LETTRE CCXCVIII
Miss Clarisse à Hanxah Burton\
Jeudi, 29 Juin,
Ma chère Hannah ,
XL est arrivé d'étranges choses depuis que vous avez été congédiée de mon service , ( si durement et bien m.algré moi ) et que votre impertinente compagne a été établie, en votre place, pour ma surveillante. — Mais il faut oublier tout cela aujourd'hui.
Comment vous portez - vous , bonne Hannah ? Etes- vous rctabhe de votre ma^ ladie ? Si vous Têtes , voudrez-vous bien revenir encore et rester auprès de moi ? Et le pourrez-vous sans inconvénient ?
Je suis la créature la plus malheureuse , et me trouvant parmi des étrangers , je serois bien aise de vous avoir auprès' de moi ; vous qui m'avez donné tant de preuves de votre fidélité et de votre atta- ; cbement.
La
144 Histoire
Soit que je vive ou que je meure , je tâcherai de récompenser vos services , ma ciière Hannah. ,
Si vous êtes rétablie , comme je 1 espère , et si vous avez une bonne condition , peut-être vos maîtres permettrontils que vous vous absentiez , et que vous mettiez quelquun à votre place , pour un mois ou environ. Tespère que je n'aurai plus besoin de vous après ce tempsla , et vous pourrez alors retourner reprendre votre place.
So't que vous veniez ou non , que personne de ma famille ne sache que je vous ai écrit pour vous demander.
J- dem.cure chez M. Smith , marchand de bas et de gants , dans la rue Royale de Covent-Garden.
Vous m'écrirez sous le nom de Rachel Clark.
Venez , ma chère Hannah , venez , s^ vous le pouvez , auprès de votre pauvre iôune maîtresse , qui a toujours fait grande estime d^ vous , et qui vous la conservera toujours , soit que vous veniez ou
iwn.
Je vous écris celle-ci par votre mers à St. Albans , ne sachant point d'autre adresse pour vous la faire parvenir. Kecfivez-moi un mot , que je sache sur quoi ie peux compter. Je verrai par-la si vous n'avez point oublié la jolie écriture que
DE Clarisse Harlowe. 245 vous avoit montrée dans des jours plus heureux , Votre vraie amie ,
Clarisse Harlowe. (ji^)
Réponse dHaxxah Burton. ( * )
Lundi 3 Juillet»
Ma très-Konorèe Dame,
J E n'ai point oublié mon écriture , et je n'oublierai jamais rien de ce q'ue vous avez eu la bonté de m'apprcndre , ma chère jeune maîtresse. Je suis bien affligée de vos n-jaiheurs , m.a très-chère jeune Dame , si affligée , que je ne sais comment fdire. J'aurois bien de la joie de pouvoir être en état d'être auprès de vous. Mais en vérité , il ne m'a pas été possible de sortir de ma chambre , où je suis ici chez m.a mère , depuis que j ai été forcée de quitter nia place , par un rhumatismiC qui m'a mis tout à-fait hors d'état de m'aider. Je prierai pour vous jour et nuit, ma bonne , m.a tendre et dir^ne m.aiîresse , qui a^'cz été si indignemient traitée : je suis bien
(*) Il y a pliîsic-urs fautes d'ortogr?,phe dans la lettre de cette digne servante , qu'il m'a paru inutile d'imiter.
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désespérée de ne pouvoir pas encore aller vous aimer et vcoas servir , ce qu'il sera toujours dans mon cœur de faire , si je le pouvois , moi qui suis , ma très-honorée Dame , Votre très-obéissante servante et toujours à vos ordies ,
Hannah Burton. (Jt)
(If) LETTRE CGC.
Miss C L A R I s s E à Mde. Norton.
Jeudi, 29 Juin.
Ma Chère Mde. Norton ,
£ m'adresse à vous après un bien long silence ; ( qiû n'est cependant pas venu d'aucun retroidissement de mon affection et de mes senîimens pour vous ) mon principal objet est de vous prier de me satisfaire sur deux ou trois articles dont il m'importe d'être instruite.
On m'a dit que mxn père et toute ma -famiille doivent aller aujourdliui , comme de coutume , chez mon oncle Harlowe.
Je vous prie , dites-moi , s'ils y ont été , et si la fête a été gaie ? Dires- moi encore si vous avez entendu parler d'un voyage , ou d'un projet de voyage de mon frère avec le capitaine Singleton et M. Solmes ?
