous? w
Enfin Thonnéte veuve Lovick est toujours chez M. Belford , et sa sage conduite , et ses utiles soins dans la maison la rendent chère à la nouvelle épouse , et à toute la famille.
Quelques lecteurs auroient désiré ici cîe nou* Tcaux argumens contre le duel : on les renvoie aux Lettres LV , CDXC , DXVII , DXVIIl et