LETTRE CCCIV
Miss Clarisse à Mde. Hodges,
29 Juin»
Madame Hodges ,
J E suis comme forcée de vous écrire , «■"ayant aucun de mes parens à qui j'ose m'adresser , ni dont je puisse espérer une ligne de réponse, quand je prendrois cette liberté. Je ne veux que vous faire une question. La voici r
Connoissez-vous un capitaine , nommé Tomiinson? Et si vous le connoissez , estil fort intime avec mon oncle Harlowe ? •
264 Histoire
Je vais dépaindrs sa personne , dans le cas où vous le coniioîtriez sous un autre nom ; quoique je ne sache pas pourquoi il en prendroit deux.
« C'est un grand homme, sec et maigre» )) un peu marqué de petite vérole , et » d'un teint assez pâle. Il peut avoir cin- » quante ans , ou même plus ; d'une assez )) belle physionomie , lorsqu'il lève les )) yeux. Il a Tair grave , et il paroît con- » noitre le monde. Il a le cou un peu en- )) foncé dans les épaules. Il est du comté » de Berks. Sa femme e^t du comté d'Ox- » ford; et ils ont plusieurs enfans. Il est )-) venu tout récemment s'établir dans vos » cantons , il demeuroit auparavant dans )> la province de Northampton. »
De grâce , ma chère Hodges , que ni mon oncle , ni personne de la famille ne sachent que je vous écris.
Vous me disiez souvent que vous seriez bien aise de trouver l'occasion de m'obliger. Il est vrai que c'étoit dans un temps où j'étois heureuse. Mais j'ose espérer que vous ne me refuserez pas une chose qui peut me servir, sans vous faire aucun tort.
J'ai ouï dire que mon père , ma mère ei ma sœur , et à ce que je présume , mon frère , sont aujourd'hui chez mon oncle Harlowe. Dieu les conserve , et puissentils se réunir pour célébrer plusieurs fêtes pareilles ! Vous voudrez bien me dire un mot de leur santé à tous.
Je.
DE Clarisse Harlov/e. 1^5 Je vous prie , et j'ai une raison pour cela , d'adresser votre lettre à Mademoiselle Dorothée Salcomb, à Tenseigne des quatre cygnes^ rue de la porte épiscopale. Vous connoissez mon écriture , quand même le contenu de ma lettre ne vous en diroit pas assez pour me dispenser d'autre signature que de celle de
Votre amie. (]^ )
(1[) LETTRE CCCV.
Réponse de Madame Hodges. Madame ,
J E vous réponds comme vous le souhaitez. M. Harlowe ne connoît point Thomme dont vous me parlez. Je suis bien sûre de n'en avoir point vu à la maison comme celui que vous dépeignez. Monsieur sort très-rarement : Il ne se soucie point de sortir ; pourquoi ? parce que votre obsti^ nation fait que vos parens se soucient très-peu de se voir entr'eux. Ce n'étoit pas comme cela qu'on avoit coutume de fêter le jour de la naissance de Monsieur ; pas un chat n'est venu à la maison , et Monsieur n'a fait que s'attrister et que soupirer , en se rappelant le plaisir qu'on avoit ce jour-là les autres années.
Toms FIJI, M
x^6 Histoire ^ ^
J'ai demandé à Monsieur s'ilconnolssoit ce capitaine Tomlinson , sans lui dire pourquoi je lui faisois pareille question. Il a répondu : non, je ne connois pas cela.^
Je me flatte que ce Tomlinson n'est pas quelqu'un qui veuille jouer quelque tour ou faire du tort à mon maître. — On ne sait pas trop la compagnie que vous avez pu être forcée de voir , depuis que vous vous êtes évadée : vous savez , Madame ! — Excusez-moi, Madame; mais Londres est un lieu pestilentiel, et malgré la figure trom.peuse de M. Lovelace , j'ai ouï dire à tout le monde que c'est un dém.on , et songez à ce que vous en pouvez savoir par vous-même.
Je su's persuadée , Madame , que vous ne voudriez pas que mon maître courût aucun danger de la part de quelqu'un qui prétendroit être son ami. J'ai même , dans la crainte de quelque tour , été tentée de lui dire tout. Mais je suis bien aise de vous montrer que ie voudrois vous obliger dans l'adversité , si l'adversité est votre lot , comme dans la prospérité; car je ne suis pas de ces gens capables de faire autrement. C'est tout ce qu'a à vous dire , en vous saluant , Madame ,
Votre humble servante,
Sara Hodges. (ji)
DE Clarisse Harlowe. 167
(!l) LETTRE CCCVI.
Miss Clarisse à Lady Betty Lawrance.
Lundi, 3 Juillet;
Madame -,
J E ne peux m'erapêcher de vous importuner encore une fois , pour vous faire mes sincères remercîmens de votre obligeante lettre.
Je dois vous avouer , Madame , que l'honneur d'être alliée à des Dames aussi distinguées par leurs vertus que par leur naissance, fut d'abord un des principaux motifs qui m'engagèrent à souffrir les soins de M. Lovelace. Si cette alliance avoit pu avoir lieu , j'étois déterminée à faire tout ce qui dépéndroit de moi , pour mériter l'opinion favorable que vous voulez bieii m'accorder.