DE Clarisse Harlowe. 247
ïl m'est arrivé d'étranges choses , ô ma chère Norton , ma digne amiie , m a seconde mère : oui , des choses bien étranges ! M. Loveiace s'est montré pour moi un ingrat et un barbare. Mais Dieu soit loué , je suis échappée de ses mains. Me trouvant avec des étrangers , ( que je crois toutefois de bien honnêtes gens ) j'ai ■écrit à Hannah Burton de venir auprès de moi. Si vous avez occasion de voir cette bonne fille , de grâce , encouragezla à venir avec mioi. Elle sait que j'ai toujours eu rintention de la reprendre à mon service ; m.ais j'espérois que ce sei-oit dans des circonstances plus heureuses.
Ne dites à aucun de mes parens que vous avez reçu de m.es nouvelles.
Dites-moi , croyez-vous qu'on pût obtenir de mon père , si je l'en supj^liois .par une lettre , de lever la terrible m.alédiction dent il m/a frappée , lorsque j'ai ■quitté la iraiscn paternelle ? Je ne peux espérer de lui aucune autre faveur ; miais sa m.alédiction étant déjà accomplie sur moi pour cette vie, j'espère qu'il trouvera que ses effers se sont étendus assez loin , et miOn cœur est si foible ! —- Oh mon cœur €st bien foible ! — Mais pour la propre satisfaction ds mon père ! — Que dois- je dire? — En vérité , à peine sais- je commuent je dois m'exprimer sur ce triste .sujet ! — Mais mon ame seroit tranquille
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et contente d'être soulagée du poids de
cette malédiction.
Je crains que mes pauvres , comme j'appelois les bonnes créatures que j'avois coutume d'assister par vos mains fîdelles , ne se soient apperçus depuis quelque temps de mon absence. Mais hélas î — • Je suis maintenant pauvre mioi - même.
C'est un de mes grands regrets et un des grands reproches qui aggravent ma faute , qu'avec les inclinations que Dieu m'avoit données , je me sois mise hors d'état de pouvoir faire le bien pour lequel je me plaisois autrefois à croire que j'étois née. C'est une déplorable chose , mia chère Mde. Norton , de rendre inutiles à soimême et aux autres , par sa propre témérité , les talens que le ciel nous a confiés pour notre avantage et celui du prochain.
Mais ces rcfle^:ions sont aujourd'hui trop tardives , et peut-être j'aurois dû les renfermer en moi-n'^ême. Cependant permettez-moi d'espérer que vous m'aimez encore. De grâce , ne m'ôtez pas cette douce persuasion. Alors , mialgré mes malheurs qui m'ont fait paroître ingrate aux soins tendres et vraiment maternels que vous avez pris de moi dès mon berceau , j'aurai le bonheur de penser qu'il existe encore uîi§ digne personne au monde qui ne hait pas 1 infortunée
Cl. Harlowe.
DE Clarisse Harlowe. 249 Ne m'oubliez pas auprès de nion frère de lait. J'espère qu'il se montre toujours pour vous un iils tendre et soumis.
Ayez la bonté de m'adresser votre réponse sous le nom de Rachel Clark , chez M. Smith , dans King- Street, Covent-Garden ; mais gardez- moi un secret inviolable sur cette adresse. (J^)
{«^) L E T T R E ceci.
Réponse de Madame Norton.
Samedi f premier Juillet.
OTRE lettre , ma très-chère jeune Dame , me fend le cœur. Pourquoi ne voulez -vous pas m'apprendre tous ^'os malheurs ? — Mais vous en avez dit assez*
Mon fiis est un bon fils pour moi. lia été pris de la fièvre , il y a quelques heures : mais j'espère qu'elle se passera bientôt , si son ardeur pour le travail le laisse jouir du repos que son bon maître lui permet de prendre. îl vous présente son respect , et il a ^ersé des larmes en cmen* dant la lecture de votre triste leurre..
On vous a mal informée , lorsau'oîi vous a dit que votre famille éioir chez votre oncle Harlowe. Ils n'ont pas sq^ilenent eu VïutQnÛQn d'y aller , et U n'y a point en
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de fête du tout. Ils n'ont sorti que trois fois pour aller à l'église depuis que vous êtes partie. — Malheureux jour ! — Pour eux et pour tous ceu'x qui vous connoissent , — pour moi surtout : oh ! oui , •cela est siir ! — le cœur me saigne pour vous de plus en plus.
Je n'ai pas oui dire -un mot de ce voyage ^de votre frère avec le capitaine Singîeton «t M. Solmes , dont vous parlez. Il a bien couru quelque bruit que votre frère devoit partir pour ses terres du Nord : Mais il y a long-temps que je n'en ai entendu parier.
