LETTRE CCXCV
Miss Clarisse Harlo\ve à Miss Howe*
Mercredi au soir ,28 Juin,
Vj ma très - chère Miss Hov/e ! Je surs encore une fois échappée. Mais hélas 1 non , non , je n'ai pas eu le bonheur d'échapper toute entière. Ah ! plaignez votre malheureuse Clarisse. Vous me haïrez vous-même. Je le cra'ns. Cependant , non vous ne me haïrez pas , lorsque vous serez informée de tout.
Mais ne parlons plus de moi ! de moi ^ qui n'existe plus. — Vous , chèie amie, qui pouvez vous lever le Pxiatin pour recevoir ÙQS bénédictions et pour en répandre ; qui vous retirez le soir , tranquille dans vos innocentes ritlexions , et qui n'avez que de la douceur à goûter dans lin sommeil profond et paisible , que nul trouble , nulle crainte n'interrompt , conversez avec les anges et les saints , qui •ne sont plus purs que vous , que parcfi
Cfu'ils ont fécoiié Tenvcloppe importune ■du corps , vous ferez l'objet , Toccupation ■de mes pensées , comme vous avez fait îong-temps, long-tem^ps nion unique plaisir. Je révérerai de loin ma chère et bieniiimée Anne Kowe ; et je considérerai , j'honorerai dans elle ce qu'étoit autrefois Clarisse Harlowe.
Pardon , chère Miss Howe ! Ah 1 pardonnez mon égarement. Mon repos est détruit. Ma raison mém;e est atteinte. A com.bien d'idées extravagantes devez- vous vous attendre , si vous daignez comme autrefois m'aecorder la faveur de votre correspondance î
O ma très- chère , ma meilleure , mon unique amie ! Quel horrible récit j'ai à vous faire ! mais je retombe encore sur moi ; sur moi qui ne m.c dois plus que de la haine et du mépris. Je me délivrerai de cet odieux objet , si je le puis. Et pourquoi ne le pourrois-je pas , lorsqu'à îexception d'un monstre inhumain , il ms semble que je ne hais rien tant que nioim.ême , au moins pour un m;omcnt , ( etje doute que j'aie long-tem.ps à faire cet e.Tort ) pour m'informer uniquemiCnt du cher objet de mes ?.f7CCtions , de ma ten-
xlre et bien - aimée Miss Howe dont
l'ame pure , et sans tache , vêtue de tous les ciiarmes de l'innocence , éclate de
2^6 Histoire
blancheur et de lumière Mais où m'é-
garai-je encore ?
En relisant ce que je viens d'écrire , je me déterminerois à déchirer ma lettre , si je craignois de vous laisser voir jusqu'où va le désordre de mon esprit. — Comment vous portez -vous? Il paroît que vous avez été fort mal. Apprenez- moi , ma chère , que vous êtes bien rétablie , que votre mère est en bonne santé. Hâtez , hâtez , je vous en supplie , de si précieuses nouvelles. C'est une consolation que vous me devez ; car si la vie n'est rien de pis qu"un état m.élangé , une espèce d'échiquier, où le blanc et le noir se succèdent, je dois bien avoir à présent quelques rayons moins lugubres , après n'avoir vu pendant long- temps , long-teir,ps , que le noir le plus affreux , le plus absolu , sans nulle interruption.
Mais que signifie cet amas d'idées incohérentes , lorsque je n'ai d'autre objet que d'obtenir des nouvelles de votre état passé, de votre santé actuelle, par quelques miOts adressés à Mde. Rachei Clarck, chez M. Smith , marchand gantier dans Kings Street à Covcnt-Garden. Votre réponse , quoique ma demeure soit un scçict
DE Clarisse Harlowe. î-^^ pour toute autre que vous , parviendra sûrement dans les mains de votre infor^ tunée.... — Non, ce n'est pas dire assez; de votre misérable»
Cl. Harlowe.
LETTRE CCXCVI.
Mde. HowE à Miss C^ARIS-SE
Harlowe.
