‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 36 sur 37 · EXAMEN · texte numérisé non relu

EXAMEN

De quelques objections faites à r Auteur relativement à la catastrophe et à diffe'-* rentes parties de cette histoire.

Vj e t ouvrage ayant été publié à trois différentes époques ; l'auteur a reçu dans Tintervaile plusieurs lettres anonymes , où ses différens lecteurs exprimoient diversement leurs idées et leurs désirs sur la catastrophe qu'ils voyoient approcher et qu'ils redoutoient.

Nombre de personnes du sexe le plus aimable et le plus tendre , penchoient vers ce qu'elles appeloient un heureux dénoue^ ment. Quelques - unes , amoureuses , disoient-eiles , du caractère de Théroïne y désiroient ardemment de la voir heureuse à la fin. D'autres du même avis soutenoient que la justice poétique exigeoit un dénoue» ment heureux. Lorsqu'on doit juger , dit une dame de beaucoup d'esprit ^ évidem^ ment inspirée par son bon naturel et par son humanité > qu'il dépend d'un auteur de terminer son ouvrage comme il lui plaît , pourquoi ne donneroit - il pas du plaisir plutôt que de la peine au lecteur qu'il a intéressé en faveur de ses principaux caractères ?

D'autres personnes de l'un et de l'autre sexe , se déçlaroient contre les tragédies

DES O B J E C T I O N S. 34^ en général , et préféroient les comédies , exprimoient leur prédilection presque dans les mêmes termes que Lovelace, dont le goût étoit aussi celui de toutes les femmesde la Sinclair et de la Sinclair elle-même. c( J'ai trop de sensibilité, dit -il; on trouve » dans la vie assez de quoi s'affliger, sans w porter la tristesse jusques dans nos di- » vertissemens , et nous approprier les » malheurs des autres. » (*)

Et comment devait -il être amené cet heureux dénouement ? Comment ? Rien de si simple et de si facile, disoit-on, que Lovelace se réforme et épouse Clarisse ; sans cependant rien rabattre des épreuves quelle subit; (pour ne rien ôter à l'intérêt et au plaisir du lecteur sensible, qui se plait à s'attendrir sur ses infortunes) ni rien de ses souffrances , à l'exception du dernier outrage qu'ils voudroient lui épargner, en partie pour faire honneur au caractère de Lovelace , en partie pour ménager la décence et la délicatesse du lecteur.

Mais quelque destin que dût avoir son ©uvrage , l'auteur s'est déterminé à suivre une autre route. Il a toujours pensé que ces conversions soudaines , surtout celles qu'on laisse à supposer et à justifier à la bonne foi et îa bienveillance du lecteur, sont également éloignées de la nature, des

(*> Voyez. lUttre cxci^.

règles de l'art et de toute vraisemblance,, et de plus qu'elles sont de mauvais exemple. Voir un Lovelace se glorifier pendant une suite d'années dans sa méchanceté , et croire qu'il n'a qu'à étendre sa: main, comme s'il faisoit un acte de grâce et de faveur, pour recevoir la main de laplus parfaite de toutes les femmes, quand, il lui plaira de le faire ; et s'imaginer que: le mariage seroit une réparation suffisante. pour tous ses crimes , tant envers ellequ'envers ses autres victimes : c'est, ce quL a paru insupportable à l'auteur ; et comme il l'a démontré dans un autre ouvrage , iL n'y a point de réforme qu'on puisse fonder sur la beauté d'une femme , sur une passion qui n'a qu^ les sens pour objet , sur îa bonté du cœur de l'épouse, ou même sur ses exemples vertueux , si le doigt de Dieu ne daigne pas toucher le cœur du mari.

On verra d*ailleurs que l'auteur avoit un grand objet en vue. Il a assez vécu pour voir le scepticisme et l'incrédulité hautement avoués j et même publiquement encouragés par la presse ; les préceptes sublimes de l'évangile remis en question ; ceux du renoncement à soi-même et de îa mortification , absolument rayés du.

catalogue des vertus chrétiennes ; un goût dépravé pour le plaisir et pour l'infidélité conjugale , répandu dans toutes les classes de la société , et la mode établie, de

HES Objections. 347

chercher hors de ses foyers des plaibirs honteux , au mépris universel des vertus privées et publiques.

Dans cette dépravation générale , quand la chaire a perdu la plus grande partie de son autorité, et que le clergé n'est plus regardé que comme un corps d'hommes intéressés , l'auteur a cru que le meilleur emploi qu'il pût faire de ses foibles talens, le plus propre à répondre au vœu de son cœur, sL-roit, quel que dût être le succès de son entrepi-ise , d'apporter son grain de sable à rédifîce de cette réforme si nécessaire ; et il s'est^ imaginé que si dans lin siècle , entièreinent livré aux plaisirs et à la dissipation , il pouvoir glisser , pour ainsi dire , sous un déguisement attrayant et conforme au goût du jour , les grandes leçons du christianisme, c'étoit le moyen le plus sûr d'arriver à son but, se rappelant ces vers du poète.

Souvent un vers atteint le libertin qui fuit la chaire

et ses oracles , Et le captivant par le plaisir , soumet et ramène

à la religion sa victime.

Il a donc résolu de tenter un plan qui 31'eût pas encore été essayé. 11 a considéré que les poètes tragiques ont fait aussi rarement de leurs héros de véritables objets de pitié, que les poètes comiques ont fait de: leurs perseanages des modèle»

dune louable imitation . et que plus rajement encore, ils leur ont fait envisager à leur mort j la perspective d'une vie: future; ensorte qu'au moment où ils expirent , ils semblent périr tout entiers. Lamort dans de pareilles circonstances doitêtre toujours terrible. On doit la regarder comme le plus grand des malheurs. Maispourquoi la montrer sous un aspect sv révoltant, puisqu'elle est le partage iné-vitable de l'humanité ?

L'auteur a bien cru devoir peindre îà; mort des mécjhans aussi effrayante qu'il a. pu le faire. Mais il s'est efforcé de. peindre; sous des traits aimables , celle des gens de bien, afin que les plus déterminés libertins ne pussent s'empêcher de désirer que la fin de leur vie pût ressembler à: celte de son héjoïne..

Après toyt ,. quelle est donc cette justice poétique dont quelques personnes font tant: de bruit , telle que tous les écrivains Tant généralement observée ? Qu'une dispensation toute di^érente de celle que Dieu BOUS enseigne par la révélation qu'il lui plaît d'exercer envers le genre humain ? Il nous a placés ici dans un état d'épreuve^, où il a tellement entremêlé le bien et lemal , que nous sommes forcés de porter EPS regards au-delà, de cette vie-, pour appercevoir une plus égale répartition de: lum. et de. i:autre,.

DES Objections. 3-4^ L'auteur de Thistaire , ou plutôt de la, narration dramatique de Clarisse est donc pleinement justifié par l'esprit du christianisme , d'avoir différé la délivrance de la vertu souffrante jusqu'au- temps ou elle trouvera la plénitude de sa récompense.

Mais pour donner à la conduite qu'il a tenue dans son ouvrage , un autre apput que la sanction de la religion, autorité qui peut- être n est pas d'un très - grand poids aux yeux de quelques critiques modernes , on observera que l'auteur est justifié dans sa catastrophe par le m.ciileur maître de raison, et le meilleur juge en fait de coir.posirion , qui ait jam.ais existe. Le lecteur insfruit , sait déjà que c est Aristote que je veux dire, nom qui, err dépit de l'abus qu'en ont fait des siec e^ d'ignorance et de superstition , est ce.ui^ d'mi des plus beaux g-énles de Tantiquité. Four exprimer le sentiment de ce grand' homme sur cette matière , on me permettra d'eiTiprunter les termes d'un de nos plus aimables écrivains.