Je crains fort qu'on ne veuille recevoir aucune lettre de vous. C'est une grande peine pour moi dérre obligée de vous le dire , ma très- chère DamiC. Il ne peut vous être arrivé aucun jnal auquel ils ne se soient attendus ; tant est grande leur antipathie pour le méchant homme ; et tant sa ripu cation est mauvaise 1
Je ne peux m'empêcher de penser mal de leur inexorabilité. Mais il ne faut pas juger des autres par soi-mcmie. Néanmoins j'ajouterai que si vous eus iez eu affaire à des -çaractèies aussi doux que le vôtre , l'ose irême dire' que le mien , lous ces inalbeurs «e seroient point arrivés , ni à «ux tîi à vous. . J'ai connu votre vertu et votre amour pour la vertu dès votre berceau , et je n'ai jamais douié que cette v&ixxx f avec Faide du Seigneur , ne £ât
DE Clarisse Ha RLo^vE. 151 toujours votre sauve-garde. Mais on ne vous auroit jamais contrainte ; il n'y avoit pas de sujet de vous contraindre, — Si généreîjse , si noble , si discrète ! — Mais que mon amour pour ves aimables qualités accroît ma douleur , comme js crois que ces réflexions doivent augmenter la vôtre !
Vous voilà donc échappée , ma trcschère Miss ! — Heureusement , j'espèic ,
— c'est-à-dire, avec Tiionneur , — • auiroment^ que votre douleur doit être grande !
— Cependant votre lettre me fait craindre le plus grand malheur.
Je suis bien rarement au château d'Kariowe. La nvaison n'est plus ce qu'elle éîoit depuis que vous en êtes sortie. Ils sont si im.placabks ! Et comme je ne saurois nie résoudre à parler durement de l^enfanî de mon cœur , autant que de mon sein , ils ne prennent point en mauvaise part de ne me pas voir.
Votre Hannah est sortie malade de îa maison où elle étoit , il y a quelque temps , et comme elle est toujours chez sa mère à St. Albans , je crains bien que sa maladie ne dure encore. Si elle n'est pas guérie , et puisque vous êtes parmi des étrangers , €t que je ne peux vous conseiller de venir maintenant de ces côtés- ci , je crois qu'il est de mon devoir de me rendre auprès de vous , ( qu'on le prenne comme on voiidra ) aussitôt que Tiiidisposition de mou
^ hù
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fîls me le permettra , ce qui sera bientôt ,
à ce qu? j'espère.
J'ai un peu d'argent par devers moi.
Vous élites que vous êtes pauvre vousmême ; que cet aveu est triste dans la bouche d'une personne qui a toujours été et qui auroit dii toujours être dans l'abondance ! — Voulez- vous avoir la bonté d'en disposer , ma chère jeune Dame? ■^— Cet argent ne provient en grande partie que de vos bontés pour m.oi. Je me ferai gloire de le restituer à son premier possesseur.
Vos pauvres vous bénissent et prient pour vous tous les jours. J'ai teîlcm.ent ménagé vos derniers bienfaits , ces bonnes gens ont joui tous d'une si bonne santé , ils ont trouvé si constamment de l'emploi , que ce fonds a suffi et qu'il suffira jusqu à ce qu'il revienne de plus heureux temps , que je prie tous les jours lej ciel de ramener.
ScLifiTez que je vous prie , ma chère jç-Jrae Dame , de tirer de la religion tous îes secours qu'en tirent les personnes pieuses ccmime vous , pour se soutenir dans leurs infortunes, Quelles que soient les vôtres , je suis sûre que votre intention a été innocente. Ainsi ne perdez pas cou-i rsge. Le ciel ne laisse personne souffrir plus qu'il ne peut , et par conséquent plus qnW ne doit souffrir»
DE Clarisse Harlowe. 155 Nous ne connoissons point les voies de la Providence , ni la sagesse de ses vues dans la dispensation , en apparence sévère , qu'elle fait des maux à sesfoibles créatures. Peu de personnes ont eu plus de sujet de parler ainsi que moi. Et puisque dans nos malheurs nous tirons plus de consolatbns des exemples que des préceptes , vous me permettrez de vous rappeler quel a été mon lot : car qui a eu une plus grande part aux afiîicîions que moi ? Pour ne rien dire de la perte d'une excellente mère , dans le temps de la vie où un enfant a le plus besoin des soins rnaternels ; la mort d'un père qui étoit l'ornement de sa profession , ( et qui m'avoit donné la qualité de son secrétaire ) au moment où il avoit la perspective d'une place qui auroit mis sa famille à l'aise , me laissa sans amis , jetée dans le vaste espace du monde , et me fit tomber dans les mains d'un mari sans soin : et ce qui -est bien plus fâcheux , d'un mari bien dur pour moi. Le pauvre hornme ! — Mais , grâces à Dieu , il a eu le temps dans la longue maladie dont il est mort , de se repentir de sa négligence et de la légèreté de ses principes. Cette idée m'a toujours donné de la consolation , quoique cette maladie si dispendieuse m'ait laissée encore plus dénuée , et que je fusse prête quand il est mort , d'accoucher de moa