J'avois encore un autre motif dont je sayois que toute votre famille me feroit un mérite. Cet espoir , il est vrai , étoit trop présomptueux, et cette présomptîon m.éritoit d'être punie , comme en effet elle l'a été. J'espérois que la Providence daigneroit se servir de moi , pour rappeler a la vertu un homme que je croyois' avoir
Mi
t6î Histoire
au fond assez de sens pour reconnoître ^on erreur et l'abandonner ; ou au moins assez de reconnoissance pour me savoir gré de cette intention, soit que mon généreux projet réussît ou non.
Mais je me suis étrangement trompée sur M. Lovelace. Il est, je me le persuade, le seul homme qui , prétendant au titre d'homme d^honneur , pût me faire tomber dans une si grossière méprise : car tandis que je m'efforçois de sauver ce malheureux du naufrage , je me suis vue entraînée dans sa chute, non par accident , mais par une suite de desseins et d'intrigues prémédités. Il a eu la gloire d'ajouter à la liste des malheureuses qu il a perdues , un nom , qui , j'ose dîre , n auroit pas déshonoré le sien ; et cela , Madame , par des moyens dont le seul récit feroit frémir l'humanité. ^ ,^ .
Votre réoonse aux questions que ] ai pris la liberté de vous faire , a rempli, tout mon but. Je n ai nulle envie de vous rendre ce malheureux homme plus odieux , qu^autant qu'd m'est nécessaire pour m^excuser de ne pas accepter vos offres de médiation.
Lorsque vous serez instruite de toutes les circonstances suivantes , que vous saurez qu'après m'avoir comme forcée par ses artifices , de partir avec lui , il m'a conduite dans une des plus abominables maisons de Londres , qu'il s'est rendu coupa-.
DE Clarisse Harlowe. 269 bîe d'un attentat odieux , dont le ressentiment m'a fait chercher et trouver moyen de m'enfuir à Ham.stead ; qu'après m'y avoir déterré , je ne sais comment , il s'est procuré deux femmes , dont l'une vous représentoit , et l'autre faisoit le rôle de Miss Montaigu , toutes deux richem^ent parées , sous prétexte de m'engager à faire à Londres une visite à votre cousine Leeson , ( en me promettant de retourner avec moi à Hamstead dès le soir même , ) me ramenèrent par surprise dans cette vile maison ; oii étant une seconde fois prisonnière , on m'a d'abord ravi l'usage de mes sens , et ensuite mon honneur ; car pourquoi chercherois-je à cacher aux autres une disgrâce que je ne peux me cacher à moi-même.
Lorsque vous saurez que pour travailler à ma perte , des mensonges prémédités , des fourberies réitérées , des lettres forgées , ( particulièrement une de vous , une de Miss Montaigu et une autre de Milord M... ) des parjures sans nombre , n'ont pas été les moindres de ses crimes ; vous jugerez que je n'aurois aucun des principes qui pourroient m.e rendre digne d'être alliée à des Dames de votre mérite et <ie celui de votre noble sœur , si je ne déclarois pas du fond de mon ame , que cette alliance ne peut plus jamais avoir lieu.
Je ne prétends point être entièrement gans reproche : mais vis-à-vis de lui , îc
lyo Histoire
n'ai aucune faute à ine reprocher : mot! crime est d'avoir d'abord consenti à une correspondance avec lui , lorsqu'elle m'étoit défendue par ceux qui avoient droit à mon obéissance. Je suis encore plus inexcusable de lui avoir accordé une entrevue secrète , dont il a abusé pour me faire tomber dans son piège. Voilà les fautes pour lesquelles je me soumets à être punie , rendant grâces au ciel de me voir enfin échappée de ses mains , et d'avoir dans les miennes le pouvoir de refuser pour mon époux un aussi méchant homme : contente de pouvoir au moins servir d'avertissement , puisque je ne puis plus servir d'exemple , comme je m'en flattois autrefois dans ma sotte et vaine présomption.
Tout le mal que je lui souhaite , c'est qu'il puisse se reformer , et que je sois 1,'i dernière victime de ses bassesses. Peutêtre que ce souhait désirable s'accomplira, lorsqu'il verra à quoi aboutîit sa méchanceté si peu méritée envers une malheureuse créature , qu'il a privée de tout appui , par ses barbares artifices.
Je finis par vous remercier humblement de la bonne opinion que vous avez de moi, et par vous assurer que je serai > tant que le ciel m.e prêtera des jours ,
Votre très- humble et très-reconnoissante servante ,
Cl. Harlowe. (Jt )
»— ■ ■ . ■ ■ rf
(IT) LETTRE CCCVII.
Miss Clarisse à Mde. NortOxV.