Les auteurs tragiques anglais, dit M'.

Addison , (*) sont entichés d'une notion " accréditée, que lorsqu'ils représententune personne innocente et vertueuse '] dans le malheur , ils ne doivent la quiuer '\ qu'après l'avoir délivrée de ses infoi-

O Sjjectator j. vqI. I , a^ XL^

35'0 Examen

)) tunes , ou l'avoir fait triompher de ses

» ennemis.

)> Ce qui les a jetés dans cette erreur^ » c'est le système ridicule du christianisme » modt^rnej qui prétend qu'ils sont obligés » à une distribution égale de peines et de » recompenses , et à une observation im- » partiale de la justice poi'tique,

)) Quel est le premier qui a établi cette » règle ? je Tignore ; mais je sus sûr » qu'elle n'est fondée ni sur la nature , y) ni sur la raison, ni sur la piaiique des » anciens.

w Nous voyons le bien et le mal se » répandre indistinctement sur tous les i> habitant de cette terre en à.:çi du » tombeau , et comme le principal but » de la tragédie est d'exciter la pitié et » la terreur dans Tame du spectateur,.

» nous maanquerons le but essentiel , si » nous montrons toujours l'innocence heuï) reuse et la vertu triomphante.

„ Quelques traverses qu'éprouve un ,,. homme vertueux dans le cours d'une „ tragédie , ses malheurs ne feront sur 3, nos esprits qu'une impression légère, si yy nous savons que dans le dernier acte il „ doit arriver à l'accomplissement de j, tou*? ses desseins et au comble de tous ^, ses^ vœux.

„ Quind nous le voyons plongé danr 5, une atRiction profonde, nous sommes â„ à rixiitaiit consolés , par la certiwid*.

DES O B J E C T I O ?rs. 353 yy qu'il en va sortir , et que son chagrin ^ y, à qu'*l']i'e eycès qu'il soit porté , va „ bientôt se changer en joie.

,, C'est pour cette rai5cn que les anciens „ auteurs tri.gicjues faisoient agir les lioin^ „ mes dans leus pïè.ts , comme ils agissent „ dans le monde, ^n ri.'présenîant la venu „ par fois heureuse , par fois malheu- „ reuse , selon qu ib en trcuvoient l'évé- „ nement dans la f b'e dont ils avoient ,, fait choix , ou selon qu'ils trouvoieat „ Tun ou Tautre tab!e<iu plus propre à; „ émouvoir délicieusement l'ame du specr ^ tateur.

„ Aristote examine les tragédies com- ,, posées dans Tun et l'autre de ces deux „ genres, et observe que celles oui fi- „ nissent par Tinfortune de leurs héros ,. „ ont toujours été plus goûtées , et ont ,^ retnporté le prix disputé, sur et lies qui ,, fînissoient par un dénouement heuieux.,

„ La terreur et la pitié laissent dans „ l'ame une mélancolU douce ,. et fixe „ l'auditoire dans une disposition d'e«-:prit „ sérieuse, plus durable et plus délicieuse. „ que les éclats d'une joie folle et passai » gère.

» Nous trouvons de même que p^rmL » nos tragédies angla'ses , il en a plus réussi » de celles dont les personnages favoris w succombent sous le poids de leurs infor- » tunes que de celles oùils paivieûiiem à: 21) en.sonin.

j$i Examen

» Les meilleures pièces du genre des;

» premières sont , VOrphelln , Venise sau- » vée , Alexandre- U' Grand , Théodose y » Tout pour C amour , Oedipe j Oroonoko , » Othtllo , etc.

)) Le Roi Lear , est une tragédie admi- » rable du même genre , telle que Shakesw péare Ta écrite ; mais telle qu'elle a été >:) corrigée diaprés cette chimère de justice » poétique , suivant ma modeste opinion ^ >;> eWc a perdu la moitié de sa beauté.

» Il faut avouer aussi qu'il y a de fort » belles tragédies composées sur l'autre >^ plan , et qui finissent par une heureuse îj) catastrophe. Celles qui ont été écrites » depuis cette imagination capricieuse des w critiques modernes , ont suivi cette » marche ; telles sont , V Epouse en deuil , yi Tamerlan ^ (*) Ulysse , Phèdre et Hyppo- » llte , et plusieurs autres de M. Dryden ^ » quelques-unes de Shakespeare , et plu- » sieurs des plus célèbres auteurs tragiques » de l'antiquité , sont tracées sur le même » plan. Je ne prétends donc point disputer » contre ce genre de tragédies , mais seu- » lement contre la critique, qui en voulant » établir urte méthode unique , gêneroit Jè la composition de nos tragédies anglaises,,

(*) Cependaiît dans Tamerlan, deux des personnages inréressans , Monèses et Aspasie, subisaent la mort*

DES Objections. 1;<3; » et peut-être ciouneroit des entraves fuy) nestes au génie.

» Ce sujet est encore approfondi dans » une lettre adressée au spectateur. (*) Je » trouve , dit l'auteur de cette lettre , que » votre terme nouvellement inventé de » justice im'éîique , a été discuté par plu- » sieurs critiques d'un mérite supérieur. )) Voulant traiter à fond cette matière, » j'ai ajouté à leurs remarques quelques » argum.cns qui m.e sont propres , et qui » viennent à l'appui de votre opinion , etc. » L'homme le plus parfait a toujours assez w de vues pour attirer sur lui les punitions » divines et pour justifier la providence de w quelques revers qui peuvent lui arriver.^ » Cette raison me fait croire que la leçon w et la morale sont infiniment plus belles ,, >) lorsqu'un pcrsonn:^.ge qui se montre ver- » tueux dans tout le cours de son rôie^ » tombe dans le malheur et succombe à la » fin de la pièce accablé sous les coups de » la fortune , que quand il finit par être » heureux et triomphant. Un pareil exem- » pie corrige la présomption de la nature i> humaine , attendrit l'ame du spectateur , » par des sentimens d'intérêt et de pitié ,. » le console dans ses afflictions particu- » lièges , et lui apprend à ne pas juger M des vertus des hommes par leurs succès».

(*) S^ectator ^ tom, YXI» n°e 5^8»

354 Examen

» (*) Je ne crois pas qu'on put trouver » dans toute l'antiquité un héros si fort » au-dessus des infirmités humaines qu'on » ne pût le représenter très- naturellement » au théâtre plongé dans l'infortune et les )) calamités. Le poète trouvera toujours » dans son caractère quelque passion pré- » dominante , ou quelque indiscrétion , et » saura le montrer de manière à absoudre y) la Providence de toute injustice dans les » souffrances qu'il éprouve.

— )> Car comme Horace (|) Tobserve , » le meilleur des hommes n'est pas exempt » de fautes , quoiqu'il soit moins coupable » que ceux qu'on nomme généralement ii des homm.es vicieux.

w S'il étoii aussi indispensable (continue » l'auteur de cette lettre ) que le prétenj) dent quelques personnes , que cette jus- » tice po'étique fût si strictement observée id dans cet art , pourquoi cette règle ne » s'étendroit-elle pas à la poésie héroïque » aussi bien qu*^à la tragédie? Nous voyons » au contraire qu'Homère Ta si peu tqs-

(*) C'est une instruction que nous a donné J. C. lui-mêine , dans la parabole de dix-huit personnes tuées psr la chute de la tour de Siloam... $. Luc , chip. XIII , verset 4.

