LETTRE CCCXII
Miss Clarisse Harlowe à Miss Ho w£.
Jeudi
au soir.
Vu E récit de^ Clarhse a été annoncé Lettre CCLVII , ou il fiiut le rapporter.
Il est parveuu à me déterrer dans ma retraite à Hamstead : J'ignore par quels moyens il s'est présenté à moi soi:s une fox'me étrange î
Je n ai pas ose vous Je dire dans miOn billet du 9 , (*) de peur de vous donner des alarmes sur mon compte. J'espérois d'ailleurs que par votre secours j'aurois eu à vous apprendre bientôt une meilleure issue , que celle qui m'a trompée.
ElU raconts tout ce qui s'est passé à Hamstead entre elle , M. Lovelace , le Capitaine Tomlinson et les femmes de lamaiwn, récit que M. Lovelace a fait lui-même fort au long,
M. Lovelace voyant que tout ce qu'il pouvoit dire et toutes les raisons de AL Tomlinson étoient sans effet , et ne pouvoient me déterminer à pardonner un outrage si méchamment prémédité , mit tgu-
(*} Voyçz lettre CCXI.,
DE Clarisse Harlowe. 309
tes ses espérances dans une visire que devoîciit me fdire Lady B^^tty et Miss Montai^u.
D..ns une s'tuation aussi incertiine que la m'enne , sans espirance d'aucun changement honteux , je ne savois à quelle résolution m'at^acher dans cette dernière extrém ti. Comme ces dames avoient la meilleure réputation et que j'avois même rcgr^-tré de ne m'être pas jetée d'abord sous leur protection ( après avoir perdu celle de tDus mes amis ) je pensai que je n'avois pas de raison d'éviter une en'revue avec elles , quoique mon inJiffirence pour leur paren* rn'éloignâc de la chercher, ne doutant point que le but de leur visite ne tût de me réconcilier avec lui.
Le lundi ii Juin, ces prétendues Dames vinrent à Hamstead ; elles me furent présentées, et moi à elles par leur parent.
Elles étoient richement vérucs et couvertes de pierreMcs ; celles de la prétendue Lady Betty en particulier étoient trèsbelles.
Elles vinrent dans un carrosse à quatre chevjux , qui , de leur aveu, étoit de louage , parce que leur voHure étoit à raccommodera Londr.s. Céioit , à ce que je rois aujourfhui , un prétexte imaginé pour prévenir mes s:jupçons de l'imposture, en ne voyant pas dessus les armes de la véritable Lady, Lady Betty avoit avec
5^^ Histoire
elle sa f:>îiime de cba:ribre , qu'elle nommo^rMorrison ; c'étoit une fille de campa.ûrne qui ai-oit l'air modeste.
J'avois oui dire que Lady Betty étoit Une belle femme , et que Mi>.i Montaigu etoit une jeune et jolie personne , pleine de .grâces et de vivacité. Telles étoient aussi ces indignes actrices ; et n'ayant jamais vu les vrais personnages qu'elles représentoient , je n^avois pas le moindre soupçon de Timposture. Eblouie par la richesse de leurs habits , je ne pus m'empêcher , insensée que j'étois ! défaire l'apologie djs miens.
La prétendue Lady Betty me dit , que son neveu l'avoit instruite des termes où nous en étions ensemble , et qu'elle ne pouvoit s'empêcher de manifester sa joie de voir qu'il n'eût pas eu pour Milord et pour sa famille l'injurieuse indifférence que certains bruits leur avoient fait appréhender, bruits cependant dont elle approuvoit fort la cause : mais que ç'avoit été une grande peine pour elle, et pour Mîss Montaigu, comme pour toute la famille , de voir subsister entre nous une mésintelligence capable d'éloigner toutes leurs espérances, s'il n'y avoit pas moyen de la faire cesser.
Je sais bien , dit-elle , distinguer le coupable , et elle lui lança un regard mêlé de colère et de dédain : Comment , s'écna-t-elle, en s'adiessant à lui : CQmment
avez- vous pu faire à une Dame aussi charmante (ce?ti'hépithèce qu'elle me donna) une offjQse capable d't^xciîer en elle un ressentiment si violent ?
Il garda le silence , et afFecta de paroître honteux et pénétré.
Ma chère nièce , dit-elle , en me prenant la main , ( car je vous appelle de ce nom autant par amitié que pour répondre à l'heureux expédient de votre oncle , ) permettez-moi d'être, non pas son avocate , mais une médiatrice pour lui , bien moins pour son intérêt que pour ma propre satisfaction et pour celle de ma chère Charlotte et de toute notre famille. I/outrage dont vous avez à vous plaindre est peut-être d'une nature trop délicate pour souffrir les questions : mais comme il déclare que ce n'étoit point une offense préméditée; enfin, ma chère, continua-t-elle ( voyant que je commençois à m'échauffer ) qu'elle le soit ou non , puisqu'il en témoigne un vif et profond repentir , un repentir que jamais hom.me ne porta plus loin pour quelque offwnse que ce soit , et puisque la faute est réparable. Pardon^ nons-lui pour cette seule fois , et imposons cette obligation à la reconnoissance de ce jeune étourdi que le vice égare. Je dis , ma chère , par donnons- lui : car sachez , Monsieur , reprit-elle en s'adressant à lui , qu'une offense contre une Dame aussi incomparable , est une offense
311 ^ Histoire
contre moi, concre votre cousine ici pré-» senti j et contre toutes les personnes hoilnét?s de n^»tre s xe.
Voyez, mi c^ère, qu'elle créature il avoit su diterrer I auriez-vous pu penser qu'il y eut dans le mon-ie une fimm-^qui sût tenir pare 1 langage , et vivre dans Tinfan:iie?M.ji? j'ai des raisons de croire que Loveiice lui avoit donni ses principales instructions par écrit. Je me suis souvenue depuis d'avoir vu une fois cette Lady Betty , qui se levoit souvent de dessus siège et alloit à l'autre bout de la cham-»brj ( comme si l'excès de sa joie ns lui eût pas permis de rester tranquille, ) tirer , cemesemSIe, un papier de son sein , regarder dedans et le resserrer avec soin. Elle p2ut avoir joué ce jeu-là plus souvent, sans que ]d m'en sois apperçuj. J'étois bien éloignie d'im ig'ner qu'il pût y avoir dans le monde de pareils imposteurs.
Je ne pus m'empecher de faire la plus grande atrent on à ses disours. Je sentis mes larmes prêtes à couler. Je portai mon mouchoir à mes yeux et je gardai le silence. Il y avoir long- temps que je n'avois été traitie ave: tant d'indulgence par des personnes de distinction, (telles que je les croyois être, ) ec je n'osois me fier à l'accent de ma voix.
La préten lue Miss iMontaigu se joignit en ce moment à sa cousine, elle approcha sa chaise de moi , et prenant mon au-
trt
DE Clarisse Harlowe. 3^13 tre main , elle me supplia de pardonner à son cousin , et de consentir à prendre mon rang parmi les principales personnes d'une famille qui depuis si long- temps désiroit Thonneur de mon alliance.
Maintenant que je sais à quelles malheureuses j'avois affaire , j'ai honte , ma chère Miss Howe , de vous rapporter toutes les choses tendres , obligeantes et respectueuses que je leur dis.
Le misérable s'avança alors vers m.oi.