Dimancke au soir , i Juillet,
\J , ma chère Madame Norton , avec quclie bonté vous adoucissez les peines d'un cœur déchiré ! Sûrement , vous êtes ma propre mère , et ce n'est que par quelque méprise inexplicable , que j'aurai été introduire dans une famille , qui depuis venant à découvrir tout récemment , eu au moins à soupçonner l'imposture , m'aura rejetée de son sein avec l'indignation qu'excite naturellement une pareille découverte.
Ah î plût au ciel que j'eusse été en eff'^ votre fille y née pour partager votre humble fortune , sans autre héritage que ce çontenten:ent d'esprit qui vous rend si heureuse ! J'aurois eu alors un guide plein de douceur pour conduire mon cœur docile , mais qui ne peut se faire à la violence ni souffrir une indigne contrainte : et rien de tout ce qui s'est passé ne seroit arrivé.
Mais il me faut prendre garde d''augmenter par l'impatience , la brèche que j'ai déjàjPaire à mon devoir par ma témérité. Si je u'eusse pas commis de faute »
27i Histoire
personne n'eût pu taxer ma mère d'avoir un cœur dur et qui ne sait pas pardonner. Ne suis -je donc pas responsable , non -seulement de mes propres fautes, mais encore des conséquences qu'elles ont , et qui attirent le reproche et la disgrâce sur le caractère d'une mère , à laquelle on n'avoit jamais rien reproché ? X'est néanmoins une grande bonté à vous de tâcher de diminuer la faute d'une personne qui en est si vivement pénétrée : Ah ! si cette faute pouvoit être entièrement effacée , j'en serois plus digne des peines que vous avez prises pour mon éducation : car ce qui doit être pour vous un surcroît de douleur , comme c'en est un de confusion pour moi , c'est de voir qu'après de si brillans comm.encemens , je me suis comportée de façon à faire rougir plutôt qu'à honorer mes amis.
Mais afin que vous ne m'imaginiez pas plus coupable que je ne suis , permettez^ moi de vous assurer en peu de mots , que lorsque vous saurez mon histoire , vous trouverez que je mérite plus de com-p passion que de blâme , m.ême sur l'article de mon évasion avec M. Lovelace.
A l'égard de ce qui est arrivé depuis , je me contenterai de vous dire , que quoi-» que je puisse m'appeler une créature perdue pour ce monde , j'ai cependant une consolation , c'est que mon malheur n'est point venu d'aucun défaut de circonspec-"
DE Clarisse Harlowe. 273 tion , ni de foiblesse , ni de crédulité. Je n ai pas cessé un moment d'être sur mes gardes : je n'ai pas perdu un moment de vue les principes que vous m'avez donnés dans ma tendre jeunesse. Mais après avoir su confondre plusieurs de ses vils 5tratagémies , j'ai été à la fin victime des artifices les plus inhumains. Mais si tous mes amis ne m'eussent pas réjetée , cette am.e vile n'eût eu ni l'audace , ni le pouvoir de me traiter comme il a fait.
Je ne peux ni n'ai besoin de vous en dire plus à présent. Je vous prie de garder .pour vous seule ce que je vous apprends, -de peur qu'il n'en résulte , quand je ne serai plus , des ressentimens qui pourroient étendre et multiplier des malheurs qui , j'espère , finiront avec moi.
J'ai été mal informée , dites-vous , lorsqu'on m'a dit qye toute ma famille étoit chez mon oncle Karlowe. Vous dites qu'on n'a pas fêté le jour de sa naissance , et
que mon frère et M. Solmes n'ont point
Cela est étonnant ! Oh ! de quelle
complication de méchancetés ce miséral)le n'a-t-il pas à répondre ! — Si je vous; disois tout , vous auriez peine à croire à l'existence d'un pareil cœur dans l'espèce humaine.
Mais un jour vous pourrez savoir to^te inan histoire ! — A présent y je n'ai ni la
volonté^ ni la force de raconter Oh !
3Î10X1 ccem se fend \ -^ Cependant ua heu-
274 Histoire
reux soulagement , bien désiré de moî....^ Ah ! si vous étiez présente , mes larmes vous diroient le reste.
Je reprends h plume.
Vous craignez donc que mes parens ne veuillent pas recevoir aucune lettre de moi ? Ah \ ne vous faites pas une peine de me le dire ! Je m'attends à tout. — Et tel est Texcès de mja douleur, que si vous ne m'eussiez pas commandé d'espérer grâce du Père des miséricordes , j'aurois craintque la terrible malédiction de mon père ne dût s'accomplir dans l'un et l'autre monde.
Pour surcroît de malheur dans un moment de frénésie et dégarement , j'ai oublié l'adresse particulière de ma chère Miss Howe , et sans y faire attention , je lui ai envoyé directem.ent une lettre qui est tombée entre les mains de sa mère irritée. Et cette chère amie aura encore encouru une nouvelle disgrâce à mon occasion. — Et votre digne fïk. aussi qui est malade. — Et ma pauvre Hannah que vous croyez n'être pas en état de se rendre auprès de moi ! — O ma chère Madame Norton , voudriez- vous, pourriez- vous blâmer justement ceux dont le ciel même semble approuver les ressentimens contre moi ?