(■j*) Vitiis nemo sine nascitur , optimus ille Qui viinimis urgenir.

Nul hoxTime n'est né sans vice , le meilleur ejt Çâlui c[ui ea & le moins.

DES Objections. ^55 » pectée , que son Achile est placé dans le w plus haut degré de gloire et de succès , )) quoique son caracière soit moralement » vicieux , et ne soit (^uq poëtiquementhovi , » si je puis me servir de cette expression » de nos critiques modernes. L'Enéide est » remplie de personnages vertueux à la fois » et malheureux. Nisus et Euryale , Lausus » et Pallas , ont tous une fin malheureuse.- » Le Poète cite particulièrement Riphée » le plus juste de tous les Troyens , qui » périt au siège de Troie (*) et ce Pan- » thée (I) que son éminente piété et les » bandelettes sacrées d'Apoiion dont il » étoit le prêtre , ce sauvèrent point da » trépas.

)) Je pourrois ici rapporter l'usage à^s » anciens poètes tragiques, tant grec que D latins , mais le spectateur qu'on a cité:

(*) Cadit et Ripheus justissimus ur.us

Qui fuit in Teucris , et servantissimus aquU Dis aliter viswn est.

Il tombe aussi , ce Riphée , le plus vemieux des Troyens , Riphée qui aima le plus , qui pra^ tiqua le mieux la justice. Il plût aux dieux d'eo ordonner autrement..

(•f ) Nec te tua plurima Pantheu ,

Labenîem pietas nec 4-poUinis infuta texit,

J£n, II.

Et toi , Panthée , ni ta piété pour les dieux ni la bande'ette sacrée d'Apolloa ». o'ofit pu te «lettre à l'abri du trcpas.

fti

35^ Examen

w ci-dessus , m'a prévenu. Je pourrois pro- )) duire aussi en faveur de mon opinion )) plusieurs passages d'Aristote, et si dans )) un seul endroit il dit qu'on ne peut re- )) présenter comme malheureux un homme » parfaitement vertueux , cela ne justifie- )j roit pas l'auteur qui entreprendroit de )j mettre cet hom.me parfaitement vertueux )) sur le théâtre. Ceux qui seront familia- )> risés avec la manière d'écrire d'Aristote> y> savent que pour embrasser toute l'étendue » de son sujet dans ses différentes divisions, » il fait souvent usage de semblables )) suppositions , qui ne sont qu'imaginaires >j et qui ne peuvent être réduites en » pratique.

)) Je finirai, continue l'auteur, par obser- )i ver que , quoique le spectateur soit fort )i éloigné d'admiCttre la règle de la justice » poétique et qu'il prétende au contraire w qu'on peut représenter dans une tragédie » des hommes de bien entraînés vers une » catastrophe funeste , cela ne signifie pas ï) qu'on puisse y montrer les méchans , » jouissans del'itnpunité. La raison de cette » distinction est sensible ; le meilleur des, » hommes , comme on Ta déjà dit , a tou- X) jours assez de défauts , pour justifier la » Providence de quelques malheurs et af- » flictions qui tombent dans son partage ; » mais il y a nombre d'hommes assez cri- » minels pour n'avoir aucun droit ni pré- »i tentions au bonheur. Le meilleur des

DES Objections. 357

V) hommes peut mériter quelque punition , ï) mais le plus méchant ne peut mériter le » bonheur. »

M. Addison , comme on Ta vu ci-dessus , nous dit qu'Aristote en considérant les tragédies écrites dans l'un ou l'autre de ces deux genres , observe que celles qui fiaissoient par le malheur avoient toujours fait généralement plaisir, et avoient remporté le prix dans la lice du théâtre , sur celles qui fînissoient par le bonheur. Nous prendrons la liberté d'ajouter que cette préférence a été donnée dans un temps où les jeux dramatiques étoient confiés aux magistrats , où les prix disputés étoient adjugés par l'état , où l'émulation étoit conséquemment ardente parmi les écrivains , et où le génie et la science étoient au faîte de leur gloire dans cette fameuse république.

On ne peut supposer que les Athéniens, parvenus alors à la perfection du goût et de la politesse , fussent iî:ioins humains , m.cins sensibles que nous. Mais ils ne redoutoient pas de se sentir émus; ils ne rougissoient pas de montrer leur émotion et leur sensibilité aux infortunes dont ils voyoient la peinture faite nu naturel et avec vérité. Enfin ils s'accordoient avec les plus sages d'entr'eux, à penser quil vaut mieux s'instruire à l'école de la tristesse quà celle de la joie. Ils avoient assez de force pour prêter leur ame à des chagrins généreux , parce qu'ils

%S^ E X A M E Sî

trouvoi?nt que leurs cœurs en devenoient

meilleurs.

C'est ainîi qirH3race (*) et les Romains les plus polis du siècle d'Auguste désiroient d'être aff^ct4s.

Le lecteur judicieux nous permettra d'a-^ :]OUter à cei autorités celle d'un critique célèbre ("j") d'une nation voisine, sur la nature et le bur de la tragcdie , d après le» règles données par le même Arifîîate.

» La tragédie , dit -il, rend l'homme î) humble et modeste , en nous représen* y) tant les maîtres de la terre humiliés ; » elle le rend sensible et pitoyable , en )) nous montrant les étranges événemens >) de la vie , et les disgrâces imprévues aux-

^*) Ac ne forte putes me, qiut facere ipse récusent, Cum rectè tractant alii , lauiare maligne Jlle per extentum jinem mihi passe videtur Ire poëta , meum qui pectus inaniter angit , Irritât , mulcet ; falsis terroribiis implet , Ut magnus ; et mode me Thebis , modo me ponit Athenis,

Et afin que vous ne pensiez pas que jaloux des succès d'autrui , je plaigne la louange au mé* rite que je ne peux atteindre , je crois tout possible au poète qui a le talent de me passionner pour des peines qui ne m'intéressent point, qui irrite ou calme à son gré mon ame > la remplit de vaines terreurs , et exerce sur elle un magique pouvoir , me transportant à sa volonté , tantôt à Thèbes , tantôt à Athènes.

(t) Rapin j sur Tart poëdque d'Aristot».

DES Objections. 359 » quelles sont exposés les plus grands et » les plus célèbres personnages.

» Muis rhomme , qui naturellement est I) craintif et compatissant , peut to i)ber » dans Tnutre exîrême. Trop de crainte » peut abattre la constance de son ame : » trop de compassion peut aflFoiblr son » équité. C'est Taffaire de la tragodie de w régler en lui ces deux espèces de f jibles- » ses. Elle le prépare et Tarme contre les » malheurs en les montrant si fréqueiis )) dans les personnes du rang le plus élevé; » il cessera de craindre les calamités les » plus extraordinaires en voyant que la » plus grande partie du genre humain les » partage ; et Ton peut ajouter que Texem- » pie fera encore son effet , quand il verra » que les mortels les plus vertueux n en » sont pas exempts. »

Mais si le but de la tragédie est d'apprendre aux hommes à ne pas trop redouter les malheurs ordinaires , elle se propose aussi de leur enseigner à ne donner leur pitié qu'à des objets qui en soient dignes. Car il y a de l'injustice à s'affliger des maux de ceux qui méritent d'être misérables. On peut voir sans pitié Clitemnestre tuée par son fils Oreste dans la tragédie d'Eschyle, parce qu'elle a tué ellemême Agamemnon son époux. Mais on ne peut voir sans compassion Hyppolite dans Euripide périr victim.e de Phèdre sa

be If-mère , parce qu'il ne meurt que pour

avoir été chaste et vertu-ijux.