II se jeta à mes pieds. Comme j'ctois assiégée ! — Les deux femmes tenaient , Tune ma main droite ; Tautre ma gauche. La prétendue Charlotte pressant contre ses lèvres plus d'une fois elle qu'elle tenoir ; le misérable à deux genoux implorant mon pardon , me fa;3t;nt entrevoir un avenir heureux ou malheureux , selon que je lui accorderois ou que je lui refuserois sa grâce ; enfin me répétant de ses anciennes conversations et de celles du capitaine Tomlinson , tout ce qu'il crut le plus propre à miC toucher. Il promit , il ju-a , il supplia ses prérendues parentes d'être sa caution , et elles engagèrent Uur honneur pour lui.
En vérité , ma chère , j'étois dans une grande , une affreuse perplexité ! J étois fâchée d'avoir occasionné cet e visite ; car je n'osois trop , par égard pour des personnes aussi respectables dans mon idée, traiter en leur présence kur parent aussi Tome VIIL Q
îibrement qu'il le méritoit : ensorfe que tous mes argumens , toutes mes résolu^ fions perdoient leur plus grande force.
Cependant je les priai de me permettre âe demander votre av^is. Je leuT dis que jattendoîs à tout moment de vous une réponse à une lettre que je vous avois écrite, et qire cette réponse décideroit ma future destinée»
Elles offrirent d'aller vous trouver ellesmêmes , pour vous supplier dlntercéder en leur faveur : telle fut l'expression de hur politesse. Elles me conjurèrent de vous écrire pour hâter votre réponse.
Je leur dis que j'étois sûre que vous ne m-^ Tiqueriez pas , après l'événement d'une démarche qu'on devoit faire auprès d'une tierce personne , de m'écrire sur-le-champ ; mais que le succès de ce qu'elles me demandoient pour leur paient ne dépendoit point de cette réponse. C'étoit un point , je leur en demandoîs pardon , qui ne pouvoit faire îa matière d'une question. Je souhaitois au'il fiit heureux ; mais j'étois convaincue que je ne pouvois jamais faire son bonheur , ni lui le mien.
Quelles promesses î Quels sermens î Quelles supplications ne fit pas alors ce misérable ! — Quelles prières ne me firent pas les femmes ! Elles répondoient îmr leur honneur , et sur celui de toute lew-r famille , qu'il seroit pour moi le plus
DE Clarisse Harlowe. 315 juste , le plus complaisant , le plus tendre de tous les maris.
Enfin y ma chère, j'étois tellem.ent assiégée , que je fus forcée de leur faire d^s promesses plus favorables que je n'avois résolu. Je leur dis que j\itt:ndrois votre réponse , et que si elh me faisoit trouver des doutes et des difficultés sur les mesures que j'avois prises , et sur le plan de vie que je m''éîois formée , je ferois alors des réflexions sur le parti qu'elles me proposoient , je leur en ferois part, et je ferois usage de vos conseils et d^s leurs, comme si elks étoient véritablement ma tante et ma cousne.
Elles versèrent là dessus quelques larmes (t C'éto'ent des larmes de joie , disoient-elles. » Pour moi , j'ai cru depuis , mnigré la perversité de cas créatures , qui c'éroient les fruits d'un remords passager ; car je vis que la préten.lue Charlotte détourna le vis îge , et je me souviens qu*elle dit : « il n'y a pas moyen d'y rés ster. »
M lis M. Lovelace n'ctoît pas si aisé à satisfaire. Il éîoit peut ê're déterminé dèslors dans ses infâmes projets , et il n'auroit pas sans doute été fâché de trouver un prétexte contre moi. Il se mordit les lèvres. 11 n'ûtoit que trop accoutumé , dit-il , à pareille indifférence , pareille froideur , au milieu même de ses plus heureuses perspectives. — Je lui avois fait
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Voir dans plusieus occasions , h son grand regret , que la moindre de mes faveurs de-
voit êfre le résultat de (Il s'arrêta
fà ) et non pas de mon libre choix.
Ce discours pensa détruire tout leur ouvrage. J'étois , en ne peut pas plus , choquée. Mais les prétendues Ladis s'interposèrent. La plus ancienne le réprimanda sévèrement. Elle lui dit qu'il devoit être bien content de ce que je venois de dire. Elle ne demandoit pas d'autre condition. Eh l quoi ! Monsieur, continua-t-elle d'ua air d'autorité , voudriez- vous commettre des fautes , et exiger ensuite qu on vous en récompense ?
Alors elles m'engagèrent dans une conversation plus agréable. La prétendue Lady Bstty dit : que Lord M . . . , Lady Sadîeir et elle s'intéresseroient pour procurer une réconciliation générale entre nos deux familles. Et cela de concert avec mon oncle Harlowe ; ouvertement ou en secret , comme on le croiroit le plus à propos. Les animosités , continua-t-elle , ont été portées trop loin d'un côté et de l'autre , on avoit montré trop peu de soin pour adoucir ou guérir la plaie. Mon père verroit qu'elles étoient capables de le traiter en frère et en ami y mon frère et ma sœur seroient^ convaincus qu'il n'y avoit pas matière à une jalousie , à une envie nées de motifs trop indignes pour être avoués.
DE Clarisse Harlowe. ^17
Ponvois-je m'einpêcher , ina chère , d'être contente d'elles? Permettez- moi de m'interrompre ici. La tâche commence à devenir trop pénible pour le cœur de
Votre Clarisse Harlowe (jJiO.
{% LETTRE CCCXIIL
Miss Clarisse HarlowE-
( En continuation. )
J 'ai été très-m-al , et obligée de quitter la plume. Je me suis crue prête à rn'éyanouir. Mais je suis mieux à présent. Ainsi je vais continuer.
Plus nous parlions, plus le^ prétendues Damnes semhloie:nt se prendre d'amitié pour moi. La Lady Betty fit appeler Madame Moore , et lui demanda si elle avoit des appartemens pour la loger pendant trois ou quatre jours , avec sa nièce , sa femmede-chambre et deux laquais.
M. LoveJace répondit qu'oui. Elle n'oseroit pas demander à sa chère nièce Lovelace , ( permettez- moi , ma chère , médit-elle tout bas , CQ charmant style devant des étrangers : je garderai le secret de votre oncle , ) si elle seroit bien venue ou non si près d'elle ; cependant taat qu'elle seroit dans ces cantons , elle ne
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inanqueroit pas de venir tous les soîrs. — Qu'en dires- vous , cousine Charlotte ?
La prétendue Charlotte répendit : que ce seroit pour elle le plus grand des plaisirs.
Lady Betty lui dit qu'elle étoit une iîlîe fort obligeante ; elle dit aussi qu'elle aiir.oit beaucoup Tendroit ; que sa cousine Le^sonauroit la bonté de l'excuser; Tair de la campagne , la con^pagn'e qu'elle au- Toit , lui feroient beaucoup de bien. Elle n'iroit jr.mais dons la ville sombre et enfumée de Londres , si elle pouvoit s'en empêcher. E^n un mot , ma chère , me ditelle , je resterai jusqu'à ce que vous ayez reçu des nouvelles de Miss Howe , et que vous m'ayez promis de m'accom.pagner au château de Glenham ; je ne me priverai pas un seulmom.ent de votre compagnie j tant qu'il me sera possible d'en jouir. Comme nous sommes ici si près de la ville, St. Edman, mon homme d'affaires, pourra venir prendre ici mes instructions. — A propos, ma nièce Charlotte ; un mot, mon ■enfant.
Elles se retirèrent quelques minutes à r.iUire bout de la chambre, et parlèrent de leurs habits de nuit.