Et voudriez- vous absoudre une créature que Iç çid condamae ?
DE Clarisse Harlowe. 175 Cependant vous me défendez de nie iîécourager. — Hé bien , je ne perdrai point courage , si je peux m'en empêcher. Ah ! votre tendre lettre est venue bien à propos pour me consoler. — Mais j'en appelle à l'Etre suprême pour venger mes injures et justifier mon inno. —
Mais taisez-vous, passions orageuses! — Ne viens-je pas de dire dans le m^oment , que votre lettre m'avoit apporté de la consolation?— Que le ciel pardonne à ceux qui empêchent mon père de me pardonner.— C'est là tout ce que ma plume laissera jamiais échapper de plus dur contr'eux.
Mais quand même votre fîis se rétabli- Toit , je vous recommande , ma chère Mde. Norton , de ne pas songer à venir auprès de moi. Quoique jusqu'à présent on ait si peu écouté votre intercession , je ne sache pas encore que votre médiation ne puisse m'être utile auprès de ma mière pour m'ob'tenir la révocation de la malédiction paternelle dans sa plus terrible partie qui reste encore à accomplir. Il faudra bien qu'à la fin la voix de la nature se fasse entendre en ma faveur : oui , on l'écauîera. Elle ne prendra d'abord avec mes; parens que le ton foible et plaintif d'une jeune et tim.ide infortunée , toute confure encore de sa misère ; mais ^\\^ p-readra «ne voix plus forte et plus imposante, à înesure que je retrouverai le courage ^ et ^eut-être iavoqaera-t- elle la p/otectio^
276 Histoire
paternelle , pour me préserver d'une nouvelle ruine. Peut-être demandera-t-elle à grands cris ce pardon , que n'auront aucun droit d'espérer pour leurs propres fautes , ceux cfui voudront me faire refuser d'un père k pardon d'une erreur accidentelle qui ne fut jamais préméditée , et où je ne serois jamais tombée sans eux.
Mais voilà encore l'impatience , fondée peut-être sur la partialité de l'amour-pro- | pre , cet étrange séducteur , qui me dcH ^ ininç et m'égare.
Je vous dirai en deux mots , qij-'il estnécessaire pour nos espérances présentes et futures , que vo-us vous entreteniez en bonne intelL'gence avec ma famille. De plus , si vous veniez-, ce seroit peut-être lin moyen de faire découvrir ma trace aa plus abandonné des hommes. Ne dites-, donc plas que vous eroyez devoir vous rendra auprès de moi , qu'on le- prenne comme on voudra. Pour mon propre intérêt , je le répète , vous ne devez abso-. lum^nt pas venir , quand mon frère de lait seroit rétabli , comme j'espère qu'il l'est. Je ne puis manquer de vos avis , ^ant que je pourrai vous écrireet que vous pourrez me répondre. Et je vous écrirai autant de fois que vos conseils me seront sécessaires,
Les personnes chez qui je siiis^ meparoissent d'honnêtes gens , et remplies â'huma^ité. Il y 3 uns Jocataire dans 1^.
DE Clarisse Harlowe. 277 même maison , une veuve de peu de fortune ; mais d'un très-grands mérite. — » C'est une digne et respectable femme , qui ressemble beaucoup à celle à qui j'écris en ce m.oment. Elle a dit qu'elle renonce à toute autre pensée de ce mon- ^^ de , qu'à celles qui peuvent l'aider à le ^1 quitter heureusement. — Qu'elle me semble convenir à mes vues ! — Il sem.ble- -du moins que c'est la Providence qui me Fa fait rencontrer. — Ainsi pour le présent , rien ne peut exiger , ni même excuser votre déplacement , tandis qu'en restant où vous êtes , vous pouvez m'étre si utile pour tant d'autres fins plus importantes. Il peut venir un temps où j'aurai besoiia de vous pour une dernière assis-, tance , de toutes la plus désirable. — Et alors , m^a chère Norton , — alors je vous la demanderai , et et je la recevrai de tout mon cœur. — ^ Alors personne ne voudra Hi'en priver ; ni ea exiger le refus.
Vous êtes bien obligeante de m'ofFrir votre bourse. Mais quoique j^ai été forcée de laisser mes habits derrière moi , j'ai cependant emporté plusieurs effets de prix qui me garantiront du besoin présent*.
Vous direz que j'en aurai tiré un bien pauvre parti. Il est vrai , vous avez raison ; et cela , f-- si je veux jeter les yeux sur le passé , en bien peu de temps.
Mais que ferai-je , si Ion ne peut dé-< ^aiijier mon père à. rétracter sa malédic^
278 Histoire
tion? O ma chère Madame Norton î si vous saviez quel poids c'est que la malédiction d'un père sur un cœur aussi craintif que le mien ! — Qui m'auroit dit que j'aurois un jour à conjurer la malédiction d'un père ? Et cela , lorsque la partie qui îomboit sur cette vie passagère, est accomplie d'une manière si terrible ? Ou que je désirerois sa révocation pour l'intérêt de mon père autant que pour le mien ?