Vendredi , 30 Juin. (*)
Miss,
ou s serez surprise de recevoir une leitre de moi. Je suis extrêmement peinée de la triste situation où vous paroissezêtre. Une jeune personne qui donnoit de si belles espérances ! Mais vous voyez quel est le fruit de la désobéissance à ses parens. Pour moi , quoique je vous plaigne , je plains beaucoup plus votre malheureux père et votre mière. Après une si belle éducation qu'ils vous ont donnée : de si heureux progrès que vous aviez faits ; après le plaisir qu'ils trouvoient à vous voir croître sous leurs yeux ! voilà donc ce qui leur en revient.
(*) Cette lettre éroit sous l'atlr^sse qui est marquée dans la précédente.
23^ Histoire
Miis je vous prie, Miss , de ne pas faire tomber ma fille dans la même faute qui vient de la désobéissance. Je lui ai défendu plus d'une fois toute correspondance avec une personne qui a été capable d'une si téméraire démarche. Cette liaison ne peut lui faire honneur , cela est certain. Vous n'ignorez pas quels ont été mes ordres ; et cependant votre commerce ne laisse pas de continuer , malgré le chagrin que j'en ressens. Ma (ille m'a souvent marqué de l'humeur à cette occasion. La contagion^ Miss.... Vous n'ignorez pas le reste du proverbe.
Dans le monde où nous somntes , les gens ne peuvent être malheureux seuls.^ II faut qu'ils enveloppent dans leur disgrâce leurs amis et leurs connoissances ^ qui ont eu la discrétion de se garantir des mômes erreurs , et qu'ils les rendent aussi malheureux que s'ils avoient donné dans la même étourderie. C'est ainsi que ma pauvre fille est continuellement dans la tristesse et dans les larmes. Je la vois insensible à son propre bonheur , uniquement parce que vous êtes dans l'intortune. Si ceux qui cherchent leur ruine , portoient seuls la peine de leur obstination , ce ne seroit rien encore. Mais , Miss , Miss , de quoi n'avez-vous pas à répondre , vous qui avez fait saigner autant de cœurs que vous aviez connu d'amis ! Tout le sexe est blessé par votre chute.
BE Clarisse HAULcyn-E. i^^ Car quel autre modèle que Miss Clarisse- Harlowe , les pères et les mères proposoient-ils à leurs filles ?
Ma lettre devient longue , quoique je ne voulusse vous dire que quelques mots , pour vous défendre d'écrire à ma Nancy. J'y suis obligée par deux mjoîifs ; votre fausse démarche , et Tamertumie dont vos lettres remplissent le cœur de m-a fîlle> sans qu'il vous en revienne aucun bien. Si vous Faimez , cessez donc de lui écrire. Votre dernière et triste lettre est tombée entre mes m.ains dans son absence ; et je me garderai bien de la lui faire voir. Car si elle la voyoit , i! n'y auroit piJS moyen de la consoler , ni moi , dont elle fait toutes les délices. ... comme vous faisiez autrefois celles de vos parens.
Mais il me sem.ble qu'à présent vous reconnoissez assez vos fautes. C'est le sort de toutes les filles inconsidérées > lorsqu'il est trop tard ; et quelle est alors leur humiliation , après un excès de présomption et d'enrétement.
Peut-être vais- je trop loin. Je ne voulois qu'en dire assez pour faire connoitre que je nie déclare contre votre témérité , comme il convient à toute mère allarmée pour sa fille , et particulièrement à celle qui ne laisse pas de se dire , en vous plaignant , et faisant des vœux pour vous , Votre trèshumble , etw.
AXNABELLE HowE,
24^ Histoire
t*. S. J'envoie cette lettre par un exprés dont les affaires ne le mènent qu'à Barnet, avec ordre de la mettre à la petite poste , parce que vous n'avez pas besoin de me répondre. Je sais combien vous aimez à faire usage de votre plume , et d'ailleurs l'infortune rend les gens plaintifs.
LETTRE CCXCVII.