Miss Charlotte dit; on les enverra chercher par Morrison. — Vous avez raison , dit l'autre. — Mais j'ai quelques lettres dans m^a cassette, qu'il faut que j'aie absolument , et vous savez , Charlotte, que je n'en confie hs clefs à personne.
DE Clarisse Harlowe. 519
Morrison ne pourroit-elle pas apporter la cassette avec elle ? —
Non ; je la crois plus en sûreté où elle est. J'ai entendu parler d'un vol commis :: il y a deux jours, au bas de la colline d'Hamsiead ; et je serois ruinée , si je perdois ma cassette. Ainsi le meilleur parti est d'aller à la ville nous déshabiller , d y laisser nos bijoux : ensuite nous reviendrons et nous serons beaucoup plus à noire aise à tous égards.
Pour moi , je m^ctonnois qu'elles eussent pu se charger de tant de pierreries ; mais je regardois ce soin de leur part .comme une marque de respect pour moi.
Elles parlèrent ensuite d'une autre visite de cérémonie qu'elles avoient intention de faire, si elles ne m/eussent pas trouvé si singulièrement engageante.
Elles parîoient assez haut pour que je les entendisse , et sans doute exprès , quoiqu'elles affectassent de se parler à roreille.: elles finirent par faire de m.oi de grands éloges.
Je ne fus pas nssez folle pour les croire, ou pour m'enorgueiilir de leur panégyri- <[ue ; cependant ne les soupçonnant pas ,, je n'éîois pas fâchée , soit que je dusse devenir ou non leur parente, d'une connoissance qui débutoit si favorablement avec des Dames dont on m'avoit toujours parlé d'une manière très-honorable. Ce- ■ pesfldant leurs louanges excessives me firent
juger qu'à certains égards^ quoique je ne
susse pas positivement en quoi elles ëtoient
au-dessous de l'idée que je m'étois formée
d'elles.
L'archi- séducteur s'étoit retiré à l'autre bout de la chambre, sans doute pour me laisser plus de liberté d'entendre ces louanges préméditées. ,11 parcouroit un livre qui n'eût pas arrêté son attention un seul instant , s'il n'eût pas agi de concert. C'étoit la méthode de bien vivre et de bien mourir , par Taylor. Lorsque les prétendues Dames me joignirent , il s'approcha en le tenant à la main. « Voilà , ma chçre , un livre singulier. Le vieux théologien affecte un style bien fleuri pour un sujet aussi sérieux. Cela me fait souvenir des funérailles de campagne , où les jeunes filles, lorsqu'une de' leurs compagnes vient à mourir , surtout si c'est une vierge , ou soit disant telle , jonchent le cercueil de fleurs. »
Alors il posa le livre , et faisant une pirouette sur le talon , avec un de ses airs de gaieté ordinaires. Hé bien, Mesdames, ditil , êtes-vous résolues de venir loger auprès de ma charmante ?
Assurément , répondirent-elles.
Jamais il n'y eut rien de si rusé et de si' artificieux que ces deux femmes. C'étoient des créatures bien exercées , cependant aimaoles , et qui dévoient avoir été fort bien élevées. Kelas ! peut-être ont-elles.
DE Clarisse Harlowe. \ii fait un temps les délices de leur parens .comme je faisois celles des miens : et qui sait par quelles ruses diaboliques elles ont été ainsi entraînées à leur perte éternelle ? Ah ! ma chère , que cette reflexion en fait naître de cruelles !
Mais cet homme ! Non , jamais homme ne fut plus profond , plus consommé dans Tart de la séduction , excepté .peut-être -ce détestable Tomlinson, -dont Page et la gravité , joints à une solidité de raison et de jugement peu commame , lui donnoicnt des avantages pour Timposture , que ri:utre n'a pas encore eu le temps d'acquérir.
Qu'il est triste pour moi d'avoir eu le malheur de rencontrer de-ux rai.?ériîbjes de cette espèce', dont on ne trouverait peutêtre pas les deux pareils dans le moade entier ! — Tous deux si déterminés à Riivre jusqu'au bout leurs barbares et perfides complots sur une malheureuse jeune créature qui ne leur a jamais fait m voulu de niai. Je vais vous donner une légère idée -de la conduite concertée que ces deux femmes et lui tenoienî ensemble devant moi.
M. Lovelace montroit pour sa préi*enck:e îan^e beaucoup de respect et une grande d-férence pour tout ce qu'elle difoitx II lui donna toujou^'-s raison dans le^ réparties et les Tépliq-ues qui eurent lieu ^arre «ux. J'aurois cependant p-u voir aisémi^Bt que c'étoit HB ao^ord eatr'elle et lui j, €t
^11 Histoire
qu'il contenoit pur égard pour elle cctt-
vivacité , cette pointe caust'ique qu'il h'isQ
-soit agir contre Miss Montaigu, et qu'un
bel esprit peut rarement s'empêcher de
faire sentir, lorsqu'il trouve Toccasion de
briller.
La prétendue Miss Montaigu étoit encore p'u3 respectueuse envers sa prétendue tante ; tandis que celle-<;i gardant la dignité -du caractère qu'elle a appris , et les raillant tous deux de l'air d'une personne qui se fie sur la supériorité que Tâge et la fortune lui donne sur des jeunes personnes qui peuvent un jour lui avoir obligation , ■soit pendant sa vie , soit après sa mort.
Cependant la sévérité de sa raillerie tomboit principalement sur M. Lovelace , à l'ocçasioa du caractère des femmes qui tenoient le logement que je m'étois crue, disoit- elle , si biea fondée à quitter secrètefnent.
Cela me fa't tressaillir de surprise. Jus- ^'alors je n avois point soupçonné ce vii Tomlînson ,• je conclus , { et votre lettre idu €-pt (*) favorisoit ma conséquence ) qm SI cette maisan étoit d'une mauvaise îenomméc; lui ou M. Mennell m'en auroir dit quelque chose à mots couverts, quoiqu? les hôtesses nem'eus>ent pas pré- VWiue en leur faveur. Je nV/ois remarqué
([*') Voyees? leto^ forgée , N«>. ccxxxix.
DE Clarisse Ha-ri.ow^. 313 en elles rien de blâmable jusqu'au mercredi soir de l'incendie , qu'aucune d'elles ne vint à mon secours , quoique je fusse sûre qu'elles entendaient mes cris, et qu'elles avoient autant de raisons que moi d'être effrayées du feu , si ce n'eut pas été un vil complot.
A cette ouverture , je jettai un regard d'indignation sur M. Lovelace.
Il parut interdit ; rimpatience m.e prend, seulement en me rappelant tous les airs trompeurs de ce perfide et vil séducteur, ^ais comment éîoît-il possible qu'avec même le teint fleuri de sa jeunesse , il pût ainsi rougir à commandem.ent ? Car il rougit en efîet et plus d une fois à cette occasion : et ce rouge étoit d'un cramoisi foncé et très-naturel , à ce qu'il me parut.; mais lisait si bien se contrefaire qu'il semble capable de prendre toutes sortes de caractères, ses muscles, ses trait-s (*)
(*) Il est à propos <i'cbserver que ia rougeur <k M. Loveiace avoit une cause plus natijctlle , q»e celle qiie lui attribuoir Clarisse. C'éroi: un rouge -d'in'':gnatioji , comme il Ta avoué -depuis à son nini Belford ; car la prétendue Lady Betry avoit mai joué son rôle en condamnant cette maison. Il -eut beaucoup de peine à réparer cette bévue , étraïc ob'igé ce suivre cette ouverture et de s'écarter de son premier dessein qui ^éroit de faire dire du bieo des gens de cette maison , ahr. de faire conseniir-s? teDe à y retouri^er , ne fiV-ce que sur le prétr.jt.%£ d'y faire preiidrje :&€s ihabifô ^^our ks -pcirier gè.