Vous ne devez pas m'en vouloir de ce que je ne vous ai pas écrit auparavant. Vous êtes bien bonne , mais vous avez bien raison en disant que vous êtes sûre que je vous aime. Oh oui , je vous aime : <jue je vous reconnois bien à cette générosité qui vous fait me donner plus de louanges que je n'en mérite . afin d'exciter en moi l'émulation de les mériter. — Vous me dites ce que vous attendez de. moi dans les calamités que je suis appelée à supporter. Fuisse ma conduite rem-* plir votre attente !
J'ai quelques raisons à me donner pour excuse de mon silence à votre égard , ôma tendre et chère amie , ma seconde mère ! Avec quelle douceur > avec quelle politesse vous vous exprimez sur cet article ! J'étois bien aise , autant pour vous que pour m.oi , que vous pu^i^ie? dire que Hous n'avion" ensemble aujune correspondance : s'ils eu.^sent cru que nous nous écrivious, tout ce que vous auriez puha."*
sarder en ma faveur auroit été rejeté; on auroit défendu à ma m.ère de vous voir et d'avoir aucun égard à ce que vous pourriez dire.
Ma perspective changeoit sans cesse t Tantôt j'avois des espérances ^ tantôt je ne prévoyois que malheurs. Si je vous avois fait part de mes craintes , elles vous auroient causé du trouble et du chagrin : quand les apparences étoient plus favorables , elles m.e faisoient espérer que la poste prochaine , ou la suivante , eu enfin une autre , de semaine en semaine , j'aurois à vous faire part de la meilleure nou=i velle que je pusse vous apprendre , quelque froid que ce misérable eût rendu m,on cœur , pour la plus heureuse de ces nouvelles. Comment aurois-je pu me résoudre à vous écrire , pour vous avouer que n'étant pas mariée , je vivois cependant ( sans pouvoir mj'en êm>pêcher ) sous le mxême toit avec un pareil homjme ? — qui avoit fait entendre à je ne sais com.bien de per» sonnes , que nous étions réellement maïiés , quoiqu''avec quelques restrictions qui dépendoicnt de ma réconciliation avec mes parens : car vous ne m/avez pas appris à déguiser la vérité , ni à me rendre^ coupable d'un mensonge , ou direct ou, équivoque.
Mais peut-être penserez- vous que dans, ma dangereuse situation, j'aurois dû vous-- ^xixe pour vous demaiider vos conseils r
xto Histoire
mais, ô ma chère Madame Norton, sî fe suis perdue , ce n'est pas pour avoir manqué de conseils. Vous devez en être convaincue par ce que je vous ai déjà fait entendre , quand mêm.e je ne m'expliquerois pas davantage. — Car qu'avoit besoin ce cruel ravisseur d'avoir recours à des artifices inouïs. — Je vais parler plus clairement encoi-e , ( mais je vous recommande de taire pour le présent cet article ) qu'avoit-il besoin d'employer des potions assoupissantes , et la force la plus brutale et la plus outrageuse j si j'avois manqué en quelque chose à mon devoir ?
Encore quelques mots sur cet affligeant sujet.
Lorsque je réfléchis sur tout ce qui m'est arrivé , il paroit sûr que ce séducteur , qu'oa ■supposoit généralament un étourdi , s'est conduit avec moi d'après un pian de scélératesse bien réfléchi et bien concerté xl'avance.
Pour faire jouer toutes ses viles ma* •chines , il ne lui m.anquoit qu'une chose dès le commencement : c'était de m'amener par force ou par ruse à me jeter sous «a puissance. Et i'orsqu'il y fut parvenu , U ne falloit rien mo:ns que Tinterventiou <ie i'autoiité paternelle > que je n''avois pas mérité qui se déployât en ma faveur, pour me sauver de ses profondes et noires intri-* gués. Toute autre opposition , de quelque jiart (qu'elle viAt ^ a'eût fait c[ue préoipitex
DE Clarisse Harlowe. iSi ma perte et hâter sa barbare et ingrate violence. Et j'ai lieu de croire , que si vous eussiez été avec moi , vous auriez vousmême souffert en tachant de m.e sauver. Car jamais on ne vit un plan de malice plus adroitement et plus constamment suivi que le sien, contre une malheureuse créature qui méritoit mieux de l'ingrat : mais le Tout-Puissant a permis, suivant le cours général de sa providence , que la faute amenât sa propre punition ; mjais sûrement ce n'est point par suite , ni en vertu de cette terrible m.alédiction de mon père : « Puisse-ïu être punie ici-bas, >; ( ô ma chère maman Norton, priez avec moi le ciel , que la punition s'arrête du moins à cette vie ) » par le misérable dans lequel tu x> as placé ta criminelle confiance ! »
Je suis fâchée , à cause de vous , de finir si tristement, Il faut pourtant que je finisse. Je vous prie de garder le secret sur tout ce que je vous ai comm.uniqué , jusqu'à ce que je vous permette de le divulguer. Dieu vous conserve votre autre enfant : c'est le plus innocent !
