LETTRE CCLXIV
M. L o V E L A C E au même.
Lundi , 1 9 Juin , à ^ heures du matin..
X l- f^aut que j*écrive. Je n'ai pas d'autres ressources contre le trouble de m.ôn cœur, et je ne puis me persuader que tu m'ayes bassement trahi.
Que n'ai - je pas fait pour inviter le sommeil ? Mais le sommeil m.e fuit. Horace a bien raison dans ces vers » traduits par Cowley :
Le sommeil > comme l'alcyon , ne bâtit jamais son nid Dans un sein agité par Torage.
Ce n'est pas assez pour lui de trouyeiL D'e'pais et sombres nuages dans une ame , Les teVièbrcs ne Tinvirent qu'à demi : 11 lui faut plus encore ; il faut qu'il y trouv» le calme.
DE Clarisse Harlowe. 19 C'est à présent que je souhaiterois du fond de Tame de n'avoir jamais connu cette charmante personne. Mais qui se seroit imaginé qu'il y eût au monde une telle femme ? Pour tout ce que j'ai connu ^ entendu, lu de son sexe, la règle est vraie, une fois subjuguée , c'est pour toujours. Les premiers eiîorts sont généralement les derniers , ou du moins la résistance qui les suit devient si fcible par degrés , qu'un homme regretîeroit d'en trouver moins..
■ — Cependant que saîs-je encore ?
Il est à présent six heure?. Il y en a déjà plus de deux que le soleil illumine tous hs objets autour de moi ; car cet astre impartial luit sur la maison d'une Sinclair comme sur toutes les autres ; mais sa lumière ne peut pénétrer au fond de mon cœur.
A la pointe du jour, je me suis approché de la porte de ma charmante. J'ai jeté la vue par le passage de sa clef. Elle avoit déclaré à Dorcas , qu'elle ne quitteroit plus ses habits dans cette maison. Je l'ai vue dans un doux sommeil , qui servira sans doute à rafraîchir ses sens troublés ; assise dans un fauteuil , son tablier sur le visage, une main qui souteuoit sa tête , l'autre pendante sans mouvement sur son genou , la moitié seulement d'un de ses jolis pieds visible. Quelle différence entre elle et moi! ai- je pensé. Elle dort tranquillement, elle , qui a reçu l'injure 1 tandis que roiFenseur ne peut fer-
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mer les yeux , et s'est efforcé inutilement toute la nuit de se distraire de sa mélancolie et de se fuir Iui-n';éme.
(^) Comme il est généralement assez vrai que chaque vice porte avec lui sa punition, m.étT.e dans cette vie; si quelque chose étoit capable de me faire révoquer en doute l'existence des peines de Tautre , ce seroit la pensée , qu'il n'est guères possible qu'il y en ait de plus grandes que celles que me fait souffrir le remords en cet instant. (J^)
J'espère néanmoins que je prendrai le dessus. Si je n'y parviens pas , cette chère créature seroit bien veng'e ; car je serai le plus malheureux de tous les homines.
A six heures.
Dorcas vient m/avert'r que sa maîtresse se dispose ouvertem.ent et sans détour à partir. Je n'en doute pas. L'humeur où je te la représcntois hier au soir en me quittant , m'a préparé à cette entreprise. Qu'en dis-tu, Belford ? Etre haï, méprisé à ce point ! Mais si j'ai passé les bornes du pardon....
Elle me fait dire par Dorcas qu'elle viendra m.e trouver dans la salle à m.anger ; et ce qui est assez bisarre, qu'elle souhaite que cette fille soit présente à notre conversation. Ce message me donne quelque espérance.
A neuf heures,
Damnable artifice ! ruse ! trahison ! Il
DE Clarisse Ha RLowE, ii ne s^en est rien fallu qu'elle ne m'ait glissé -su travers des doigts. Elle n'avoit pas d'autre vue dans son message que d'éloigner Dorcas et de nettoyer la côte. Une douleur imaginaire sufîit-elle donc pour la dispenser de ses principes ? Ne m'apprendelle pas enfin qu'elle est aussi capable de tromper que moi ?
Si nous occupions le premier corps de logis , et qu'il n'y eût point un passage avant d'arriver à la porte , elle m'echap* poit ; mais sa précipitation l'a trahie. — Sally Martin, qui etoit heureusement dans un parloir de devant , frappée d'entendre une marche légère et précipitée , et le froissement d'une etolTe de soie contre le mur, a jeté les yeux dehors, et la voyant , elle s'est avancée aussitôt entre elle et la porte , contre laquelle elle s'est adossée» « Vous ne sortirez pas , Madame , vous » ne devez pas penser à sortir. »
De quel droit? Comment osez-vous? — Car la chère personne prend quelquefois des airs impérieux. — Sally s'est hâtée d'appeler sa tante. Aussitôt une demi-douta'ne de voix se sont jointes à la sienne , pour me presser de descendre : vite ! vite ! dans l'instant !