314 Histoire
■sont au commancî^inent de sa volonté per erse.
La préten.^ue Lady coîitînna en disant, qu'elle avoit pris sur elle de faire prendre <îes informations à ses genç, sur ce qu'elle avoir appris que j'avo's quitté cette maison pat digour, et quoiqu'elle n'en eut pas entendu dire beaucoup de mal; cependant il y en avoit assez pour s'étonner que son neveu m.enât son épouse^ et surtout une personne d'un caractère aussi délicat , dans une 'maison qui, si elle n'avoit pas une mauvaise renommée , n'en avoit pas non plus une bonne,
Vous devez penser , m.a chère , que ce langage me fit aimer beaucoup plus Lady Betty. Je suppose que cela éîo't concerté entr'eux pour me la faire goûter davantage. Il dit qu'il étoît surpris qu^'elle eut ent&ndu de mauvais rapports £ur le compte de ces femmes ; qu'il n'avoit jamais oui dire (m'eiles méritassent pareille répuia^ îion. Il est vrai qu'il étoit aisé de voir qu'elles n'éto'ent pas excessivement délicates , quoi-^u'on ne put pas leur reprocher néan'îioiiis d'être -^ans délicatesse. Leur fiçon de vivre, ^n louaut des logetnens et eo prenmt des pensionnaires , ( quoiqu'il f^iît ouï dli^ qu'elles étoient £«£c2 d.îïïoil s sur le choix) devo't les l^Tter uîtiir-elkmeîit à des complaisances jîas :?ioTes et plus engageantes Ceptnésm:^ «ûfllinU'i-t-ii j li est tièsdiiâivile
DE Clarïsse Harlowe. 32.5 pour des personne d'un caractère gai , de ^se comporter de façon à échapper à la critique. La gaieté , la fratichise dans k -sexe , et cela étoir bien malheureu-x, exposoient zouvQut d'honnêtes femmes , qu-e leur fortune ne m^ettoit pas au-dessus du commun , a une censure peu charitable.
Il désira cependant que Lady Betty lui dît •ce qu'elle en avoit appris : quoique maintenant cela devînt a^ssez indifférent, p-arc-e qu'il ne vouloit jamais me proposer d'y remettre. le pied. ïl la pria de s'expliquer sans aucun ménagement. — C'est peu de chose, dit-eile : on m'a seulement infor- Tnée qu'il logeoit dans cette m;aison plus de femmes que d^hommes , et qu'on y recevoit plus de visites d'hommes que de fem.m.es. Je ne réponds pas , continua-telle , que les auteurs .de ce propos ne fussent mal intentionnés ; mais on me l'a dit de façon à me laisser quelque chose de plus ^ entendre.
C'étoit , dit-il, la méthode ordinaire t3ont se -servoient les détracteurs pour faire penser plus de mal qu'ils n'en disoient. 'Les personnes et les choses ont toujours deux faces, et chacun pouvoit choisir ua côté , selon qu'il étoit bien ou m^al intentionné. J ai obrervé , dit-ii , que le corps de logis du devant étoit fort bien rempli , q^-Kil-eroyoit qu'il y avoit plus d'un sexe que d'un ^utre; car j'ai remarqué , en sdiant Et yeiiant ^ plusteuis fenïines qai
3^^ Histoire
avoient Tair d être fort aimables et trèsmodestes, et il est très- probable qu'elles oe sont pas assez négligées pour ne recevoir aucunes visites de lours parens et de ieurs amis des deux sexes : mais au reste elles navoient rien de comniun avec iious , m nous avec eljes. Nous ne nous étions jamais trouvés dans leur compagnie : nous occupions la partie la plus agréable et la plus retirée sur les derrières j que nous tenions en quelque façoa •seuls , avec Tusage d'un sallon sur la rue pour servir d'antichambre à nos domestiques , et pour recevoir les visites du cominun , ou nos marchands et ouvriers, à qui nous ne permettions jamais de monter. Il avoit toujours aimé, disoit-il, à dire les choses comme elles lui paroissoient être : personne au monde n'avoit souffert plus q-ue lui de la calomnie.
Il avoua que les femines dévoient être plus scrupuleuses que les hommes sur le -choix d'un logement. Il souhaitoit néanmoins qu'elles voulussent plutôt juger sur les faits que sur les soupçons vagues , surtout lorsqu'elles parloient Fune dp l'autre. Il ne faisoit aucune réflexion sur ks personnes qui avoient pu donner ces instr Jetions ou plutôt ces conjectures à Lady ii^ny , quelles qu'elles fussent -. il ne scroyoït pas non plus obligé de se faire ï avocat défi femmes attaquées ou sot^pf QBûées tiaxis leur jépmmoxi par des Da»
D E C L A R I s s £ H A R L O W E. 3 27 -mes pleines cle vertu et d'honneur. Ces gens- là au reste n'étaienî pas d'une assez grande importaace , pour qu'on s'en oc- •cupât si long -temps.
La prétendue Lady Betty dit, que tous ceux qui la connoissoiemne l'accuseroient pas d'aimer à censurer les autres. Qu'elle n'avoit pu penser bien n^al d'une maison où eîîe le voyoit demeurer si long- temps avec moi , que j'avois plutôt contre ces femm^es des raisons négatives que des faits positifs ; que d'ailleurs le Capitaine Tomîinson ^ qui étoit un homme sensé et pénétrant , ne leur avoit fait aucun reproche. J'ai envie, nièce Charlotte, continua- 1idie , com^me mon neveu n'a point abandonné ce logement , vous et moi , ( car ma chère Miss Harlowe, ayant de l'aversion pour ces femmes , je ne lui dtmau- <lerai point sa compagnie ) que nous aillions y prendre une tasse de the avant de sortir Se Londres , pour voir quelle espèce de gens c'est. On m'a peint cette Mde. Sinclair comme une terrible femme, et d'une mine repoussante.
De tout mon coeur ., Madame. Etant -dans la compagnie d'une si honorable Lady, il n'est guères de lieu où je me £^se scrupule d^aller.
Cétoit Milady à chaque mot : et cb la voyant assez iière de son titre et de lîa parure . j'aurois pu m'appercevoii qu'^lje js'éîoit ^as accoatumée à ïim m à ïmm^
31^ Histoire
Qu'en dites - vous , cousin Lovélace 1 Quoique Lady Sarah soit une femme fort mélancolique, elle est très- curieuse de tout ce qui vous regarde. Il faut qu^à mon retour je l'informe de tout ces détails.
De tout mon cœur , répondit-il , je vous accompagnerai partout où il vous plaira. Vous verrez de très- beaux appartemens et des gens très-civils.
Il y auroit bien du malheur , répondit Miss Montaigu , si elles nous en faisoient juger autrement.
On vint alors à parler de famille ; de leur bonheur à tous , lorsque je viendrois , comme elles Tespéroient^ à Taugmenter.
Elles dirent que Milord M et Lady
Sarah avoient un grand désir de me voir- Que d'amis et d'admirateurs vous auriez î s'écria- t-elle en Levant les mains. ( Ok , -ma chcre ! comme ces créatures dévoient jouir de ieur triomphe sur une pauvre innocente dévouée pendant tout ce temps M leurs impx)sîur::s l ) Quel mortel heureux leur cou.-in ailoit étreJ — -Cir, dit Tautre Betty , nous ne nous donnerons pas la mortification seulement de supposer , que je ne ferois pas partie de leur famille.