Telles sont les grandes autorités en faveur des drames qui finissent par une catastrophe malheureuse. Nous ajouterons une conséquence tirée de ces réflexions mêmes. C'est que si les souffrances temporelles des hommes bons et -vertueux , peuvent être expliquées et justifiées par les principes du paganisme , les raisons qui se présentent au lecteur chrétien en faveur des catastrophes que nous appelons malheureuses , sont en bien plus grand nombre et infiniment plus puissantes , lorsqu'il considère le dogme des récompenses futures : dogme qui est fortement empreint dans toute l'histoire de Clarisse.

Un auteur ^moderne , homme d'esprit, distingué par son rang et plus encore par son excellente apologie de quelques principaux articles du christianisme , paroît convaincu de cette vérité dans la conclusion d'une romance pathétique récemment donnée au public , où après avoir déploré comme un homme sans espoir ( pour nous servir des termes de récriture ) la perte d'une digne et chère épouse , il se console par ces réflexions.

)) Cependant , ô mon ame , réprime ces » murmures qui s'élèvent dans mon cœur. » Garde- toi d'accuser le sage et suprême » dispensateur de toutes choses. Garde-toi » de faire éclater une douleur impie contre

css

DES Objections. 361 u SCS décrets souverains, si tout le bonheur ♦) de ta vie s'est flitri tout- à-coup au » milieu de son plus vif éclat , telle a été w sa volonté sainte ; c'est à toi d'obéir et de 9) te soumettre.

» Ta folie tendresse voudroît- elle lui î) reprocher ses bienfaits et sa bonté pour » elle^. Voudrois-tu par un amour injuste -i) et partial , pour ton bien personnel , )) retenir cette ame pure et sublime dans » cette vallée profonde de peines et de » crimes ? Non. — Cherche plutôt par un » noble effort à élever ton ame ici ram- » pante vers cette région sans nuage , » vers ce jour éclatant d'une lumière éter- » neile , où maitenant aissise sur un trône , » elle voit d'un œil de pitié , combien est » fragile et chancelant tout le vain bon- )) heur des mortels.

Mais une autorité d'un plus grand poids encore est celle du Psalmiste (*) dont voici les termes.

» Mes pieds étoient prêts à m'abandonner; » mes pas ont glissé tout près du préci- )> pice. J'étois envieux du sort des insensés » en voyantla prospérité du méchant. Car )) leur force paroît établie sur une solide » base. Ihne vivent point dans la peine et w l'inquiétude comme les autres hommes; » ils ne sont pas affligés de maux et tour- » mentes comme eux. Leur regard est

(*) Ps. LXXIII,

Tomç XIL O

^6l E X A M E Sf

1) assuré , et Tembonpoint colore leur » visage. Ils ont plus que leur cœur ne peut » désirer. C'est donc en vain que j'ai pu- « rifié le inien , en vain fjue mes mains » sont pures et innocentes , j'ai été tour- » men!:é pendant tout le jour, et châtié }) chaque matin. Lorsque j'en cherchois » la cause dans mes réflexions , cette pen- » sée étoit trop douloureuse pour moi , » jusqu'à ce qu'enfin , je pénétrai dans le y) sanctuaire de Téternel ; et alors j'adorai » ce mystère , et je compris la fin des » méchans. Daigne me guider par ta » prudence , et m.e recevoir ensuite dans )) ta gloire ! ))

Telles sont la consolation et la confiance du Psalmiste. Et quel est l'homme qui présumant de changer le cours ordinaire de la nature , et d'éluder autant qu'il est en son pouvoir la redevance irraquitrable imposée sur la vie des foibles mortels , osera se flatter de pouvoir faire lui-même une dispensation plus sage et plus juste , et insulter à la justice divine, en nomimm h sienne justice poétique ?

Si l'on s'est donné tant de peines pour prévenir les objections puisées dans cette notion de la justice poétique ; c'est parce que cette doctrine a obtenu un crédit gétîéral et parce qu'elle est soutenue , il faut l'avouer, d'une apparence d'humanité et de bon na^ turel. Cependant l'auteur de Clarisse croit pouvoir se justifier du choix qu'il a adopté

Des Objections. 365 ^ux yeux mêmes des plus zélés partisans '<ie l'opinion contraire , puisqu'il y a peu ■d'ouvrages de cette nature, où CQtte justice poétique , fondée sur des règles modernes , ait été plus strictement observée que diins Thistoire de Cbrisse.

Ce Lovelace qui a pu persévérer dans ses infâmes desseins , malgré les convictions les plus fortes , les remords les plus violées que jamais le ciel ait envoyés réveiller et corriger un méchant , ce hardi criminel , ce tiansgresseur déterminé , n'est- il pas puni comme il l'a mérité; son châtiment n'est-il pas amené par un avis secret que lui donne ce même Joseph Léman qu'il avoit corrompu , (*) et par le miOycn des femmes mêmes qu'il avoit débauchées ?

Belton n'est-il pas puni d'avoir hâté la .mort de son oncle ? (î") Toute la famille des Harlowes n'est -elle pas punie aussi? Le vil Tomlinson , l'infâme Sinclair et ses viles complices , mêm.e les serviteurs méclians qui ont sciemment contribué pour leur part à l'accomplissement des mauvais desseins de leurs maîtres respectifs, tous ne sont-ils pas exemplairement punis ?

D'un autre côté Miss Howe n'est-clle

= pas récompensée de sa tendre et noble

amitié pour son excellente amie , dans ses

calamités? Hickman ne l'est- il pas de ses

(*) Voyez Lettres Dxxxii et Dxxxvi.

(t) Voyez Lettre CDXXiv.

Oi

364 ^ Examen mœurs incorruptibles et de son întégrîté ? Le repentant et généreux Belford , la digne Mde. Norton n obtiennent-ils pas â la fia une récoiPipense signalée ?

Et ceux qui font sérieusement profession du christianisme ne verront-ils pas plutôt avec envie qu'avec regret la mort triomphante de Clarisse , dont la piété dès ses plus tendras années , l'expansive charité , la vertu constante , l'humilité chrétienne , ia facilité à pardonser, la douceur et la résignation patiente ne pouvoient être dignement récompensées que par le ciel même ? (*)

Passons à quelques autres objections qui 5ont venues à notre connoissance. Cet ouvrage, on l'a déjà dit , étant adressé au public , comme une histoire morale , les parties auxquelles on s'est proposé de donner la force et l'autorité de l'exemple , doivent être à l'abri de tout reproche autant que cette perfection peut s'accorder avec le dessein général de l'ouvrage et se concili'^r avec la nature humaine.

Plusieurs personnes ont reproché à l'héroïne trop de froideur dans son amour,

(*) Le lecteur se rappellera que les dispensationi de la Providence sont justifiées par ce que dit Clarisse elle-'iiême , Lettre LXXXiii. Elle ter-j

mine ainsi ses rérlexions. « Je ne vivrai pas!

