LETTRE CCLXXX
M. L o V E L A c E au même.
O s c o X D E audience que je viens d'obtenir de ma belle. Mais on ne m'a pas permis d'expliquer la moitié des tendres sentimens , des offres obligeantes dont mon cœur étoit rempli. Maudite situation ; que celle d'un homme qui se sent disposé à dire les plus belles choses du monde et les plus pathétiques , et qui ne peut engager la maîtresse de son sort à entendre ses beaux discours ! Je comprends, fort bien à présent pourquoi les amans cherchent la solitude, lorsqu'ils gémissent sous la tyrannie d'une cruelle , et pourquoi ils prennent les arbres , les rochers , les erres les plus stupides pour confidens de leurs peines. Ne suis-je pas forcé de te confier les miennes ?
Ma charmante m'a demande quel fonds elle pouvoit faire sur la permission que je lui avois donnée , ( elle a prononcé ce mot avec affectation) de se rendre à Hamstead , aussitôt que je serois parti pour le Berkshire. — Je lui ai renouvelé sans difficulté ma promesse. — Elle m'a prié de donner mes ordres devant elle. — J'ai appelé aussitôt Will et Dorcas : apprenez
tous
DE Clarisse Ha RLowE. 145 tous deux ( à moins que je ne vous emmène vous , Monsieur , avec moi ) leur ai-je dit , que vous devez obéir , dans mon absence , à toutes les voloniés de votre maîtresse. Elle se propose de retour-
ner à Hamstead lorsque je serai parti.
Mais , ma chère , lui ai-je demandé , ne
prenez-vous personne avec vous ? Je
n'ai besoin de personne là. — Prenez Dorcas. — Si j^ai besoin de Dorcas , je Tenvejrai chercher.
Dorcas n'a pu manquer de répondre
qu elle se trouveroit fort honorée
Oui , oui , il sera assez temps à mon retour , si votre maitresse le permet. — Voulez- vous , mon cher amour , que je fasse appeler Mde. Sinclair , pour lui donner aussi mes ordres devant vous ?
Je ne me soucie point de voir Mde. Sinclair , m rien de ce qui lui appartient — Comme il vous plaira , Madame. — Les domestiques .'étant retires , j'ai rcnouveie mes instances pour lui faire promettre de recevoir jeudi prochrin mes sermens au pied de 1 auicl. EiFort inutile ! rsie doit- elle pas s'en prendre à elle-même de tout ce qui pourra suivre ?
^ Je me suis réduit à une faveur qu'elle na pu re;u.er à rair dont je l'ai demandee .• cest ae passer une partie de la soirée avec eile. Je serai la douceur et la complaisance mêmes. Mon ame entière se répandra devant elle pour Témouvoir et Tome FUI, q
obtenir le pardon de mes offenses. Si I^ sienne est inflexible , et que malheureusement le billet se présente sur mes pas , je ne doute point que la vengeance ne s'empare totalement de moi. (^) Toute la maison étant dans mes intérêts , toutes s'engageant non - seulement à Tmlimider et à^me seconder au besoin , mais a repondre encore de mon succès sur leur expérience : vois ce qui doit arriver , s il n'y a pas de m.a faute. (]i) •
Cette épreuve néanmoins sera la dernière. Je le jure , Belford , si je vois qu'avec le plein usage de ses sens , elle se conduise aussi noblement que dans la preinière , c'est un ange qui sortira de la fournaise , pour recevoir a jamais mes adorations , en dépit de tout homme , femme ou démon. Toutes ses souttrances finissent. Je renonce à Satan qu'elle aura vamcu , et je me livre à la retorme. b il s^élève dans mon cœur quelque mouvement dépravé , je le réprimerai d un coup de po-gn^rd , plutôt que de lui laisser prendre l'ascendant. ,
Quelques heures vont tout décider.
Mais quel que soit Févement , je serai trop occupé pour trouver le temps de décrire avant que je sois au château de
En attendant , je t^avoue que ]€ suis dans une étran/,e agitation. Je veux la calmer , s^l est possible , avant que de mex^
DE Clarisse Harlowe. 147 poser à paroître devant elle. Mon cœur fait des bonds à repousser mon sein de la table où j'écris. Je quitte ma plume pour rn'abandonner entièrement à ses impulsions.