On dit un mot des prcs;.ns de nocex, Eile avoit décidé que j'irois avec elle au ■château de -Glenham. Elle ne vouloit pas absolument itre refusée ^ quand même fille devroit rester pour moi une iejuaijîe ^ pUis £[U£ 2Qn lempi £^
DE Clarisse Harlowe. 319
Elle attendoit avec impatience , disoiî" elle , votre réponse. Il falloit que je vouS écrivisse pour Taccélérer. Il falloit que Miss Howé sut tout ce qui s'étoit passé depuis ma dernière lettre. Cette réponse pourroit me décider absolument en leur faveur et pour son neveu ; elle espéroit qu'alors je n'aurois plus lieu de songer à prendre de nouvelles mesures.
En eff-^t , ma chère , mon desseiu étoit dans ce mioment , si je ne recevois pas de vos nouvelles le lendemain matin , de vous dépêcher un exprès à cheval , et de vous informer de tous les détails , afin que vous pussiez , si vous le jugiez à propos , remettre à un autre jour Tarrivée de Mde. Townsend. — Mais je fus misérablement prévenue.
Elle me fit promettî-e que je vous écrîrois sur cet article, soit que je reçusse de vos nouvelles ou non. Elle dcvoit envoyer un de ses domestiques en poste avec ma lettre , pour vous la remettre ^ et me rapporter votre réponse."
Alors elle s'étendit sur vos louanges , que vous méritiez, ma chère , et sur le plaisir que lui feroit l'honneur de votre connoissance.
La prétendue Miss Montaigu se joignit à elle , autant pour elle que pour sa sœur.
Qu'elles étoient bien dressées toutes deux dans leur infernal rôle ]
33^ Histoire
Oh , ma chère ! quels risques ne cou- Tent pas ces filles étourdies , qui s'arrachent de la protection de leurs amis naturels pour se jeter dans le vaste espace du monde !
Elles parlèrent ensuite de réconciliation, <i'une intime liaison avec tous mes parens , particulièrement avec ma mère ; elles donnèrent à cette chère et bonne mère les louanges que lui donnent tous ceux qui ont le bonheur de la connoître. Ah ! ma chère M'ss Howe! J'avois presque oublié mes ressenti mens contre le prétendu neveu ! — Tant de choses agréables que j'entendois autour de moi , me faispient penser que si c'étoient votre avis , et que je pusse me résoudj-e à pardonner au misérable un outrage si bassement prémédité , €t que je pusse m'empêcher de mépriser Tingrat pour tous ses méchans artifices , je pourrois n'être pas malheureuse en m'alliant avec une famille aussi respectable. Cependant , me disois-je en même temps à moi-même, que toutes ces apparences de bonheur qui s^ofTrent à m.oi , sont mêlées d'amertume et de mal ! Néanmoins , comme mes flatteuses espérances me lais- 5oient moins voir de fautes dans la conduite de ces prétendues Dames , ^uç. je xi'en ai apperçu depuis en me rappelant avec horreur toute cette scène , je commençois à me reprocher de ne m'étre pu* d'abord jetée sous leur protection.
DE Clarïsse Harlowe. 3^1
Mais au milieu de toutes ces agréables perspectives , il ne faut pas que j'oublie , dit Lady Betty, que je dois aller à la ville.
Elle ordonna donc alors qu'on amenât son carrosse à la porte. — Nous irons toutes à la ville ensemble , dit-elle , et nous reviendrons ensemble. Morrison restera ici , et verra à ranger mon appartement et ma chambre à coucher comme elle sait que je les aime ; car je suis très-délicate sur cet article. Les domestiques de ma cousine Leeson se chargeront de ce qui regarde mon paquet de nuit, et autres détails de cette nature. Cela vous fera prendre ua peu l''air, ma chère , et ce sera une occasion pour M. Lovelace de faire porter vos habits chez Mde. Leeson , et nous pourrons les rapporter ici avec nous.
Je n'avois nulle intention d'acquiescer à cette demande ; mais comme je ne m'imaginois point qu'elle insisteroit pour que je fusse à la ville avec elles , je n'y répon- <iis rien.
Je suis fatiguée : il faut que je quitte encore la plume. Cruel passé ! cruel souyeiiir ! que vous me faites souiirir i (J^)
33^ Histoire
(T[) LETTRE CCCXIV.
Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe«
{En continuation. )
x\ u milieu de toutes ces douceurs , le carrosse arrive à la porte. La prétendue Lady Betty me conjure de les accompagner chez leur cousine Leeson. Je la prie de m'excuser , sans cependant rien soupçonner.— Elle ne vouloit absolument pas être refusée. Que macondescendanceferoit de plaisir à sa cousine Leeson! — Sa cousins Leeson n'étoit pas indigne de ma con- Roissance. Ceseroitlui faiielaplus grande faveur du monde.
Je me défendis sur mon habillement.
Cette objection ne fut pas reçue. Elle dit à Mde. Moore de faire préparer à souper pour neuf heures.
M. Lovelace , le vil hypocrite , Titifâme trompeur , voyant , disoit-il , la répugnance que favois pour aller à la ville , supplia Alilady de ne point insister.
Elle dit qu'elle étoit trop jalouse de ma compagnie pour se rendre : elle me ■supplia de l'obliger par cette complaisance. Eliefit un mouvement pour a!ler chercher mon évantail elle - même. Enfin elle fut si pressante, que mes pieds obéi-
DE Clarisse Harlowe. 535 rent contre mon intention et mes refus. Je fus en quelque sorte conduite par elle dans ce carrosse : elle me fît monter la première et elle me suivit. Ensuite sa prétendue nièce et le misérable Lovelace prirent leurs places dans la voiture , qui partit aussitôt. Pendant tout le chemin , ce ne fut que complaisance et marques d'affection. Elles répétoient à chaque instant combien cette visite inattendue va faire plaisir à la cousine Leeson? Et quelle satisfaction délicieuse pour une ame aussi sensible que la mienne , en voyant combien j'en causois à tous ceux qui avoient l'avantage de me connoître ?
Le cruel, le barbare séducteur , (comme je me le suis rappelé depuis ) étoit dans un transport de joie pendant tout le chemin , et l'on voyoit combien d'efforts il faisoit pour la cacher. L'homme abominable ! que je l'abhorre ! quel amas de méchancetés doit reposer au fond de son intriguant et perfide cœur! — Quelle victime dévouée je devois paroître à tous leurs yeux !
Quoique je ne fusse pas bien satisfaite , cependant je ne soupçonnois aucun danger ; ils tâchoient tous de me mettre audessus de la crainte et au dessus de moimême aussi , en m'enivrant de propos flatteurs.
Mais imaginez, ma chère ^ de quelle terrible impression je fus frappée , lors-.
3?4 Histoire
que le carrosse traversant des rues et des carrefours qui m'étoient inconnus , vient à ralentir le pas , et que j'apperçois l'effroyable maison delà femme la plus terrible pour moi qui soit au monde î
Ciel^ ayez pitié de moi! cria la pauvre dupe en mettant la tête hors de la voiture! — M. Lovelace! — Madame! en m'adressant à la prétendue Lady Betty et à sa nièce , les yeux et les mains levées. — Ciel , ayez pitié de moi !
Quoi ! quoi ! quoi! ma chère [
Il tira le cordon — quel besoin de venir par ici , dit-il ? — Mais puisque nous y sommes , je ne veux que vous faire une question. Ma chère ame ! pourquoi ces craintes ?
