‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 3)Chapitre 30 sur 39 · LETTRE C C C X · texte numérisé non relu

LETTRE C C C X

Miss HowE à M"ss CLARibSE Harlowe.

Mercredi , 5 Juillet. (*) Ma CHERE CLARIiSE^

J E reçois enhnd e vos nouvelles , par une voie d'où je n'en attendois guères ; par celle de ma n:ère. Elle avoit observé depu's quelque temps mon inquiétude et ma tristesse : et supposant avec raison que vous en étiez Tunique objet , elle m'a lâché un mot ce matin , qui m'a fait juger qu'elle savoit quelque chose de plus que moi de votre situation. Enfin , s'etant apperçue que cette conjecture ne faisoit qu'aigrir mon chagrin , elle m'a confessé qu'elle avoit entre les m^ains une lettre de vous du 29 Juin , qui m'étoit adressée. Vous devinez bien que cet aveu est devenu l'occasion d'une petite querelle , qui ne s'est que trop échauffée , pour le repos de l'une et de l'autre.

En vérité^ ma chère, il est surprenant, mais très-surprenant , que sachant si bien la défense qui m'interdit tout commerce avec vous , vous ayez pu m'adresser une lettre chez m^a mère, tandis qu'il y avoit

(*) Sous l'adresse de Mde. Rachel Clark.

294 ^ Histoire

cinquante à parier contre un , qu'elle tomberoit entre ses mains , comme il est malheureusement arrivé.

En un mot , elle a paru fort offensée de ma désobéissance. Je n'ai pas été moins piquée , qu'elle ait ouvert et retenu mes lettres. A la fin , notre dispute s'est terminée par un compromis. Ma mère m'a donné la lettre , et la permission de vous écrire une fois ou deux ; et je me suis en^agee a lui raire voir ce que je vous ecrirois. Au fond , sans compter l'estime infinie qu'elle a pour vous , sa curiosité sufîîsoit pour lui faire souhaiter d'apprendre votre position , et l'occasion d'une lettre où votre tristesse est exprimée d'un ton si touchant. ( Mais il sera aisé de la satisfaire , en ne lui lisant qu'une partie des miennes. J'aurai soin, en les écrivant ^ de mettre entre ces deux crochets [ ] les endroits que je voudrai lui dérober.)

Faut-il , Miss Clarisse Harlowe , que je vous rappelle trois de mes lettres que vous avez laissées sans réponse , excepté la première j, à laquelle vous avez répondu en deux mots ^ pour me promettre une lettre plus étendue , sous prétexte de mauvaise santé : quoiqu'un jour ou deux après avoir reçu la seconde , vous vous soyez assez bien portée pour retourner joyeusement dans rinfâme maison ? Mais je reviendrai tout-à-rheure sur ces trois lettres. Arrêtons-nous d'abord à la vôtre de mercredi

DE Clarisse Harlov/e. 295 dernier que vous avez été peut-être bien aise de faire tomber entre les mains de ma mère.

Je vous avouerai que cette letrre fatale m'a percé le cœur. Grand Dieu !

Dans quel abîme vous étes-vous précipitée , Miss Clarisse Harlowe ? Aurois-je pu croire qu'après vous être échappée avec tant de peine et de si justes raisons des mains de votre persécuteur , ( depuis l'odieuse entreprise qu'il avoit tentée ) vous vous laissassiez engager , non seulement à lui pardonner , mais à retourner avec lui dans cette horrible mjaison^ et sans être mariée ? Une maison , dont je vous avois si bien peint l'infamâe! Je ne reviens pas de mon étonnement. Quelle est donc l'inconcevable ivresse de ce maudit amour ?