J'espère dans la miséricorde du Tout- Puissant^ quoique je ne l'obtienne de personne sur cette terre. Je vous réitère encore ma défense. — Il ne faut absolunient pas songer à venir auprès de Votrç très-soumise
Cl^Aînsii^,
zSi Histoire
P. S. La personne obligeante qui m'a remis aujourd'hui votre lettre , a promis de revenir demain chercher la réponse.
Je ne laisserai pas échapper une si belle occasion. (]^)
(^) LETTRE CCCVIIL
Mde. Norton à Miss Clarisse
Ha RLOWE.
Lundi soir , 3 Juillet,
V^UELLES horreurs venez- vous de m/apprendre de cet homme barbare et détestable ! Est- il donc au monde un hom.me capable de faire violence à une aussi douce , une aussi charmante créature ?
Et êtes-VQus bien sûre d'êrre maintenant hors de ses atteintes ?
Vous m'ordonnez de tenir secrètes les circonstances du vil traitement que vous avez essuyé ] - — Sans cela , Miss Arabelle m'ayant honorée d'une visite inattendue , lorsque je venois de recevoir votre triste lettre , j'aurois été tentée de lui dire quQ j'avois reçu de vos nouvelles , et de lui communiquer certains endroits qui auroient prouvé votre repenti'r , vos pressentes sollicitations , pour obtenir la ré^ vocation de la malédiction de votre père , çt sa protection contre les nouveaux ou*
DE Clarisse Harlowe. 2^5 trages qu'on pourroit vous faire. Mais votre sœur auroit sans doute voulu lire les lettres et les emporter , pour les faire voir à votre famille.
Il faudra bien pourtant qu'ils sachent un jour votre triste histoire. Et il est impossible qu'ils n'aient pas pitié de vous , et qu'ils ne vous pardonnent pas , lorsqu'ils sauront votre prompt repentir , et vos souffrances inouies , et que vous avez succombé sous la force brutale d'un ravisseur , et non sous les artifices d'un amant séducteur.
Mademoiselle votre sœur me dit que ce méchant homme publie chez Milord
M qu'il est actuellement marié avec
vous. — Mais elle ne le croit pas ; je n'ai pas eu le courage de lui faire connoîtrç la vérité.
Elle m'a beaucoup pressée de lui dire si je n'avois pas été en correspondance avec vous depuis que vous êtes partie. Je pouvois bien lui répondre avec vérité que non; ce que j'ai fait : mais je lui ai dit que j'étois bien informiée que vous avie;^ pris fort à cœur la malédiction de votre père , et qu'elle me permettroit de lui dire que ce seroit faire le rôle d'une sœur que d'employer son crédit à la faire lever.
Entre plusieurs choses assez dures , elle m'a dit, que la tendresse partiale que j'avois pour vous , me faisoit compter pour peu de chose Thonneur du reste de Isi
2^4 Histoire
famille : et que si je ne tenois pas ce langage directement de vous , c'étoit sans doute Miss Howe qui me Favoit suggéré.
Elle s'exprima avec beaucoup d'aigreur contre cette jeune Dame , qui , à ce qu'il paroit , se permet partout , et avec tous ceux qu'elle rencontre , des invectives contre votre famille , ( car vous devez penser que votre aventure fait le sujet de toutes les conversations ) et la traite , à ce que dit votre sœur , avec mépris , jusqu'à tourner même vos parens en ridicule.
Je suis fâchée que son ressentiment la porte à de pareilles libertés , pour deux raisons : d'abord parce que cela ne produit jamais aucun bien. Je vous ai entendu avouer que Miss Howe avoit l'humeur satyrique. Mais il m.e semble qu'une jeune D<;moiselie de son esprit et de son jugement devroit savoir que le but de la satyre n'est pas d'irriter , mais de corriger ; et qu'elle ne doit jamais être personnelle. Si elle dégénère en personnalités , tout homme impartial, conmie disoit mon boa père , pourra soupçonner que le satyrique se livre à son humeur naturelle et répand sa bile, ce qui est en lui un aussi grand défaut , qu'aucun de ceux qu'il prétend censurer et dévoiler dans les autres.
Peut-être qu'un mot de représentation de votre part ne seroit pas perdu.
Ma deuxième raison est, que de pareilles libertés de la part d''uDe ainie aussi chaude
DE Clarisse Harlowe. it^
que l'est Miss Howe , pourroient retomber sur vous et vous être reprochées.
Je suis si enflammée d'indignation contre cet homme , le plus vil des hommes ! que je n ose pas toucher les particularités choquantes que vous m'apprenez de sa bassesse. En effet , commuent pouviez-vous vous défendre contre un misérable si déterminé , et qui vous tenoit sous son pouvoir ? Je vous répéterai seulement mon ardente prière : c'est de ne pas vous désespérer, malgré la noire horreur qui vous environne. Vos malheurs sont extrêmes , il est vrai ; mais vous avez des ressources porportionnées à vos épreuves , tout le monde le sait comme moi.