» toujours : puisse ma dernière scène être heu- » reuse ! » Son vœu a été accompli i sa fia a été lieureuse* |

DES Objections. 56s.

un excès de hauteur qui même est quelquefois provoquante. Mais cette objection,. si on nous permet de le dire , ne pe-ut venir que d'un défaut d'attention à l'histoire , au caractère de Clarisse ^ et à la situation particulière. ^

On n'a pas eu l'intention de donner 3 Clarisse de ïamour , mais seulement dis goût , si l'on peut se servir de cette exprès* sion. Et pour le bon exemple , nous avons tâché de faire entendre presque à chaque page , que si Clarisse eût été libre de son choix, elk n'eût jamais voulu épouser Lovelace,.à cause de s^s mœurs déréglées^ et que sa ruine étoit principalement due aux persécutions de ses parens.

Peut- être, ce qu'on nomm.e trop gêné"raîement amour devroit aussi généralemerit s'appeler d'un autre nom ; on pourroit lui substituer le mot de concupiscence : quelque rude qu'il soit pour une oreille délicate , il exprime avec asser de justesse , cer que quelques femmes même de qualité prennent pour de ï amour. On auroit peine à trouver un terme plus p^-opre à la chose ^ mais pour prendre le trot d'amour dans" le sens le plus Hohle et le plm^ honnête y. il n'étoit guères probable que Clarisse pût iBontrer tant d'empire sur ses pas>ions ( qualité qui forme une p'c^TÙ1 si distinctive de son caractère ) si l'auteur eût mis dans son cœur un amour aussi violent , que quelques imaginations ardentes l'au-

366 Examen

roient désira. Pour prévenir cette objec* tion , ou plutôt pour arrêter l'attention des lecteurs trop précipités sur Pobjetqai est devant leurs yeux , on a semé en notes dans cette nouvelle édition quelques observations qui doivent satisfaire. Notre héroïne prévient elle-même cette objection , en reprochant à Miss Howe la méprisante légèreté avec laquelle elle traite M. flickman. Loin d'être coupable de la même faute , Clarisse lui en fait ses plaintes dans toutes les occasions, et lui déclare qu'elle ne cessera de lui remettre ce devoir sous les yeux, n'eût- elle qu'un jour à vivre ^ toutes les fois que Miss Howe paroîtra l'oublier.

„ O ma chère , dir-elle , que n'ai- je eu ,^le bonheur ( puisqu'il ne m'a pas été ,, permis de vivie fîUe ) de rencontrer un „ homme avec lequel j'eusse pu me con- ,, duire avec générosité et sans réserve 1

y, M. Lovelace, je le vois bien à pré- „ sent , pour avoir quelque prétexte de se „ plaindre de moi , taxe ma conduite à son „ égard d'une froideur affectée , et d'une ,, réserve outrée. Vous-mêmie m'avez une yy fois accusée d'un peu de pruderie. On „ doit de l'indulgence aux situations em- ,, barrassantes , où les apparences donnent „ souvent une prise à la censure. Mais je „ n'ai mérité aucun reproche de celui qui ,, m'a mis dans cette situation difficile , et „ V0U5 , ma chère amie , si j'avois eu af-

DES Objections. ^6j „ faire à tout autre homme qu'à M. Love- „ lace , ou s'il avoit eu seulement la moitié „ des bonnes qualités de M. Hickman , „ vous auriez vu que mes principes sur cet „ article auroient gouverné ma conduite, o Voyez la Lettre CDXXXV. Voyez aussi celle de M. Lovelace N°. dxxxv , où peu de temps avant sa mort , il justifie pleinement Clarisse de ce reproche.

Quelques personnes de vertu et d'esprit ont cru que si Lovelace eût été un incrédule et un frondeur impie des choses saintes,. suivant le ton de ce siècle plus que sceptique , son caractère eût été plus dans la nature. Cependant, il n est que trop commun de voir des gens de son espèce , dont les actions décreditent la croyance. Et n'estil pas dit dans l'écriture que les démons croient et tremblent ?

Mais le lecteur doit avoir vu qu'il étoît utile et miOral de peindre comme on l'a fait dans tout le cours de l'ouvrage Lovelace incrédule seulement dans la pratique \ ce que prouvent également , et les argumens de sori ami Belford , et ses propres et fiéqucns re* mords, d'abord toutes les fois qu'il en ressent Tatteime pass-^gère , et ensuite dans les dernières scènes de sa vie. Ce qui n'eût pu se faire si Tun ou l'autre des deux amis eût rté incrédule par principe : ajoutez que Clarisse dont le principal reproche contre M. Vierley , étoit d'être un frondeur de la leligioa , eût été inexcusable , si conçois-

368 Examen

sant le même défaut à Lovelace , elle eut donné la moindre attention à ses soins». Au contraire sa ressource et sa consolation sont de penser , lorsqu'elle croit inévitable de devenir un jour sa femme ,. que du, moins il a'est point un impie , an incrédule. S'il rétoit, il n'y auroit rienà espérer de lui , se glorifiant comme il fait de son imagination féconde en inventions et en malice ; il eût été un homme abandonné , incorrigible , un vrai sauvage. (*) Et il faut observer que les railleurs impies attachent trop de prétention d'esprit à leur système , ou en d'autres termes , se glorifient trop de leur impiété ,,pour cher» cher à la cacher.

D'ailleurs si Lovelace eût ajouté à ses autres licences^ ceHe de jeter sur là religion les sarcasmes de la débauche , la liberté avec laquelle ils s'écrivent , Belford et lui,, auroit produit entr^eux une correspondance d'un genre infernal v, et on a voulu faire entendre que l'homme qui se permet contre la religion des libertés de propos ©u d'actfons qu? Lovelace lui-même regarde comme honteuses, est encore plus méchant que Lovelace. C'est par cette- raison que Lovelace dans toutes les occasions regarde les railleries sur les choses sacrées , mêmq sur la mythologie du paganisme entre peyens, comme la marque infaillible d'une

(*) Voyez Lettre ecxvu..

DES Objections. 369 mauvaise éducation , et l'obscénité dans les images ou dans les termes , comme des licences honteuses et grossières que les plus grands libertins mêmes ne doivent pas se permettre ; et Tinjustice envers ses créanciers et dans toute discussion du tien et du mien , comme une bassesse trop audessous de lui.

D'autres ont reproché au caractère de IW. Hickman une bonté trop soumise et patiente à l'excès. Cependant Lovelace avoue que dans leur entrevue , il lui a montré deux fois du courage et de la fer-^ naeté; la première, lorsqu'il crut qu'une réflexion de Lovelace pouvoit tomber sur Miss Kowe; (*) la seconde lorsqu'il se crut lui-même traité avec mépris. (|) Il faut convenir que Miss Howe fait quelquefois de lui des portraits risibles , ( et ce n'est pas la partie la plus louable de son carac» tère. ) Mnis elle s'en permet autant sur sa mère , et peut-être une jeune personne de la vivacité de Miss Howe auroit-elle traité de même tout autre homme qu'un Lovelace. M. Belford parle de M. Hîckman en termes honorables et respectueux, (§) le Colonel Morden en parle de même , (**) Clarisse lui rend le même témoignage en

(■") Voyez Lettre cccxLvi..

(t) Ibi-^em.

(5) Voyez Lettre gcclxvh- (.**) yoyei. Lettre dxx,.