Le cocher s*arrêta : son laquais qui étoit derrière avec un de la Lady , descendit. — Demandez, dit- il , s'il y a quelques lettres pour moi ? Qui sait , ma chère , en se tournant vers moi , s'il ne pourroit pas déjà y en avoir une du Capitaine? — Nous ne sortirons pas de la voiture — ne craignez rien — pourquoi tant de frayeur ? — Ôii ! les esprits si susceptibles , osa dire cet exicrable et insultant séducteur ! Mon cœur fut atteint dans ce moment d'un pressentiment terrible. J'étois prête à m'évanouir. — Pourquoi cette terreur, ma chère vie? vous ne bougerez pas de la voiture. — Mais une seule question , puisque ce cocher oous a amenés par ici»
DE Clarisse Harlowe. 335.
Votre Dame va tomber en fo. blesse , j'écria l'exécrable Lady Betty, en s'adressant à lui. Ma chère nièce, (oui , vous serez ma nièce, en me prenant la main ) de grâce descendons, si vous vous trouvez si mal. — Descendons , — seulement pour prendre un verre d'eau et un peu de sels. — En vérité , il faut descendre.
Non, non, non; je suis bien; tout-àfait bien. — Est-ce que le cocher ne veut pas aller? — Encore une fois , je me porte bien — très-bien — oui ^ très-bien. — Allons , cocher , mettant la tête hors de la portière. — Allons , cocher , partons. •— Mais ma voix étoit trop foible pour être entendue. Le cocher s'arrêta à la porte. Comme j'etois tremblante ! Dorcas, entendant la voiture s'arrêter , vint à la porte.
Ma très-chère ame, me dit ce vil séducteur, comme hors d'haleine ; non, vous ne descendrez pas. — Dorcas, y a-t-il quelques lettres pour moi ?
Il y en a deux , Monsieur. Et il y a ici un M.... y M. Belton , qui vous attend depuis une heure.
Je vais lui parler dans l'instant. Ouvrez la portière. — - Vous ne descendrez pas ,. ma chère.
Je poussai un soupir , comme si j'eusse été prête à rendre Tame.
Mais , mon neveu, il faut descendre. — Votre Dame va tomber en foibiesse. -»
^l6 Histoire '
Ma bonne , un verre d'eau et quelques sels ! — Ma chère , il faut bien que voiis descendiez. — Vous allez vous trouver mal^ mon enfant. — Il faut que nous coupions vos lacets. — (Je crois qu'alors mon visage changea cent fois de couleur. ) Vraimgnt , ma chère ^ il faut absolument descendre.
Il savoit, dit-il , que je me trouverois bien dès le moment que le carrosse s'éloigneroit de cette maison. Il jura sur soa ame, que je ne devois point descendre , et que je ne descendroispas.
Hé mon Dieu , mon Dieu, mon neveu!
mon Dieu , mon Dieu , mon cousin ! dirent les deux femmes à la fois , que de bruit vous faites pour rien ! Vous persuaderiez à Madame , qu'elle doit craindre en effet de descendre. Ne voyez vous pas qu elle va tomber tout-à-Theure en foiblesse ?
En vérité , Madame , dit le vil séducteur , il ne faut point violenter là-dessus la volonté de mon cher amour.
Sottise : allons , vous êtes un fou — que d'embarras vous faites ! Je devine ce que c'est : vous avez honte de nous laisser connoître chez quelle sorte de gens vous avez conduit Madame. Mais descendez donc vous-même, parlez à votre ami et prenez vos lettres.
Il descendit ; mais il ferma la portière après lui, pour m'obliger, dit-il.
Madame , dis- je , le carrosse peutpartin
DE Clarisse Harlov/e. 337
Il va partir , ma chère vie , dit Loveîace; — mais il ne donna point , ni n'eut envie de donner des ordres pour quil partit.
Eh , Madame, de grâce, que le carrosse parte. — M. Lovelace peut bien nous suivre.
En vérité , ma chère , vous êtes fort mal ! — En vérité, il faudroit descendre. — Descendez seulement pour un quartd'heure. — Seulement l'instant de donner vos ordres pour vos effets. Que pouvez- vous craindre à ma compagnie et celle de ma nièce. Il faut que ces gens- là se soient singulièrement mal conduits avec vous. — Par le ciel , je veux m'en informer ! — Je verrai quelles sortes de gens c'est.
L'affreuse hôtesse se présenta aussitôt à la portière. — Je vous demande pardon , ma chère Dam.e, en miOntant sur le marche-pied de la portière , si nous avons eu le malheur de vous déplaire. — Mesdames, continua-t-elle j en s'adressant aux autres , voudriez-vous bien avoir la bonté de descendre ?
Hé bien , ma chère , me dit à l'oreille la prétendue Lady Betty , je vois maintenant que l'horrible description qu'on nous a faite d'une personne que nous n'avons jamais vue , tourne à son avantage. — Je pensois que cette femme étoit un monstre. — En vérité , elle me paroît supportable.
Toms VIIL P
33S Histoire
Je craignis de tomber sans connoîssattce^ mais je retusois toujours de sortir. — Cocher ! — * cocher ! — cocher ! cfiai-je d'une voix éteinte , tantôt en dedans , tantôt la tête en dehors de la portière , partons.
Mon cœur étoit agité de pressentimens que je ne pou vois m'expiiquer à moi- même î Car je ne soupçonnois pas encore ces femmes. Pvlais lantipathic que j'avois pouf cette infâme maison , l'horreur de m/en trouver si près . lorsque je m'y attendois le mDins , la vue de raffrcuse Sinclair , tout , en un mot , me fit agir comme une personne hors d'elle-même.
Cependant on apporta un verre d'eau et des sels* La prétendue Lady Bettyme le fit boire. Dieu sait , ce qu'il pouvoit y avoir encore dans ce breuvage.
Vraiment, dit-elîe tout bas , je serai bien aise de voir quelle espèce de personnes sont ces nièces. Je me connois en sentimens honnêtes ! On ne m'en impose pas , quand on en manque. Vous ne pouvez assurément pas , ma chère , avoir tant d'horreur de rentrer avec nous pour quelcti3s minutes dans une maison où vous avez logé et même été pensionnaire pen^ dant plusieurs semaines ; à moins que ces femmes ne fussent d'une impudence et d'une bassesse dont mon neveu ne s'est point apperçu.
DE Clarisse H a r l o w e. 339 Elle dit au laquais d'ouvrir la portière , fet elle sortit de la voiture. Ma chère Deinoîseiîe , me dit l'autre , permettez que je vous suive ; car j'étois près de la portière. Ne craignez rien , je ne vous quitterai pas d'un instant.
Venez, ma chère , dit la prétendue Lady, donnez -m^oi votre main ; elk me tendoit la sienne : obligez-moi cette seule fois.
Je bénirai vos pas , dit la vieille créature , si vous voulez honorer encore une fois ma maison de votre présence.
Cependant le peuple s'attroupoit autour de la voiture; mais j'étois trop affectée pour y faire attention.
La prétendue Miss Montaigu mepressa une seconde fois, se tenant debout com^me prête à descendre si je lui fiisois place : Oh, mon Dieu ^ ma chère ! qui peut supporter cette foule ?
Que pensera ce peuple ?
. La prétendue Lady me pressa encore en m.e tendant ses deux mains. — Seulement, ma chère, l'instant de donner des ordres pour vos effets.