C'est ce qui m'a toujours fait trembler pour vous. Oui , pour vous-mêmiC. J'ai toujours craint que vous ne fussiez pas à l'épreuve de ses bisarres et dangereux effets. Vous navei P^^ ^" ^^ bonheur d'échapper toute entière. En vérité , je ne vois pas comment vous avez pu espérer d'échapper. Vous avei un récit horrible à me faire ! Il n'est pas besoin , ma chère , d'une plus longue explication. Je vous aurois prédit tout ce qui vous est arrive , si vous m'aviez seulement appris que votre dessein étoit de rentrer sous son pouvoir , après avoir eu tant de peine à vous en délivrer. Voire repos est détruit; je n'en suis pas

iç(5 Histoire

surprise, puisque vous avez à vous repro» cher une crcdulité si mal entendue. Votre raison même est altérée ! Mon cœur saigne assurément pour . vous : mais vous me le pardonnerez ma chère , j'ai peur que vore raison ne fut déjà pas trop saine , lorsque vous avez pu quitter Hamstead.

Auirement vous ne lui auriez jamais laissé découvrir votre retraite, et vous auriez encore moins consenti à retourner dans un infâme lieu de prostitution.

Je vous dis que je vous ai écrit trois lettres. La première, datée des 7 et 8 Juin (*)^ et écrite à deux reprises , est parvenue heureusement jusqu'à vous , puisque vous m'en avez assurée par quelques mots de ré-* ponse du 9. Si vous ne i aviez pas reçue , je n'aurois pas été sans inquiétude pour nia propre sûreté ; car c'est dans cette lettre que je vous informois du caractère de votre abominable demeure , et que je vous inspirois de si justes défiances du côté de votre Tomlinsoa, qu'il doit me paroître incroyable que vous ayez pu retourner dans cette m>aison après le bonlieurque vous aviez eu d'en sortir , et d'échapper à Lovelace. O ma chère ! .... Mais il n'y a plus rien à présent qui soit capable de me surprendre.

' Ma sQQonô.Q lettre (j") , en date du 10 juin , vous fut remise en mains propres à

(*) Voyez Lettre ccxxix.

et) Voyez Lettre CCLV.

DE Clarisse Harlowe. 197 Hamstead , sur un lit de repos où vous étiez couchée dans un état assez étrange , suivant le récit de mon messager , le visage bouffi, enluminé, je ne sais pas comment.

La tioisième étoit datée du 20 juin (*). N'ayant rien reçu de vous depuis votre billet de Hamstead , j'avoue que dans cette dernière lettre je ne vous épargnois pas. Je m'étois servie à tout hasard de l'ancienne voie de Wiison , parce que je n'en avois pas d'autre : ainsi , je ne suis pas sûre que vous l'ayez reçue, et j'ai d'autant plus de raison d'en douter , que vous n'en parlez pas dans celle des vôtres , qui est tombée entre les mains de ma mère. Si vous l'aviez reçue , je m'imagine qu'elle vous auroit trop touchée pour être sortie de votre mémoire

Vous avez appris ^ dites-vous , que j'ai été malade. Il est vrai que j'ai été enrhumée : mais si légèrement que je n'en ai pas gardé ma chambre une heure. Je. ne doute pas qu'on ne vous ait appris ^ qu'on ne vous ait raconté bien des choses, singulières , pour vous porter à la démarche où vous vous êtes engagée. Jusqu'à cette démarche , j'entends celle de.retourner avec cet infâme , je ne connois, rien qui méritât plus de pitié que votre, aventure. Vous auriez été justifiée daos» l'esprit de tous ceux qui savoient aut'eQ

(*} Voyez Lmre cclxxy.

298 ^ Histoire quelle rigueur votre famille vous avoît traitée, et qui connoissoient d'ailleurs votre prudence et votre circonspection. Mais hélas , ma chère , nous voyons qu'il faut se défier des plus sages, lorsque Tamour^ comme un feu follet , fait briller à leurs yeux ses éblouissantes lueurs.

Ma mère me^ dit qu'elle a fait répondre à votre lettre , pour vous prier de ne plus m'écrire , parce que votre situation m'af- Hige trop. OH sûrement ! je suis affligée ; et vivement affligée , et bien trompée aussi dans mon attente; permettez- moi de vous îe dire : car j'avois toujours cru qu^il n'y avoitpas au monde de femme telle que vous^ à votre âge. Mais je me souviens d'une léflexion que je vous ai entendue faire sur un excellent prédicateur , dont la vie ne s^accordoit guères avec ses principes. L'art de prêcher ^ disiez-vous , et l'art de bien vivre, demandent des qualités tout-à-fait différentes , (*) elles font le grand saint y lorsqu'elles se trouvent réunies dans un même sujet : comme l'union de l'esprit et du jugement forme le grand génie^.

