LETTRE CCCXI
Miss Clarisse Harlowe à Miss HowE.
Jeudi j 6 Juillet..
•i E u de jeunes personnes ont éprouvé comme moi , comibien le véritable bonheur se trouve rarement dans l'accomplis^ sèment à nos propres désirs. Pour ne citer qu'un seul exemple de la vérité de cette^ observation , que n'aurois-je pas donné pendant quelques semaines ^ pour rece-r voir une lettre de ma chère Miss Howe > moi qui avois placé dans son amitié Ja ^e'4le consoiatioa ^ui me restât ! Je »§
m'imagînois guères que la première lettre qu'elle me feroit la grâce de m'écrire seroit dans un style qui m obligeâr de jeter les yeux plus d'une fois sur son seing , pour m'assurer que les deux initiales qui le composent , n étoient pas le commencement d'un autre nom : car assurém^ent , me dijo:s-jeà moi-même, ce style est celui de m.T sceur Arabelle. (*) Siîrem.ent , M'ss Howe , quelques reproches qu'il lui plut de me faire sur d'autres points , ne remettroit pas avec tant d'aigreur devant les yeux de son amie , des expressions échappées dans l'amertume de son cœur et dans le désordre de son esprit ; elle ne lui rappeîleroit pas si durement , et même avec un mélange de raillerie, une réflexion qu'elles peuvent avoir faite ensemble , dans un tem.ps de joie et de prospérité , lorsqu'il y avoit si peu d'apparence que cette réflexion pût jamais tourner contre eUe.
Mais dans la misérable situation ou je suis réduite , sans ressources , déchue de ma* réputation , dépouillée de mon honneur , (car il m'importe peu qui le sache , lorsque je le sais moi-même ) sans amis , sans espérance , me convient-il de me plaindre d'une chère amie , et de prendre le ton du reproche , parce qu'elle n'a pas pour moi plus de bonté qu'une sœur \
( * ) Arabelle Arlowe,
DE Clarisse Harlowe. 30^ Hélas ] je ne m'apperçois que trop , à Tamertume des sentimens qui s'élèvent dans mon ame , et qui veut se communiquer à ma plum.e , que je ne suis point encore assez soumise à m;i condition. Ainsi , en vous demandant pardon d'avoir réglé mon attente, mies prétentions à votre fa» veur, sur votre indulgence passée, plutôt que sur celle que je meriie aujourd'hui ; je vais m'eiforcer de faire la réponse que vous me demandez. Mais eViQ me prendra trop de tem.ps pour espérer de pouvoir vous Tenvover demain par votre messager : il m'assure qu'il peut l'attendre jusqu'à samedi. C'est donc peur sam.edi , que je vous promets toute l'histoire de mon. infortune.
Cependant Je ne réponds pas de pouvoir me justifier sur toutes les circonstances de ce qui est arrivé. Pendant une partie du temps où ma conduite vous paroitra mériter quelque censure ,, je n'ctois pas à moi-même ; et jusqu'aujourd'hui , je ne sais pas encore toutes les méthodes qui ont été employées pour ma ruine.
Vous me dites que dans votre première lettre , vous m'en avez dit assez sur la maison où j'étois, et que vous m'avez assez prémunie contre ce Tomlinson , pour ^re fort étonnée que j'aie pu consentir à rètournei sur mes traces. Hélas î ma chère 1 j'ai été trompée ^ indignement trompée ^
304 Histoire
par les plus lâches artifices , comme vou5
le verrez bientôt.
Sans avoir connu Tinfamie de cette maison , sur vos informations qui ne sont pas vt^nuts jusqu'à moi , j^avois conçu pour les personnes qui Thabitent une aversion qui ne m'auroit jamais permis d y retourner volontairement. Si vous m'avie? communiqué , en effet, les informations dont vous ine parlez j et qu'elles fussent arrivées assez tôt , j'en aurois pu tirer un avantage infini. Mais , qilclie qu'ait été votre inttnnon , vous ne m'en avez pas dit un mot dans la première de ces trois lettres , auxquelles vous me renvoyez avec tant de chaleur : et pour vous en convaincre , je vous la fais passer dès aujourd'hui sous cette enveloppe. (*)
Ce que vous me dites d\]ne seconde lettre , qui m'a été remise en mains propres par votre messager , et la description de l'état où j^étois couchte , dites- vous , sur un lit de repos , d'une façon étrange, le visage ' bouffi , enluminé , et vous ne sa^ ve-{ trop comment y etc. m'étonne et me confond. Ciel, aies pitié de la malheureuse Clarisse Harlowe ! Que voulez-vous dire ? Quel exprès m'avez- vous envoyé ? Etoit-ce encore quelque créature de Love-
(*) C'est celle que M. Loveiace avoit altéréç et fait rendre à- Miss Clarisse , au lieu et imitée^ lie celle qu'il avoic fait preucire ciiÇ2 WilipifiL Yoye? Lettre ccxxxix.