37Cr:. E X A M- E N-

terure occasion , et tout ce que Miss Fîowe dit de lui , est plus propre à honorer M» Hick:nan qu'à le décréditer , (*) comme Clarisse le lui fait observer elle-même, (j") Quant à la manière dont Lovelace en use avec lui , le lecteur doit avoir observé que c'étoit son ton avec tout le monde , et qu'il traitoit les autres avec, mépris , en partie pour s'exalter lui- même. , en partie pour satisfaire la gaieté natiireile de son. humeur. Il dit à Belford :(§) » Tu sais,. „ Belford, que je ne Taime pas; et ceux y, que nous n'aimons pas , nous ne pou- 5, vons nous résoudre à leur accorder du. „ mérite ; même, celui qu'ils ont réellej, ment.,j — ,, L'homme modeste et qui se „ défie de soi , lui répond Belford à l'oc- „ casion de -M. Hickman , ne peut se „ défaire sitôt de ces formes cérémonieu- „• ses qu'un homme présomptueux- a bien- „ tôt surmontées. » (**)

Mais comme Miss Howe traite sa mière d'une manière aussi libre que son amant,, de même Lovelace prend avec Belford des^ libertés bien plus grandes , que celles qu'il, s'est permises a>ec M. Hickman. Il leplai* santé sans cc;sse sur sa personne , sur son air ,, sur sa manière de. faire sa cour au.

(*) Voyez Lettres ;iLVi et cxxxij.

(t) Voyez Lettre LV, i§) Voyez Lettre CCCXL.VI, (■^*). Ibifiejîi,.

DES Objections. 371 sexe, comme M. Belford le fait entendre lui-même à M. Hickman , (*) et cependant ces plainsanteries ne font pas autant de tort à M. Belford dans l'esprit des dames que celles qui tombent sur M. Hickman. D où peut provenir cette partialité ?

M. Belford a été un libertin , mais il est sur le point de se réformer : M. Hickman a toujours été un honnête hoiiime^ et Lovelace a l'audace de dire que hs femmes aiment un homme dont l'opinion qu'il a d'elles est fondée sur la connoissance qu'il a de leur sexe, ("j")

Cependant il faut avouer qu'en traçant le caractère de M. Hickman , on ne s'est pas proposé de peindre l'homme dont toutes les femmes doivent raffolltr. Si c'eût été là l'intention de l'auteur , la bonté du cœur , la politesse dans les manières , l'assiduité des soins , un amour modeste et inaltérable , n'eussent pas paru à^s recommandations suffisantes. On ne se seroit pas permis, de mêler à son caractère la moindre dose d'affectation ni de cérémonial ^ quoiqu'on pût imputer ces défauts à son grand respect pour l'objet de sa passion , mais le but de ce caractère est de montrer qu'un homme ne peut avoir toutes les qualités ; et de faire entendre aux belles que lorsqu'il s'agit de se choisir une société pour

(*) Voyez Eettre dx.

CW.Vx>yez Leture ccxxxvi..

372?.. Ex A ME îsr

fe;viê , elles doivent préférer le cœur hon- Bête d'un Hickman , qui soit à elles tous entier, au risque de partager avec des créatures notées , et probablement avec quelques unes des plus abandonnées de leur sexe , le cœur volage et maltaisant d'u»- Lovelace : enfin , si elles^ désirent un bonheur durable , elles doivent plutôt s'attacher à l'a. droiture du cœur^ qu'aux agréinens de la personne et de la parure , etjamais ne se faire un jouetd'un homiétehomme , et l'immoler à un méchant, quià son tour se fera un jouet, d'elles et detout leur sexe.

0n a cependant inséré , par voie d'ac-» commodément , dans cette édition deuxlèttres qui serviront , peut-être, à relever le caractère d'Hickman aux yeux des bellesqui aiment le courage et là résolution dans- Kn homme , et qui aiment mieux souffrir • personnellement de ces qualités que de ne: pas les y trouver.

» Les femmes naissent pour être gouver-flées : et elles se soumetient à Phomme entreprenant et hardi , dit Wailej , » — et- Lovelace aussi.

Quelques personnes auroient désiré que cette bisitoire eût été écrite en forme de narration , comme le sont ordinairement lesroma«5 -destinés à servir d'amusement au lecteur , et non en forme de lettres écrites. par les différentes personnes, dont elles contiennent rhistoii-e. L'auteur ne j>réteiidi

ly E s O B 7 E C T r O '^ S. ^75: pas faire la loi au goût des auttes. Mais il. a cru qu'il étoit libre de suivre le sien.. Peut-être s'est il méfié de &es talens pour une narration suivie. Il a eu le bonheur de. réussir déjà une fois , dans le style épistolaire , il a cru qu'une histoire dans ia^ quelle tant de personnes jouent un rôle ou. principal ou subalterne , et qui comprend. tant de caractères divers et de situations, vaiiées , conduite avec une certaine liaison et dévelopées avec clarté dans une^ stiite de lettres des différens personnages sans le secours des digressions et desépisodes étrangères au but principal \.

l'auteur a cru qu'une histoire écrite ainsi ,. auroit au moins pour elle le mérite de la-, nouveauté , qui à son avis n'est pas une; petite recommandation dans le siècle cû. nous sommes.

Nous nous appuierons encore du jugement d'un écrivain éîran>?er , homme: d-esprit et de mérite , et qui confirme notre: opinion.

,, La méthode que l'auteur a suivi , dit-il ,- „ dans l'histoire de Clarisse , est la mêmie- ,, que dans la vie de Pariiicrla. Toutes les. „ deux sont en formes de lettres familiè- „ res , écrites par les- personnes mêtnes-. ,, à l'instant où chaque événement arrive.^ ,, Cette méthode a donné à i-auteur de- ,,, grands avantages que toute autie espèce- „ de narrarion lui auroit refusé. Les détails. ^ particuliers et. circonstanciés à^s événe--

574 Examen

„ mens , les senîimens et la conversatiair ^ des personnages , sont à la faveur de ce yy plan , présentés avec toute la chaleur ^ et la vie que peut produire la passion „ dont chacun à'euK est prédominé aiv „ moment même de l'action , et avec tous y, les détails caractéristiques que la mé- „ moire peut conserver , dans une histoire „ d'événemens récens. ,,

Les romans en général et entr'autres ceux de Marivaux mrtnqr>ent de vraisemblance , en ce que l'histoire est supposée écrite après que Tordre des événemens a^ été formé par la catastrophe; ce qui suppose dans les personnages une si prodigieuse mémoire , pour être en état de rapporter mot à m.ot après plusieurs années toutes les particularités d'une conversation^ fugitive , qu'elle est au-dessus de tout exemple et de toute probabilité ; ou bien il faut supposer avec plus d'invraisemblance encore , une confidence intime et famihère entre tous ces personnages et Thistorien.

Il y a cependant une d-fîiculcé inséparable de la forme épistoîaire , car il faut pour cela que tous les caractères aient un goiu extraordinaire pour cette espèce de correspondance, et qu'ils ne laissent passer aucun, événement , ni mé ne aucune conversation remarquable , sans courir aussitôt en coucher les détails par écrit. Mais Tauteur a- su ménager avec jugement ce ^ gourroit Icnnei^ et jconseivei ie recueil»

DES O B J F C T î O ÎÇ S. 575-

àe ces lettres une fois écrites , et porter cette dernière circonstance au plus haut degré de vraisenîblanc£ (*) possible.