Ainsi pressée, et rencontrant les regards de la foule , en jetant alors les yeux autour de moi , avec des Dames si richement habillées , et voyant le peuple se parler à l'oreille , dans un moment fatal je descendis de la voiture , toute tremblante , forcée de m'appuyer de mes deux
Pz
J40 Histoire
inains sur les bras de la prétendue Lady Betty ; car j'étois trop eitrayée poiir songer à la cérémonie. — Ah! plût à Dieu que je fusse tombée morte sur le seuil de cette maison de crimes !
Nous ne resterons que quelques minutes , ma chère ! — Que quelques minutes , répéta la perfide, pouvant à peine respirer de sa joie , comme j'y ai pensé depuis , d'avoir ainsi triomphé d'une malheureuse victime !
Allons , Madame Sinclair , je crois que c est votre nom , montrez-nous le chemm ; en ta suivant et me conduisant , j'ai une très-grande soif. —Vous m/avez elTrayée , ma chère, avec vos étranges frayeurs, — Il faut nous faire du thé, Mde. Sinclair , si cela se peut , et dans le moment. Nous avons loin^à aller , et il nous faut retourner à Hamstead ce soir. ^ ^ ,
Il sera prêt dans un moment , s'écria îa malheureuse , nous avons de Teau au
feu.
Hâtez -vous. — Allons , venez , ma chère , me dit-elle , en me conduisant à travers le passage qui mcnoit dans le fatal corps de logis du derrière. — Appuyezvous sur moi. — Cependant vous tremblez 1
Comme vos pas sont chancelans ! ma
chère nièce Lovelace , me dit-elle , as^ez haut pour que l'affreuse vieille Fentendit. Pourquoi ces troubles dans vos esprits ? Nous allons sortir dans un instant.
DE Clarisse Harlo\ve. 341
Ce fut ainsi qu'elle conduisit la malheureuse victime dans ce saiion qu'elle ns connoissoit que trop.
Jamais personne ne fut si honnête, si douce , si prévenante , que l'odieuse hôtesse , débitant tout ce qu'elle put dire d'obligeant , du ton le plus doucereux et le plus mignard. Je crus alors qu'elle s'en laissoit im.poser par la dignité d'une Dame de qualité, toute brillante de pierreries.
Le thé fut apporté aussitôt. Je crois qu'il n'y avoit point de M. Belton : car je ne vis point que le misérable s'écartât pour parler à personne ; à moins que ce ne fût pendant le temps que nous disputions da^s la voiture. — Je ne vis point non plus de M. Belton paroitre à la table à thé.
On m/en fit boire deux tasses avec du lait f les deux prétendues Dames me pressant tour-à-tour gracieusement d^i prendre une. J'étois stupide entre leurs mains; j^étois si suffoquée de vapeurs , que je pouvois à peine avaler.
Il me vint une idée qui ne fit que passer : c'est que le thé , et surtout la dernière tasse , avoit un goût extraordinaire. Voyant que je le goûîois ^ on m*observa que le lait étoit de Londres , et qu'il n'étoit pas à beaucoup près, aussi bon que celui qu'elles tiroient de leurs propres laiteries.
Je ne doute point que les deux tasses d^ thé que je pris , et peut-être aussi les
34^ Histoire
sels, n'eussent été préparés pour moi , dans lequel cas il convenoit plus à leurs vues^ de m^aider à les prendre , que de me les laisser prendre seule. J'étois mal disposée auparavant ; mais je sentis que ma tête s'embarrassoit de plus en plus après , et une douleur sourde et pesante qui engourdissoit tous m.es sens ; mais j'imputois cet effet à ma terreur.
Cependant à la prière de ces prétendues Dames, je montai en haut, suivie de Dorcas , qui affecta de pleurer de joie et du plaisir de revoir encore une fois mon céleste visage , telle fut l'expression de cette vile créature ; et sur-le-champ je me miis à choisi? quelques-uns de mes habits pour les emporter, ordonnant de m'envoyer les autres.
Tandis que j'étois ainsi occupée , la prétendue Lady Betty monta à la hâte ^ et d'un air pressé. — Ma chère , vous ne serez pas long-temps à être prête. Mon neveu est très-occupé à répondre à ses lettres. Ainsi je vais sortir un moment et changer d'habits , et dans Tinstant je suis à vous.
Oh Madame ! — Je suis prête ! — Me voilà prête ! — Vous ne devez pas me laisser ici , et toute effrayée je tombai foible sur une chaise.
Je reviens dans Tinstant , dans l'instant — avant même que vous soyez prête — avant que vous ayez pu faire tous vos
DE Clarisse Harlowe. 345 paquctî — il ne faut pas nous mettre à la nuit. — Les voleurs dont nous avons entendu parler , pourroient être en campagne maintenant. — Il ne faut pas nous metrre à la nuit.
Elle dispaîut avant qiie j'eu?se îe temps de répliquer une parole. Sa prétendue nièce sortir avec elle , sans m'en prévenir.
Je n'avois encore aucun soupçon que ces femmes ne fussent pas réellement ces Dames dont elles jouoient le rôle , et je me reprochois m^a foiblessc et mes vaines frayeurs.
Il n'eit pas possible , pensois-je , que ces Dames veulent se prêter à quelque trahison contre une malheureuse créautre qu'elles paroissent tant aimer. — Elles sont sans doute les personnes qu'elles paroissent être. — Quelle folie d'en douter ! Elles ont l'air , rhabillemcnt , la dignité de femmes de qualité. Que ce soupçon , tout léger qu'il est , est peu généreux , et indigne d'elles et de ma charité !
Ainsi recouvrant mes esprits , autant que cela se pouvoit, ( car je devenois de plus en plus pesante et assoupie , ) je m'éîonnois avec Dorcas d'où pouvoit venir cette singulière pesanteur , me frottant les yeux et prenant quelques prises de son tabac , l'une après l'autre , presque sans effet, je ccntinuois de faire mes paquets. Quand j'eus fini , que tous mes habits furent empaquetés , et que n'ayant plus à m'oc-
cuper que de mes idées , je trouvai qu'elles tardoient long-temps , je crus que j'allois devenir folle. Je mi'enfermai dans la chambre qui avoit été la mienne , je me mis à genoux, et je priois sans savoir pour quel but; je ressorîis ensuite : il est presque nuit noire, dis- je. Où est, où est M. Lovelace ?
Il vint à moi , ne faisant d'abord aucune attention à mja consternation et à mon air égaré , ( car ce qu'ils m'avoient donné m'avoient renversé la tête. ) — Tout va bien , dit - il , ma chère. — Voici quelques lignes du capitaine Tomlinson.
Tout alloit bien en effet pour l'infâme dessein du plus cruel et du plus scélérat de tous les homm.es !
Je dem.andai sa tante l — Je demandai sa cousine ! — La nuit, dis- je , est prête à venir. — Ma tête va fort mal , fort mal ; c'est ce que je me souviens encore d'avoir dit : et elle devenoit en effet de plus en plus douloureuse et troublée. — Cependant la terreur soutenoit en quelque sorte WiQS esprits. J'insistai sur ce qu'il allât luimême presser ses parentes. Il appela son laquais. Il s'emporta contre le sexe pour leurs délais : il étoit heureux que des affaires de conséquence dépendissent rarement de pareilles folles , que des baga* telles arrétoient et faisoient manquer de parole.
