LETTRE CCLXV
M. L o V E L A c E au même.
J E reçois avis de Simon Parsons , un des valets- de- chambre de Milord M. . . . , que mon vieil oncle est fort mal. Ce garçon qui m'est absolum.ent dévoué , en qualité d'héritier présomptif, me fait entendre dans sa lettre , que ma présence au château de M. ... ne seroit pas inutile.
DE Clarisse Ha RLowE. 29 Tu vois par conséquent que je n'ai pas ici de temps à perdre , quelque tour volontaire ou forcé que prennent pour moi les choses. Si l'honnête Pair avoit la bonté de se rendre , après tant d'invitations quil a reçu de sa goutte , la perspective n'auroit rien de désagréable pour la charmante personne. Une succession de h -lit mille livres sterlings de rente , et probablement la reversion du titre , me lendroient peut- être un bon office auprès d'elle. (^) Malgré la fierté avec laquelle ctttc belle prétend être au-dessus de toute espèce d'orgueil et de vanité , la grandeur aura de charmes pour elle : car la grandeur répand toujours sur la figure d'tsn Lomme un charme quiplait aux yeux des femmes. J'ai déjà une assez jolie fortune^ bien libre et bien nette ; (]^) mais à quelle noble variété de méchans tours ne serois-je pas en état d'aspirer , avec cette augmentation de revenu ? Tu me diras peut-être que j'exécute déjà tout ce qui Die tombe dans l'esprit : mais c'est une de tes erreurs. Sois persuadé que je n'ea f^is pao la iTioitié : et ne sais- tu pas que les meilli:ures âmes sont charmées du pouvoir de faire le ma' , soit qu'elles en fassent usage ou non ? La feue Reine Anne ., d'ailleurs fort benne femme , a toujours été ialcuse de cette prérogative. C'étoit un de ses foibles , don- ses miinistresont abusé plus d'une fois en son nom.
30 Histoire
On m'assure enfin , que ma belle irritée consent à me voir ; après trois refus à la vérité , et grâce au ton un peu ferme dont je lui ai fait dire par Dorcas ^ que si je ne puis 1 entretenir dans la salle à manger, je su^s résolu de monter à sa chambre. Cependant elle a déclaré qu'elle ne me vcrroit de sa vie, si le ciel lui rendoit la liberté. En même temps elle s'est informée du caractère et de la profession des voisins. Je suppose qu'ayant retrouvé la voix , elle veut implorer leur secours , s'ils peuvent entendre ses cri?. Elle ne doute pas , à ce qu'il paroît , qu'ayant formé dès le premier moment l'horrible dessein de sa mine , je n'aie choisi , dans c^tiQ vue , une maison si favorable pour le crime.
Dorcas emploie toute son adresse pour kii calmer l'esprit. Elle la conjure de me voir avec modération. Elle lui représente que je passe pour le plus déterminé de tous les hommes ; que la douceur a quelque pouvoir sur les caracrères violons , ir.ais qu'il n'en faut rien attendre , à ce qu'elle croit , par d'autres voies. Que seroit ce , si j'avois roriipu notre mariage , ou si je penso'is à le rompre ? — Ici la chère perrsonne a déclaré assez nettement, qu'elle n'est pas mariée ; mais Dorcas a feint de jje pûs Tentendre. — Je conclus qu'elle est détermiinée à ne plus garder de mesures , (1[) et il est question à pré-
DE Clarisse Harlowe. ^î sent de lutter d'adresse , et de savoir si le succè> sera pour elle ou non.
Dorcas lui a fait entendre le danger où étoit mon oncle , comme Payant su d'un mot qui m'étoit échappé dans la conversation.
Mais je m'arrête ici. Ma belle , en conséquence de mon pressant message , vient -de monter dans la salle à manger. (J^)