On présume que cet inconvénient du style épistolaire , dont parle le critique, français , ne s-e rencontre point ici. On explique aîscz comirent les deux amies, trouvent tant de plaisir dans leur mutuelle correspondtince. Les sujets de leur? lettres ne sont pas de simple amusemicnt : ils sont d'un grand intérêt pour Tune et l'autre. On voit encore aujourd'hui plusieurs dames sntretenir pareille correspondance ,. quand, elles sont séparées , sur des sujets bien-. inoins importans à leur bonheur muîuc} , à leur am.itié que ceux qui occupent Clarisse et Miss Howe. Les deux principaux;, caractères d'hommes onîpcur s'écrire un attrait suffisant dans leur gaieté et leur amxurpropre. Personne ne s'étonnera que deux hommes qui ont autant de talent pour leslettres familières qu'on en suppose à M, Lbvelace et à M. B^lford , s'amusent habituellement de leur plume , et même dans àes occasions bien moins critiques , que celles où ils se trouvent. Ges quatre personnes dom l'histoire particulière tieat- Tune à l'autre , sont dans la foule des autres caractères introduits dans l'ouvrage j,

(*) Cette cit.idon est tirée d'âne, critique de rhisroire de Clarisse écrite en françois et publiés^ à. Amsterdam..

^^j6 Examen*

les seuîs qui possèdent le style épistoîairs" dans un degré supérieur. Les autres ne prennent la plume que par occasion , et plutôt par nécessité que par choix, d'après les différentes relations où ils se trouvant avec les quatre principaux person-^ nages.

Cette histoire a paru longue à quelques^ penonnes qui peut-être ne l'ont regardée. que comme une simple nouvelle ou ron}an , quoique parmi les ouvrages de ce genre on en trouve d'aussi longs.

Ils trouvent que l'action marche trop> lentement, surtout dans les deux premiers volumes , qui sont composes presqu'eaentier d'altercations entre Clarisse et plusieurs personnes de sa famille.

Mais ces altercations ne sont- elles pas. îe fondèrent de tous les événemens , et conssquemment une partie nécessaire de l'ouvrage ? Gn croit pouvoir dire que leslettres ou CDnveisations , où l'histoireavance le moins , sont au moins caractéristiques. Elles donnent aussi occasioit au développement des caractères et. à plusieurs traits q:n portent avec eux une. gr.-nde partie de rjnstrucîion néccssaireà un ouvrage de cette nature. On doit se rappeler encore , que nous avons prévenu, le* lecteur que cette h ^toire ( quoiqu'elle soit régdrdé.e comne trc-'-iSteressante pareils-mérne ) n'etoit oeptnJant qu'un cadre^ d'inStructioa- ex de- moralu^.

DES Objecttonç. 377 Nous pouvons encore ajouter qu'il est souvent nécessaire de descendre dans le détail des plus légères circonsfances pour conserver cet air de vraisemblance que doit avoir une histoire destinée à offrir ua tableau de la vie sociale et qui devient extrêmement active et intriguée par les complots et les inventions que forge et qu'exécute un des principaux personnages» Quelques dames , même d« la première qualité , ont pensé que les perfections de l'héroïne sont portées jusqu'à Tinvraisemblance , es s'élèvent dans cette histoire à une hauteur impraticable. Mais on doit regarder l'éducation qu'avoit reçue Clarisse dès sa plus tendre jeunesse , comme un de sesi plus grands avantages , et même comme le fondement de toutes ses perfections, et nous espérons qu'on voudra biea faire attention à ce principe en considé^ ration de la^ morale que nous avons eu» dessein qu'on en recueillit.

Elle eut pour nourrice une femme pieuse , instruire ,. et d'une famiîic honnête^ qui avec son lait lui donna , comme, dit Mde. Harlowe , (*) une nourrituresalutaire qu'aucune autre nourrice n'eût pu lui donner. Elle trouva de bonne heure, du plaisir à la conversation et aux visites, de son digne et savant docteur Lewen y et dacs sa correspondance tant avec lui qu!avea

(*) Voyez Lettre CLXXXiu.

d'autres ecclésiastiques éclairés et vertueux , dont elle fait mention dans son testament. Sa mère étoit après tout une femme de bien , qui faisoit honneur à sa naissance et à sa fortune , et qui étoit en état d'instruire les jeunes années de sa fîlle. Son père n'étoit pas un homme sans mœurs et sans principes. Tous deux faisoient leurs délices de leur fille , à cause de ses talens et de ses perfections , dont Téclat réjaillissoit sur eux , ce qui a fait dire à quelques personnes , que Clarisse une fois sortie de leurs mains , la famille des Harlowes n'étoit plu» qu'une famille ordinaire. (*) De plus elle avoit été élevée à la campagne et comme on l'a vu dans la peinture que fait Miss Howe du caractère de son amie, (f) Elle se plaisoit beaucoup aux occupations champêtres et à l'administration intérieure de la maison , quoique faite pour orner les cercles les plus brillans.

Il ne faut pas , nous en convenons , chercher une Clarisse parmi les abandonnés du Renelagh ou du Wauxhall , ni parmi celles qu'on peut appeler les filles du tapis verd. Si nous avions pris là notre héroïne , son caractère pourroit , à juste titre , être regardé comme invraisemblable, et comme

(*) Voyez Lettre eoxxvi. Voyez aussi les éloges que donne la mère de Clarisse à MUe. Norton, Lettre xxxix.

iCt) Voyez Lettre DXXiX.

DES Objections. 379 impraticable ; mois ce n'est point ici le lieu d'une discussion satyrique , et nous ne nous sentons point d'inclination à nous y livrer. Nous nous contenterons d'assurer que nou5 savons qu'il existe dans l'étendue de la Grande-Bretagne ( où il n'en existe nulle part en Europe ) quelques femmes ,. et m.ême plusieurs , nous osons le croire y qui quand l'occasion les a appelées à déployer des vertus humbks et modestes, et en même temps utiles et constantes , ont atteint les perfections d'une Clarisse.

Après cet exposé succinct des objections les plus importantes qu'on ait faites sur les différentes parties de cette histoire , on nous permettra d'ajouter que si nous avions cru pouvoir prendre la liberté de donner au public copie de quelques-unes des lettres qui nous ont été adressées en grand nombre en faveur de'la catastrophe adoptée , de la conduite générale , et de Ttsécution de l'ouvrage, par quelques uns des meilleurs juges en fait de composition et de goût qui soient dans les diverses classes, des littérateurs , elles nous auroient dispensé en grande partie de cette espèce d'apologie.

Mais comme l'objection principale tombe sur la longueur de l'ouvrage , nous^ ajouterons à ce que nous avons dit sur ce sujet , les propres paroles de ces écrivains distingués : ,, si dans l'histoire qu'on nous. fy présente ^ nous trouvons ^ue la chaleuç'

5^o Examen des Object.