Mettez les choses au pis. Quand même vos parens ne seroient point émus en votre faveur , votre sœur m'a dit que votre cousin Morden arrivoit bientôt.
Quand ils l'auroient mis de leur parti , il vous fera toujours rendre justice , et vous pourriez alors mener un vie exemplaire , en faisant des heureux autour de vous, et apprenant aux jeunes personnes de votre âge à éviter les filets où vous avez été enveloppée d'une manière si terrible.
A regard de l'homme que vous avez perdu, peut- on désirer l'union d'un cœur parjure comme le sien , avec un cœur aussi parfait que le vôtre ? — Une ame vile et basse , comme vous l'appelez à juste
3t86 Histoire
titre , maîgré tout son orgueil de ses ayeux; qui est plus enneini de lui-même et de son
Fropre bonheur dans cette vie et dans autre , qu'il ne s'est montré le vôrre dans les indignes et barbares traitemens que l'ingrat s'est permis de vous faire ; non , j'en suis sûre , je n'ai pas besoin de vous exhorter à mipriser un pareil homme ; car si vous ne le méprisiez pas , ce seroît un reproche qui réjailiiroit sur un sexe dont vous avez toujours fait l'or* nement.
Votre caractère moral est resté sans atteinte. Comme vous l'observez trèsbien , la nature même de vos souffrances le prouve. Prenez donc courage , ma chère enfant, et ne vous désespérez point ; Car n'est-ce pas Dieu qui gouverne le monde , qui permet certains évenemens , et en dirige d'autres comme il lui plaît ? Ne récompensera-t^il pas d'une éternelle félicité des peines temporelles encourues avec innocence, et supportées avec piété? Et puis^ ma chère, qu'est-ce que le moment présent ?
Cepend int m.on cœur gémit sous une double affliction ; car mon pauvre enfant est très-mal, très>mal! — une fièvre violente ! — et qui ne le quitte point , quoiqu'on ait pu faire. — Priez pour lui , ma très-chère Miss , que Dieu lui rende la santé , s'il lui plaît. — J'espère que sa volonté sera de la lui rendre — sinon ,
DE Clarisse Harlowe. lîy ( mais comment peux-je seulement supporter cette cruelle pensée ? ) priez-le de me donner la patience >et la résignation que je vous ai souhaitée.
Je suis , ma très- chère jeune Dame, Votre très affectionnée
Judith Nokton. (Ji)
(^) LETTRE CCCÎX.
Miss Clarisse Harlowe à Mde.
Judith Norton.
Jeudi , 6 Juillet,
J E ne devrois pas , surtout dans les circonstances présentes , ajouter à vos afflictions. — Mais je nepeux m'empêcher, puisque vous êtes aujourd'hui la seule amie qui puisse adoucir mes maux , de vous faire part d'un nouveau sujet de chagrin. Je n'avois après vous qu'une autre amie dans le monde, et elle est tout- à- fait fâchée contre moi (*) : il est douloureux de se voir, même un instant , sous la censure d'une personne qu'on aime, et de soulTrir de sa part des imputations qui attaquent l'honneur et la piudence. Il est , vous le savez ma chère Madame Norton , des points si délicats , qu'il y a une espèce de
(*) Voyez la lettre suivanti.
déshonneur dans la nécessité de s'en justî* fier. Et dans la circonstance , mon malheur est de ne savoir comment expliquer autrement que par des conjectures quelques-uns des faits dont elle me demande raison , tant les menées de cet esprit ténébreux ont été subtiles , tant ses détours sont profonds.
En un mot , Miss Howe croit avoir trouvé mon caractère en défaut. Je viens de recevoir sa sévère lettre. — Mais je lui répondrai peut- être avec un esprit plus tranquille^ si je commence par m'occuper de la vôtre. Car en vérité , ma patience est presque à bout. Et je devrois pourtant considérer que les blessures de l'amitié partent toujours d'une main fidslle. Mais tant de chagrins à la fois! — O ma chère Madame Norton ! Comment une si jeune novice que moi dans l'école de l'affliction, sera-t-elle capable de souffrir , de supporter à la fois tant de maux accablans et divers ?
Mais laissons ce sujet pour quelque temps et revenons à votre lettre.
Je suis très-fâchée que Miss Howe soit si vive dans ses ressentimens à mon occa-sion. Je l'ai toujours blâmée ouvertement de ce qu elle prenoit de pareilles libertés avec mes parens. J'avois autrefois beaucoup d'influence sur son cœur obligeant.
Elle se faisoit une loi de mes représentations. Mais les malheureux dans l'affliction
n'ont
DE Clarisse Harlowe. 1S9 fi'on presque plus aucun pouvoir sur l'esprit de personne. La prospérité et Tiiidépendance ont le charmant avantage dû.
donner de la force aux conseils de ramitié ; au lieu que les avis , les remontrances mêmes dans l'infortuné , sont pris pour de l'insolence.