Miss Clarisse Harlowe à Mde. HovvE*
Samedi , premier Juillet.
X£R METTE?:, Madame , que je vous importune par quelques lignes ; ne fût-ce que pour vous remercier de vos reproches , quoiqu'ils aient tiré de nouvelles gouttes de sang d'un cœur dont les plaies ne se fermeront jamais. Mon histoire est affreuse. Elle a des circonstances qui exciteroient la pitié, si elles étoient connues , et qui même pourroient faire porter de moi un jugement assez favorable.
Mais c'est mon devoir , et ce le sera toujours , de me livrer au repentir de mes fautes , sans chercher à les excuser. Je ne veux point affliger votre ame. Si je puis souffrir seule , je ne chercherai point , le moins qu'il me sera possible , à faire partager mes peines. C'étoit même dans cette résolution quej'avois pris la plume ,
lorsque
DE Clarisse Harlov/e. 241 lorsque j'ai fait la lettre qui est tombée entre vos mains. Ma seule vue , par un motif très- particulier , autant que par raffection sans bornes que je porte à ma chère Miss Howe , étoit de savoir d'ellemême , s'il est vrai qu'elle ait été malade , depuis si long-temps que je n'ai point eu de ses nouvelles , comme j'ai eu le chagrin de l'entendre dire ; et si l'on a dit vrai , comment elle se porte à présent. Mais le sujet de miCs peines étant fort récent , et le sentiment de m.a douleur excessif, peut-être ai -je trop parlé de moi-même dans ma lettre. On est porié , dans l'affliction , à se tourner vers ceux qu'on croit capables de s'intéresser à nos peines , et dont on espère de la pitié et de la consolation ; ou , pour m'exprimer mieux et avec plus de concision dans vos termes , l'infortune rsnd les gens plaintifs, A qui le malheureux adresserat-il sa plainte , si ce n^est à son arr.i ?
Miss Howe s'étant trouvée absente , lorsque ma lettre est arrivée; je me flatte qu'elle est bien rétablie. Mais ce seroit une satisfaction pour moi , de savoir s'il est vrai que cette chère amie ait été malade. Deux mots encore de votre main vous paroitroient peut-être un'e trop grande faveur. Si vous aviez la bonî:é seulement de me faire dire , cui ou non , par la bouche de quelqu'un chargé de vos ordres , je cesserois de vous importuner,
Tom^ FUI. L
Cependant je ne vous dissimulerai pas que raa'iiîié de Miss Howe éroit la seule douceur que j'eusse ou que j'espérasse dans cette vie , et qu'une ligne d'elle seroit aujourd'hui un baume restaurant qui rendroit un peu de force à mon cœur abattu. Jugez donc, Madame , quelle violence il faut me faire pour vous obéir. Mais je ne mi'efforcerai pas moins de me soumettre à vos ordres , quoique je. dusse espérer , qu'étant informée de la nature de notre commerce , et connoissant si bien sa solide vertu , vous n'appréhenderiez aucune contagion d'une ou deux lettres que vous lui auriez perm^-s de recevoir et d'écrire. C'est une grâce néanmoins que je ne vous demande pas , persuadée qu'il ne me reste qu'à suppléer le ciel , qui , je l'espère , n'a pas encore retiré de moi sa grâce : quoiqu'il lui plaise d'exercer sur moi sa justice , de briser mon eceur , s'il n'est pas encore assez brisé par un véritable repentir , et de prendre bientôt dans sa miséricorde la malheureuse
P. S. rai , chère Madame , deux faveurs à vous demander : l'une , de ne pas faire savoir à ma famille que vous ayez reçu de mes nouvelles : l'autre, de n'apprendre à personne aii monde l'adresse S3US laquelle on peut m' écrire ou découvrir m.a retraite. Ce dernier point est pius
DE Clarisse Harlows. 245 intéressant pour moi que je ne puis vous Texprimer. En un mot , de-Jà peut dépendre pour l'avenir le moyen d'éviter de nouveaux désastres.