^ et rintérêt y soient généralement répan- ,, dus , que les caractères soient variés et y, naturels , bien prononcés et constam- „ ment soutenus ; si l'on y trouve une va- „ riété d'incidens suffisante pour exciter y, une conduite propre à tenir sans cesse y, l'attention du lecteur en haleine , plu& „ l'ouvrage est long , plus il procurera de „ ce plaisir que tout homme de goût y, éprouve à la vue d'un tableau Tcssenvyr b^ant à la nature. Mais lorsque les dé- ^, fauts contraires blessent le bon sens- ^ du lecteur, f extravagante compositioa „ sera toujours jugée ennuyeuse , n'eut- „ eiie que la longueur d'un conte de « fées. „ (Ji)

(^) A L Auteur de Clarisse-

i3' c'est un vnéi'^te d'attirer l'attention de la folâtre jeunesse , et de lui faire écouter au sein du pîai:ïir rnérr.e de sages et vertueuses leçons : d'obscurci" son. œil riant par les larmes de 1 attendrissement ^ de disputer aux cartes et à la toilette les heures et la société des belles, de captiver, ainsi que les Bardes vantés des^ siècles classiques,. les regards du savant dédaigneux ; de pénétrer le cœur endurci du libertin, et d'y réveiller les sentimens de Thumanité :. ce méj-ite est le tien , Richardson : tu le

A L^AuTEUR DE Clarisse. 3'^r partages avec la nature et la vérité : et le jeune homme, leslciios, le savant et jusqu'au libertin conviennent tous d'une voix que c'est- là ta gloire.

Tantôt transportés au château des Harlowes , nous admirons ton incomparable Clarisse suivant sa course vertu^-use , et sa tâche sublime : nous la voyons visiter rhomme souffrant de la douleur ou de la faim , adoucir ses maux par un généreux secours , ou les charmer par ses paroles consolantes. Nous recourons conversant avec le pieux et sage Lewen , élevant son intelligence à des hauteurs où son sexe n'avoit jamais atteint. Ensuite nous aimons à nous retirer avec elle sous son berceau de verdure ; à Tcntendre animer sous ses doigts légers les touches tremblantes d un instrument harmonieux : Phiiomèle ravie interrompt sa plainte , et écoute avec nous des chants plus mélodieux que sa Toix.

Tantôt : affreux contraste ! nous appercevons les bergers d'alentour assis et tristes sous Tombre de leur cabane : et les jeunes filles toutes en pleurs. — Ecoutez.... Quels sons lugubres ! cette cloche monotone annonce une perte inexprimable ! Bientôt dans un profond et morne silence , paroît un triste objet qui redouble les soupirs et renouvelle les larmes. Hélas ! déjà l'œil apperçoic le convoi funèbre s'avançant dans une marche lente et mélancolique , ail

??î A L^AUTEUR

milieu des prairies , et attristant leur verdure de son ombre noire. Il me semble entendre la terre gémir au loin sous le poids du char , et le pavé retentir d'un grave et sourd murmure. Ab tous les regards me parlent : et Tceil en pleurs des ■do nestiques désolés me dit : le cercueil! le cercueil !

Mais toi , tendre sœur du coeur de Cla- TÎsse , qui pourrait peindre l'angoisse de ton ame ! lorsque t'élançint de ta voiture, et respirant à peine, tu embrasses.... une insensible et froide argile^ mais belle-encore et conservant ses formes divines ! et que ta voix , suffoquée par les sanglots , s'écrie en accens interrompus ; est-ce là.... est-ce là les resres d'une amie si chère? — Portez vos regards sur les visages des Harlowes. Voyez-y peints le remords , le désespoir , et une conscience qui s'accuse et se condamne. Enfin ie frère , poussant de coupables soupirs , sent pour la première fois son cœur s'ouvrir à raffection fraternelle. La sœur, accablée de honte et de regrets , se tord les mains et se frappe le sein. La mère , versant deux ruisseaux de larmes, se reproche, mais trop tard, sa passive soumission à son despotique époux. Et lui , ce père tyran , penché sur le cercueil , déplore ses fureurs téméraires , et révoque sa malédiction.

Pères aveugles , qui , comme lui , voulez que votre enfant obéisse et tremble

SOUS une impérieuse autorité , qui vous flattez de maintenir par la violence un rigoureux pouvoir , et qui encensez bassement Tautei de l'avarice , vous pleurerez comTie lui votre erreur funeste, et sous les tourmens du repentir ^ vous avouerez que la fortune ne donne point le bonheur. L'or charme les yeux; le luxe a ses attraits : mais qu ils sont stériles et vains , si les cœurs ne sont pas unis ! chassez donc de votre sein Tinsatiable avarice ; et ne croyez plus qu'un vil Solrnes , couvert d'or , puisse faire le bonheur d'une Clarisse.

Et vous , belles , désir de toutes les cœurs, vous qui êtes si fières des grâces de la nature , et des ornemens de Tart ; vous êtes dans la fleur de la jeunesse ; vous avez la fraîcheur du printemps ; et l'incarnat de la beauté colore vos joues vermeilles : mais regardez ici : voyez avec quelle rapidité ces roses d'un jour, frappées d'un souffle mortel , se décolorent , se flétrissent et meurent ! Ni la jeunesse , ni la beauté n'ont pu sauver Clarisse. C'est son inviolable innocence , sortie pure et sans tache des ombres formées par le crime ; c'est la conscience d'un cœur sans reproches , qui l'échauffant d'un courage plus qu'humain à l'heure inévitable de la mort , ont désarmé pour elle l'affreux tyran. En vain la mort l'environne et l'assiège de toutes ses terreurs : elle la fixe sans être

émue ; et elle expire le sourire sur les

lèsres.

Et vous , jeunes débauchés , qui vous faites un jeu d'outrager la vertu , un plaisir cruel des pleurs de Tinnocence : qui înettez votre gloire dans votre honte , et élevez vos triomphes sur les naufrages de la pudeur; ouvrez les yeux avec Belford: et voyez , en frémissant , le bras de la vengeance suspendu sur vos tètes. Si vous méprisez cet avis , contemplez dans l'agonie de Bîlton mourant , quel sort vous attend au terme de vos jours.

En vain Loveîace lui-même , dans la fleur de i âge, dans la vigueur de la santé, dans rivresse de la folie , Loveîace formé par la nature pour plaire et pour séduire, cherche , en changeant de lieux et de climats, à s'éviter lui-même. Partout l'impatience et rinévitabîe pensée le poursuit et le tourmente. Il n'a plus ni goût , ni sentiment pour le plaisir. Il erre avec ennui dans les cours étrangères : sa conscience l'y suit et empoisonne dans ses mains la coupe de la joie. Dans Tombre des nuits , le fantôme de sa victime le réveille : Clarisse vêtue de lunière, s'élève devant ses yeux. Le jour , rien ne le console : il gémit , il pleure , sans se sentir soulagé. Et le trait dont son cœur est profondement blessé , est plus cru^l , plus pénétrant que répée de Morden.

Abl

DE Clarisse. 3?^

Ah ! si jadis dans les champs de la Grèce , un sage avoit ainsi réuni la inorale aux charmes du sentiment ; s'il eut dans l'antique Athènes enseigné d'aussi grandes leçons , on eût vu sur les bords fameux de rilyssus , son buste respirer dans un marbre immortel. Platon lui-même, suspen*»

dant ses leçons sous lombrage du Lycée , auroit lu avec enchantement cette instructive et touchante histoire : il auroit avoués que son auteur étoit digne de remplir la place que ses loix refusoient à Homère. (*) (Jt)

(*) (If) L^^ l<^i^ ^^ 1^ république idéale (îe Platon en bannissoieni Homère lui-même à cause de l'immortalité de ses dieux et de ses héros. Mais comme il est juste , dit le philosophe , que chaque degré de mérite obtienne sa récompense, versez vos parfums sur la tête du poète ; posez sur sa tête une couronne de laine , et bannissez-le dans quelque autre cité. Plato de rep. lib. 3. (|V)

Fin du douzième et dçrnier volume.

Page 1