Je m'occupois gravement à donner mes instructions à Dorcas, dans l'embarras oii j'ctois sur la n:atière dune conversation dont elle de^-oit être témoin , lorsque ces cris redoublés ont frappé mes oreillei.
Il H ï s T O ! R È
Ils m'ont fait voler plutôt que descendre» J'ai vu la charmante Clarisse , raimable trompeuse, hors d'haleine, appuyée contre la cloison , son paquet à la main , ( les femmes, B?iford, ne sont jam.ais sans paquet dans leurs excursions, ) erplus bas à quelque distance Sally , Polly Horton > ( mais Polly plaidant en sa faveur ) Mabel et Peter, deux domestiques du logis. La Sinclair et Sally étoient entre elle et îa porte. Dans sa douce fureur , la chère ame répétoit : je veux sortir ! personne n'a droit ! — Je veux sortir ! — Dussiezvous me tuer , femmes , je ne remonterai pas.
Aussitôt qu'elle m'a vu paroître , elle a fait un pas ou deux vers moi : Monsieur Lovelace , m'a-t-elle dit , je veux sortir. Est-CQ de vous que ces femmes s'autorisent ? Quel est leur droit , quel est le vôtre pour nVarrêter?
Sont-ce là , ma chère , lui ai-je dit tendrement , les préparatifs de l'entrevue que vous m'aviez fait espérer dans la salle à manger, et vous a-t-il paru vraisemblable que je pusse consentir si facilement à vous perdre ? Pouvez- vous le croire ?
Et moi. Monsieur, dois-je être environnée , assiégée comme je le suis ? Eh ! quelle autorité ces femmes ont elles sur moi?
Je les ai priées toutes de se retirer, à la reserve de Dorcas qui m'avoit suivi. Alors fai cru devoir prendre un air décidé, après
DB Clarisse Fîarlowe. 25 avoir éprouvé si long-temps qu'on triomphoit de ma douceur. Ayez la bonté , ma chère , lui ai-je dit d'un ton chagrin , et poussant son pied qui me résistoit , d'entrer avec moi dans le parloir. Nous pouvons , si vous avez tant de répugnance à remonter , nous pouvons tenir ici notre conférence , et je ne refu<;e pas que Dorcas en soit témoin. Je l'ai placée sur une chaise , et me tenant debout , les mains sur les côtés : Voyons ; Madame ^ quels sont à présent vos ordres ?
Insolent ! s'est écriée la furieuse ; et se levant , elle a couru vers la fenêtre , elle a levé le châssis , sans savoir apparemment qu'il étoit défendu par des barreaux de fer , et lorsqu'elle a reconnu l'impossibilité de se jeter dans la rue , elle .a levé au ciel ses mains jointes , après avoir abandonné son paquet ; et d'une voix lamentable , elle s'est adressée à deux passans qui traversoient la rue : au nom de Dieu , charitables personnes , au nom de Dieu , secourez une pauvre malheureuse à qui Ton ôte l'honneur et la vie !
Je l'ai enlevée dans mes bras , malgré sa résistance j voyant que le peuple commençoit à s'attrouper autour de la fenêtre. Elle s'est mise alors à crier : au meurtre ! au secours ! au secours ! Mais redoublant mon effort , je l'ai emportée dans la salle à manger , en dépit de son petit cœur intrigant , ( je peux bien à présent lui doe-
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ner ce nom , ) et de la force avec laquelle ses mains s'attachoicnt à tout ce qu'elles pouvoient rencontrer. Là , j'ai voulu la placer sur une chaise , mais elle est tombée à terre , presque sms mouvement et pâle comme la mort. Un torrent de larmes est venu fort à propos h soulager.
Dorcas en a paru attendrie , jusqu'à pleurer à son exemple. Cette fille étoit vraiment touchée de pitié pour elle. Plusieurs évanouissemens ayant succédé , je Tai laissée avec Mabel , Dorcas et Polly ; celle de toutes les femmes de la maison qui lui déplaît le moins.
Une entreprise si résolue ne m'a pas causé peu d'inquiétude. Mde. Sinclair et ses nymphes en sor^j: encore plus -alarmées , pour ce qu'elles appellent l'honneur de la maison , qui a reçu quelque insulte , avec des menaces de casser les vitres , si la jeune personne qui a crié , ne paroisso t point. Dans la chaleur du mouvement populaire , les femmes sont venues à moi , pour me demander ce qu'elles dévoient répondre au Connétable (*) > que le peuple avoit déjà fait appeler.
Ne manquez pas , leur ai-je dit , de le faire entrer dans la maison , avec deux ou trois des mutins les plus ardens. Produisez une de vos filles , après lui avoir frotté les yeux d'un oignon ; sa coèffure
(*) OiHcier subalterne de Police.
et
DE Clarisse Karlo .ve. 25 et son mouchoir de cou un peu en désordre. Qu'elle se reconnoirse pour la personne olTensée , à l'occasion d'une querelle de femmes , mais contente de la justice qu'on lui a rendue. Vous donnerez alors quelques vqtt^s de liqueur au connétable , et comptez qu'il se retirera tranquillement.