^^) Vous développâtes , je m'en souviens ^ cette idée avec beaucoup d'esprit : mais vous ne l'avez jamais prouvée d'une maaière plus convaincante , excusez- moi , ma chère , que par cette partie toute récente de votre conduite , dont je me plains i^)*,

C*) Yayez Lettre glviî»

DE Clarisse Harx-owe. 299 La chaleur de mon affection , et mon vif intérêt pour votre honneur , me rendent peut-être un peu trop sévère. Si c'est îe jugement que vous en portez , attribuez cet excès à sa véritable cause , c'està-dire , à cette atFection même , à ce vif intérêt ; et v^ous ne ferez que rendre justice à votre affligée et fidelle amie.

F. S. Ma mère ne s'en est £ée qu'à ses propres yeux. Elle a voulu faire elle-même la lecture de ma lettre , et cela avant que j'eusse fait usage des crochets. Ainsi notre correspondance passée n'est plus un secret pour elle. Mais elle la trouve excusable. Elle s'en est toujours défiée , dit-elle : et elle avoit tout lieu de s'en défier , me connoissant , et connoissant la force de mon amitié. L'intérêt qu'elle prend à vos infortunes va si loin , que pour votre consolation , autant que pour m'obliger , elle consent que vous m'écriviez tout ce qui s'est passé entre vous et le plus vil de tous les hommes; mais sous la condition que vos lettres lui seront communiqu.^es. Je m'y suis soumise avec d^autant plus de joie , que cette communication ne peut tourner à votre désavantage. Vous pou^'cz donc m'écrire librement , et m'adresser directement vos lettres*

3QO Histoire

Ma mère promet de me faire lire la copie de sa réponse , et de celle que vous y avez faite , dont elle ne m'avoit point encore parlé. Elle se reproche déjà de vous avoir traitée trop sévèrement. Elle craint que la vue de votre dernière lettre ne fasse trop d'impression sur mioi. Cependant j'ai sa parole dont je ne la dispenserai pas. Je me doute bien que sa rettre étoit assez duî-e. (^ Je crains que vous ne fassiez le mêm.e reproche à la mienne : mais vous rn*2vez appris à ne jamais épargner la faute d'une amie pour son propre intérêt , et qu'une grande faute doit paroître encore plus inexcusable dans la personne qui a notre estim.e , que dans une autre qui nous est indiltérente : parce que c'est une sorte de reproche pour nous sur le choix que nous avons fait , parce qu'elle nous expose à celui de partialité devant le monde , et qu'elle tend à porter atteinte à l'amitié de l'âme : oui ^ r amitié de Vame. 11^ est impossible en effet , que les erreurs de l'amie la plus chérie , n'affoiblissent notre opinion intime de cette amie , et me préparent de loin l'occasion d'un éloignemicnt futur, et peut-être d'un dégoût invin^ cible, (li)

Fasse le ciel seulement, que vous puissiez nous écîaircir votre conduite depuis votre évasion d'Hamstead! Toutctoit noble jusqu'alors , prudent , généreux , irréprochable. Votre homme étoit «n dé-^

DE Clarisse Harlowe. 303; irion et vous un ange. J'espère encore que les éclaircissemens seront dignes de votre caractère , et je les attends de vous.

Ma lettre vous sera remise par un ex-» près , jqui est chargé de recevoir vos ordres pour la réponse. Votre monstre pourroit découvrir vos traces par la poste , si vous n'y apportez pas les plu? soigneuses précau^ tions. De largent , de mauvaises inclination?, une tétQ inventive en scélératesse , c'est trop dans le même hom.me , peur qu'il ne soit pas un homme dangereux pour Iq

Page 1