‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 3)Chapitre 27 sur 39 · Histoire · texte numérisé non relu

Histoire

Mais que la prudence humaine a la vue courte ! Cette même circonstance , que je regardois comme la plus malheureuse ou je pusse me trouver , fut l'heureuse occasion qui me fît recommander à votre mère. Votre mère, par égard pour ma personne et pour la détresse où je me trouvois , me permit^ (voyant que je me faisois conscience de me séparer de mon pauvre enfant ) de le nourrir avec vous , étant nés tous les deux à peu de jours l'un de l'autre. Depuis ce temps-là , je n'ai jamais manque des humbles secours que Dieu a fcien voulu m'accorder , et dont je suis satisfaite.

Depuis la perte de mon pauvre mari,, je n'ai pas connu de grands chagrins jus- <ju'au jour que vos parens me dirent qu'ils étoieat déterminés à vous donner à M.

Solmes ; lorsque j'appris l'aversion que vous aviez pour lui , et combien il étoit indigne de vous. Je commençai dès lors à craindre les suites et le danger de contraindre une ame aussi belle, aussi noble que la vôtre. Jusqu'alors je n'avois pas redouté M. Lovelace , toute attrayante qu'éîoit sa personne , et quelques séduisantes que fussent ses manières et son art de faire sa cour. J'étois certaine que vous ne Taccepteriez jamais qu'il ne vous eût donné des preuves convaincantes de sa îéformie , et des preuves capables de satisfaire vos païens aussi bien que vous. Mais

DE Clarisse Harlowe. 155 cette malheureuse mésintelligence entre YOtre frère et M. Lovelace , leur acharnement à vouloir vous contraindre d'c-pou- 5er M. Solraes , voilà la cause de ce grand malheur, qui vous a coûté si cher", ainsi qu'à eux ; et à moi , pauvre feinrx:ie , toute la paix de m.a vie ! Oh ! quel compte n'aura pas à rendre un jour cet ingrat, doublement coupable.

Néanmoins vous ne savez pas ce que Dieu vous réserve encore I — Mais si votre châtiment doit durer pendant toute cette vie , pour Texemple des autres , dans un cas si im.portant , pour uns seule fousse démarche ^ àdig-nei considérer que cette vie c'est qu'un état d'épreuves ; £t que vous serez d'autant plus heureuse , que vous aurez été purifiée dans ce monde*

Je ne doute point que votre récompense îîe soit plus grande dans le ciel , si vous vous soumettez ici- bas à la volonté de Dieu avec patience et résignation.

Vous voyez, m^a très- chère Miss Clary, que je ne fais aucune difficulté de dire <jue vous avez fait un faux pas. Il étoit moins excusable de votre part , que de celle de toute autre jeune Demoiselle , non seulement à cause de vos taiens supérieurs , miais à cause de TénormaC différence de votre caractère avec le sien : et gi vous aviez été forcée de quitter la maison paternelle , ce n'eût pas dû être avec lui. J avûiie que j'aurois pu me dispenseï*

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de vous écrire cela ; mais c'est pour vous prouver l'impartialité de ma tendresse pour vous. (*)

Après cela il vous semblera étrange , et même bien déplacé dans les circonstances, que je vous marque mon chagrin que vous ne m'ayez pas gratifiée d'une seule ligne. Cependant, si vous avez eu vos raisons pour ce silence, j'ose dire que j'en dois être satisfaite ; car je suis sûre que vous m'aimez. Pour moi , je vous aime et vous aimerai et honorerai toujours , et encore plus parce que vous êtes malheureuse.

Une de mes consolations , lors même que vos malheurs m'affligent le plus , c'est que je ne connois aucune jeune personne qui pût sortir avec autant de gloire que vous, de toutes les épreuves par lesquelles vous avez été exercée : mais c'est une consolation qui finit toujours par aggraver mon chagrin de vos infortunes , parce que le ciel vous avoit donné une ame si feien faite pour soutenir la prospérité , et

( * ) La benne Mde. Norton ne pouvoir porter aucun jugenent que sur les rapports et ies invectives qu'elle avoir entendu de la bouche des Hîi'owes. Elle ne savoit pis que Clarisse ^toit dé:iclée à ne pas s'évader avec M. tÔSelacc Ji'i combien elle s'éroit donné de peines pour chercher une autre protection que 1^ sienne, lorsqu'elle avoit appréhendé, qu'en restant, elle n'eût plus aucjin moytn d'éyiter d'être mariée à M, Sglie*,

DE Clarisse Harlowe. 257 pour augmenter la félicité de tous ceux qui vous environnoient ! — malheur à iui/ O le méchant, le méchant homiire ! .— Mais je ne dois rien dire jusqu'à ce que je sois mieux informée.

En me livrant aux réflexions qu'inspire votre triste lettre , et alarmée des nouveaux malheurs et des dangers que peuvent vousattiter la douceur de votre caractère, et les agrémens, de votre personne^ et votre grande jeunesse , je nepeux m'emptcher de vous demander la permission de me rendre auprès de vous, et je vous la demande avec instance. — Si je peux vous être de quelque utilité , ou de quelque consolation , je vous supplie de ne pas me refuser , par aucune considération peur moi. Ni même pour ruidispositicn de mon autre cher enfant. Quand ce ne scroit que pour deux où trois jours , permettez moi , ma très-chère jeune D:;me , d'aller vous tenir compegnie , qu^md même la maladie de mon fils augn:enteroit et me forceroit de retourner auprès de lui au bout de ces deux ou trois jours. — Je vous. supplie encore une fois, de vouloir bien accepter le peu qui reste de Targent que vous m'aviez confié pour vos pauvres, et de celui dont vous aviez bien voulu gratifier

Votre fidelle et afîectionnée servante ,

Judith Norton, (ji)

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