DE Clarisse Harlowe. 30$ lace? N'etois-je donc environnée que de ses complices? En venté , n:a chère , je ne comprends pas une syllabe à ce récit. Non, pas un mot. — V.oyons. Vous dites que c'e;t avant mon départ d'Hamsiead 1 (^J) Ma tète aiors n'avoit encore souffert aucun désordre Jamais je n'avois été surprise par le vin : Et cela aurpit été bien étrange ! Comment aurois-je donc pu m.e trouver dans l'état où Ton ma représentée ? le visage buufjî , enluminé , ro.us ne save-i trop comment : Avec quelle vile , quelle odieuse figure \oirQ messager m'a dépeinte ! (]^) Mais il est certain que je n'ai vu ni reçu de votre part aucun exprès. Me croyant en sûreté dans ma retraite d'Hamstead , cette raison m'y retcnoit plus long- temps que je ne l'aurois souhaité , dans Tespérance d'y recevoir la lettre que vous me promettiez par votre billet du 9 , qui me fut apporté par mon propre messager 1 et dans lequel vous me faisiez compter sur Tassisrance de Madam.e Townsend (*). J'étois surprise de ne pas entendre parler de vous. On me dit d'abord , que vous étiez malade ; ensuite , que vous aviez eu quelque dispute avec votre mère à mon occasion , et que vous poussiez le ressentim.ent iusquà rejeter les visites de M. Kickman. Je supposois , tantôt que vous n'étiez pas en état d'é-
. (*) Voyez Lettre ccxxxYili,
5o6 Histoire
crire ^ tantôt qrie la défense de votre mère faisoit une juste impression sur vous. Mais je vois aujourd'hui, avec la dernière clarté que ce méchant homme doit avoir intercepté votre lettre , et je souhaite qu'il n'ait pas corrompu votre homme , pour l'engager à vous faire un si faux récit. C'étoit , dites-vous, le dimianche iï de Juin , qu'il me remit la lettre. Ce jourlà j'allai deux fois à l'église avec Madame Moore. M. Lovelace demeura pendant mon absence chez cette femme , où il m.angcoit , ce que je n'ai pu empêcher , et où il vouloit aussi se loger : ce que je n*ai pas voulu souffrir. Il faut que c'ait été dans l'un ou Fautre de ces deux temps , qu'il ait trouvé les moyens de séduire votre messager. Vous le saurez aisément , ma chère , en vous informant à quelle heure il arriva chez Madame Moore , et par le récit des autres circonstances qu'il vous a dites , qu'il m'a trouvée sur un lit de re^ pos , €tc. Si quelqu'un m'avoit vue dans la suite , après mon retour forcé dans l'horrible maison , luttant contre l'effet d'un abominable breuvage , et privée absolument de l'usage de ma raison , ( car telle est, comme vous l'apprendrez , ma déplorable aventure, )peut-etre alors m'auroit-oa trouvée en effet dans l'état que vous décrivez , bouffie y enluminée , et je ne sais pas moi-même comment. (^) Mais si VOUS pouviez voir à présent votre pau-
DE Clarisse Harlowe. 307 vre Clarisse , ou que vous l'eussiez vue à Hamstead , avant qu^elle eût souffert le plus lâche des outrages , vous ne l'auriez pas trouvée bouffie , enluminée : non , il s'en faut bien. En un mot , ce ne peut être moi que votre messager a vue ; et s'il a vu quelqu'un , il m'est impossible de deviner qui. (]t)
Je vais m^occuper uniquement a vous dévoiler la partie la plus ténébreuse de ma triste histoire , aussi brièvement que le sujet m.e le permettra. Je ne dois pas être trop réservée non plus sur les circonstances , pour ne pas m'exposer au soupçon de chercher à les taire ou à les pallier. (^) Je ne sache pas avoir besoin de palliatif et la moindre récitence avec vous seroit entièrement inexcusable. (1^) Et cependant; si vous pouviez imagmer combien la seule idée de revenir sur le passé m'accable , vous auriez vraiment pitié de
{% Comme il me sera impossible de renfermiCr tout ce récit en moins de deux ou trois lettres, je le commencerai dans la première , pour vous envoyer ensuite le tout ensemble, quoique écrit à plusieurs reprises , selon que mes forces me le permettront.
Laissez- moi prendre ici un peu de repos , et permettez, moi de me signer votre affectionnée et reconnoissante (|i)
Cl. Harlowe»
3oS Histoire