A onie heures.
On a suivi mes instructions , et tout est rentré dans rorare. Madame Sinclair regrette amèrement d'avoir j-m.iis connu une Dame aussi rétive. Elks m'ont vivement pressé , et Saîly , de leur abandonner pendant quelques jours cette farouche beauté , pour la reJuire , disoientelles. Je leur ai bruiquemenî - imposé silence , et je les ai seulem.ent chargées de redoubler les précautions, (^f ) FoUy , quoique f:^isant tous ses efforts , quand elle est avec la chère m.u^i-ne , pour la consoler , prétend avec moi qu'il n'y a que la terreur qui puisse remplir une partie de mes vues sur elle. ( j^ )
L'attendrisiemiCnt de Dorcas lui a fait essuyer beaucoup de railleries. Elle confesse que ses larmes étoient sincères. Elle en a honte , dit-elle , mais elle n'a pu les retenir. Un désespoir si vrai, une résistance si mflexible dans une si charmante beauté !...
Pendant que les autres femmes rioient de sa simplicité , je lui ai dit , qu'elle n'avoit pas d'apologie à faire pour, ses Tom^ FUI. B
larmes , et qu elle ne fît pas attention a leurs railledes , et j'étois bien aise de lui voir cette facilité à pleurer. On peut faire un bon usage de ce talent , que personne ne lui connoîssoit. En un mot , je lui demandois de Texercer souvent , et quelle s'efforçât de gagner , s'il est possible , la confiance de ma charmante , par la sensibilité qu'elle témoigneroit pour ses peines. Elle m'a répondu que sa maîtresse avoit remarqué ses larm.es , et qu'elle lui avoir déjà fait compliment de cette preuve d'humanité , — Fort-bien , lui ai- je dit. — Votre rôle sera donc à l'avenir de montrer un cceur tendre , soit que cela nous serve ou non. S'il n'en résulte aucun bien , il n'en peut résulter aucun mal. Mais prenez garde de vous trahir par des tendresses trop soudaines , ou de pousser trop loin une compassion trop officieuse. Ainsi Dorcas va beintôt, j'imagine, devenir une fille de fort bon naturel avec sa maîtresse ; et ma charmante , qui est disposée à bien juger de son sexe , y sera trompée facilement.
(^) J'avois eu l'intention de faire une tentative , puisque jem'éîois si fort avancé , pour l'amener à un comm.crce libre. Mais quelle espérance de réussir ? Elle est invincible , oui contre toutes mes notions , contre toutes mes idées , et au rniheu de mon étonnement , en songeant que c'est pourtant une femme , et dans la
DE Clarisse Harlowe. 27 lîcur de ses appas , eUe est absolument invincible. Tout mon but à présent est de lui rendre une justice en règle, si je puis parvenir à la fc^iire descendre de ses grands airs.
Le consentement d'une telle femme doit la rendre toujours nouvelle, toujours charmante à mes yeux. Mais quel étonnement pour moi ! Quoi ?le défaut d^une vaine ^ formalité d'église peut- il produire une^ si vaste indifférence ?
Elle me le doit son consentement : car jusqu'ici, je n'ai rien obtenu dont je puisse me glorifier. Tout de mon côté n'a été que remords cuisans , angoisses de cœur ,' et un amour plu ôr accru que refroidi.
Que l'idée de son refus hautain est poignante pour moi ! et cependant j'espère encore l'amener à prêter Foreille à mes histoires de réconciii-jtijn avec sa famille et des mesures de son oncle et du capitaine 1 omlmson.
Comme elle m'a fourni un prétexte de la détenir ici malgré elle, il faut qu'elle consente à me voir, fâchée ou non fâchée. Elle ne peut s'en empêcher. Et si l'amo^ur est impuissant , il faudra bien suivre le conseil de nos femmes et recourir au moyen de la terreur.
C'est après tout un yôIq assez délicat que celui que ma belle a à faire. Si elle me pardonne avec trop de fdcilité , je reprendrai peut-être mes projets. Si qUq
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pousse son refus jusqu'à remportemenf , cette violence pourroit me mettre au désespoir , et en occasionner une nouvelle de ma part. Puisqu'elle a su découvrir quelles sont les femmes de cette maison , elle doit songer en quel lieu elle est. Je suis horrihlement embarrassé et incertain dans mes idées. Si je renonce à m.es inventions , aux plaisirs que me donnent Tintrigue et les stratagèmes , je ne serai qn un homm.e fort ordinaire , un m.ortel aussi plat , aussi commun que toi. D'un autre côté, quel fruit retirerai- je de mon succès, mém.€ dans mes machinations , que la disgrâce , le repentir , les regrets ? Je suis vraiment «surpassé , surmonté , mais à un point incrovable , par cette femme. Je ne sais m comment me conduire avec elle , m comment me passer d'elle, (j^)