Cependant Miss Howe est une personne inestimable : d'ailleurs dois- je espérer qu'elle aura toujours pour mon jugemiCnt le même égard qu'elle avoit avant que j^eusse perdu tout titre au caractère d'une personne prudente et sage ? De quel front puis je lui reprocher, moi , de manqlier de prudence ? Mais si je peux être assez heureuse pour me rétablir dans son estime^ si précieuse pour moi, je hasarderai de lui présenter quelques-unes de vos justes observations sur ce point.
Vous dites que vous n'avez pas besDÎn de m'exhortera mépriser un homme pareil à mon cruel persécuteur. — Non, vous n'en avez pas besoin. J'aimerois mieux souffrir la mort la plus cruelle que d'être sa femme. Je vous avouerai pourtant, ma chère Madame Norton, qu'il fut un temps ou y eusse pu l'aimer : — L'ingrat ! — Oui , s'il m'avoiî permis de l'aim-jr , il fut un temps ou f aurais pu l aimer ! Et c:L)Cndant , il ne mérita jamais m^n a iiour. Et n'étoit-ce pas-là une f iute ? — Mais aujourd hui, si je peux me préserver de retomiber dans ses mains , et obienir ua Tome VilL N
içQ Histoire
dernier pardon de mes parens ; c'est là tout ce que je désire , autant pour ma consolation présente , que pour celle de ces ehers parens dans leurs réflexions à venir. Je n attends point d'eux de réconciliation , ni même de pardon , si ce n'est à . l'extrémité, et comme une espèce de viatique pour me soutenir dans le passage de cette vie à Téternité.
O ma chère Madame Norton , vous ne sauriez imaginer ce que j'ai souffert! Mais en vérité , mon cœur est brisé! — Je suis sûre que je ne vivrai pas assez long-temps pour prendre possession de cette indépendance , que vous croyez capable de me faire expier en quelque sorte ma conduite passée. . .
Tandis que je serai dans cette opmion, vous devez croire que je ne serai pas tranquille , que je n'aie obtenu un dernier pardon.
Je désire qu'on me laisse suivre mes propres idées pour obtenir cette grâce. Je ne sais pourtant pas encore quelles voies je prendrai.
J'écrirai : Mais à qui ? voila mon incertitude. L'infortune ne m'a p:^.s encore inspiré la hardiesse de m'adresser direcrem.ent à mon père. Mes oncles qui m'aimoient autrefois si tendrement , ont endurci leur cœur. Ils n'ont jamais connu le doux nom de père , qui auroit pu adoucir la rudesse de leurs passions. De mon frère, je n'en
DE Clarisse H ARLowE. içi espère rien. Il ne vne reste donc que ma mère et ma sœur à qui je puisse m'adresser.
— fc O ma chère et bien aimée maman, » ne ine sera-t-il donc pas permis de lever )) mon œil tremblant vers votre œil m.ater- » nel, jadis si indulgent, si tendre, et dont » le regard est si consolant? ne puis- je » espérer de vous un regard de miséricor- )) de, si nécessaire à un pauvre cœur déyy S2spéré , qu'anime encore la vie qu'il a » puisée dans le vôtre ? — hélas ! je ne » demande pas d'être rétablie dans votre » faveur ; le pardon est tout ce que j'imi) plore ! ))
Mais quand je pourrois émouvoir la pitié de ma mère , ne seroit-ce pas la rendre encore plus malheureuse qu'elle ne l'a déjà été par ma faute , par les oppositions qu'elle rencontreroit, si elle vouloit faire agir cette pitié en ma faveur.
C'est donc à ma sœur , je crois ^ que je m'adresserai. — Cependant , qu'elle a été une sœur dure pour moi. — Mais je ne lui demanderai aucune protection , quoique je tremble à tous les instans de ne pouvoir me passer de protection. Tout ce que je demanderai pour le présent ( comme préliminaire au dernier pardon que je veux implorer) sera uniquement de m'affranchir de cette malédiction terrible de m.on père, qui semble avoir tout l'effet qu'elle pouvoit avoir pour cette vie. — Et sans doute c'étoit la colère et non pas son inten-
îçî ^ Histoire
tion, qui Ta étendue jusques sur l'autre
vie !
Mais pourquoi augmentai-je ainsi vos douleurs? Ce n'est pas , ma chère Madame Norton , que je sente si fort les miennes , qu'il ne m.e reste aucune sensibilité pour les vôtres, pu'sque vos chagrins sont vraiment un ren^régement des miens ; mais vous avez une consolation , une grande consolation que je n'ai pis : — c'est que Vos affligions, soit qu'e'Ls regardent le plus ou le moins innocent de vos enfans, ne viennent p is du moins d'aucune faute que vous ayez à vou-î reprocher.
Mais que peux- je faire su^re chose pour vous , que de priei ? — Ah ! soyez bien sûre , que dans toutes les prières que j'adresserai au ciel pour moi ^ vous et votre fils n'y serez jamais oubliés ; car je suis et je serai t:)ujours, et d'un cœur qui sympathise avec le vôtre , et qui est plein du plus tendre respect , (Ji)
Votre Clarisse Harlowe.
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