DE Clarisse Harlowe. 345 Son laquais vint; il lui ordonna de voler chez sa cousine Leescn , et de dire à Lady Betty et à sa cousine combien leur retard nous donnoit d'impatience : il ajoura de son chef : dites-leur que si elles ne viennent pas sur-le-champ , elles ayent à envoyer leur voiture , et nous partirons sans elles. Dis-leur que je suis surpris qu'elles en agissent ainsi avec moi.
Je trouvai son idée très-bonne , et son langage très-loyal. Mais quoique j'eusse peu ma tête à moi , j'eus alors le temps de considérer l'homme et sa conduite. Il m'époMvantoit par ses regards et par les violentes émotions qu'il éprouvoit , lorsqu'il fixait ses yeux sur moi. C'étoit , comme je me suis rappelée depuis , les émotions forcées d'une joie qu'il étouffoit. Ses phrases étoient brèves et prononcées , comme s'il eût eu la respiration embarrassée. Jamiais je n'avois vu pareils regards dans ses abominables yeux. — Le triomphe y étoit peint. — Ils étoient féroces et hagards ; et cent fois plus désagréables que ne me parurent ceux des femmes de cette vile maison , lorsque je k.s vis pour la première fois. — Et de temps en temps il me lançoit des regards de côté qui annonçoient àç,s présages sinistres.— J'eusse donné l'univers po-ur être à cent lieues de lui. Cependant sa conduite étoit honnête et décente. — Mais c'étoit une décence forcée , comme is
34^ Histoire
Tsuroîs pu voir ; car il me saisit h main deux ou trois fois , et me la sera si fort , <ïu':l me blessa ; il balhuioit entre ses «dents de paroles de tendresse , d'un son de voix mignard et doucereux , comme avoit fait quelques instans auparavant la vile hôtesse , d'un accent concentré : tandis que ses expressions et ses gestes portci-^nt l'empreinte d'une passion violente et presque convulsive , qui Tagitoit inté-. xi ureraent. — O ma chère ! quels affreux projets ne rouloit-il pas alors dans sa tête Y Je me plaignis une fois ou deux de la SDÎf. Ma bouche me sembloit toute en feu.. Je crois que ma terreur; à force d'ouvrir la bouche pour prendre haleine, m/avoit ainsi desséché le palais. Je demandai de l'eau : on m'apporta de la bière de table ;, îi bière étoit sans doute un micilleur véhicule pour leur potion , en cas que je n'en eusse pas pris auparavant une dose suffisante : je dis à la servante que je prenois rarement des liqueurs ferm^entées. Cependant ne soupçonnant rien de cette nature^ €t pressée par une soif ardente, j'en bus, pour ne pas attendre plus long-tem.ps.
Aussitôt je me trouvai beaucoup plus mal qu'auparavant , j'étois comm.e ivre , à ce que j'imaginois , ou je ne sais pas comsuent. Son laquais avoit tardé deux fois plus de temps qu'il ne falloit : et un mo-. •menî avant son retour , j'en vis arriver ^iî2 de la préteiidue Lady Betty , avec ua-
DE Clarisse Harlowe. 347 billet pour M. Lovelace. Il me l'envoya ; je le lus. Ce ïuî alors que je me regardai comme une créature perdue ; elles avoient remis leur voyage d'Hamîtead sur le prétexte des accès violens dont la prétendue Miss Montaigu avoit été saisie. Dans ce moment, il me revint dans Tesprit son lâche attentat sur ma personne dans cette infamie maison , la vengeance que ma fuite pouvoit probablement lui avoir inspirée , ainsi que la difficulté que j'avois eue à lui pardonner et à me réçpncilier avec lui ; ses regards égarés et terribles ; les femmes de la maison , que j'avois plus de raison que j::mais de redouter , après ce que m.'en avoit encore appris le mot échappé à la prétendue Lady Betty^ Toutes ces idées se présentèrent en fouleà mon imagination alarm.ée. Je tombai dans une espèce de frénésie. Je n'ai nu! souvenir de ce que je devins pendant tout le temps qu'elle dura ; tout ce que je sais y, c^est que dans mes premières agitations ^ j'arrachai m.a coiffure , je déchirai mes. manchettes en vingt morceaux , et je courus le trouver.
Lorsque je fus ua peu revenue à moi ^^ j'insistai sur l'idée qu'il avoit donnée dedemander leur voiture ; mais le commissionnaire , à ce qu'il prétendit , lui avoit dit qu'on l'avcit envoyée chercher pouif un médecin, dans la crainte qu"il u'èij^ pas la sienne piête^
34^ Histoire
Je dis que je voulois donc aller droit à
la demeure de Lady Betiy.
La maison de Mde. Leeson, dit- il, est Tempiie de monde en ce moment. Et comme mon empressement ne pou voit venir que de vaines appréhensions; (et quelles protestations, quels sermens ne fit-il pas pour me faire croire à son honneur ! ) il espéroitque je ne voudrois pas aller augmenterleur trouble et leur embarras. Charlotte , ajouta- t-il , est sujette à ces accidens :toutes les grandes surprises , soit de joie , soit de chagrin, Ty font tomber ; et elle en auroit pour une- sem.aine de ces accès , si elle n'étoit pas délivrée en peu d'heures.
Vous avez le talent de vous connoître aux yeux, Madame, dit ce misérable, peut-être en m'insukant au fond de son ame. N''avezT vous pas remarqué de temps en temjps à Hamstead quelque chose d'égaré dans la figure deiVii^s Monraigu. J'avoue que j'euspeur. Il n'y a que le silence et le repos qui lui fassent du bien. Votre sensibilité pour elle , et sa grande affection pour vous ne feroienr qu'augmenter le désordre et le mal de la pauvre fille , si vous y alliez.
Dans Textrêm.e impatience que m.e donnoient k chagrin et l'effroi , je lui déclarai ma résolution de ne pas rester dans cette mriison jusqu'au lendemain. Tout ce <jue je possède > mes bagues , ma montre et le peu d'argent que j'ai; je donnerois tout poiir avoir une voiture 3 ou si Ton ne peut
DE Clarisse Harlowe. 349 «1 avoir une , je veux aller à pied à Hamst^ad dès ce soir , dussé-je y aller seule.
On envoya chercher un carrosse de place , ou du moins on prétendit l'avoir fait. Il donneroit tout au monde, dit-il, pour m'obliger et me faire partir , quelque tard qu'il fût , et il m'accompagneroit de tout son cœur ; mais on ne pouvoit trouver de voiture.
Abrégeons le reste. Je sentois mon mal de tête empirer de plus en plus : tantôt stupide , tantôt dans le délire , tantôt sans senîimens. On fit paroître la plus vile des. plus viles créatures pour m'épouvanter.
Jamais il n'y eut de créature aussi horrible qu'elle m.e le parut en ce moment.
Je me souviens que je demandai miséricorde. Je me souviens que je dis, que je consentois à être à lui : oui , je con-
sentois à être à lui pour obtenir
sa pitié ! Mais je ne trouvai point de pitié ! Ma force , ma raison m/abandonnè-
rent Et alors suivirent des scènes....
ô ma chère , des scènes si terribles ! foiblesses sur foiblesses : car je m/en souviens , quoiqu'impariaitement , qui ne me procurèrent aucune coinpassion. — Mais la mort m^e fut refusée. C'eût été pour moi une grande grâce.
C'est ainsi que je fus jouée et ram.anée par ^rprise , trompée par des cœurs plus
350 Histoire
noirs que je ne croyois qu'il s'en put trouver dans mon propre sexe ; par des femmes qui me paroissoient être des femmes d'honneur et de considération : et c'est ainsi que je fus barbaremenî traitée par le scéltrat , quand il me vit retombée sous son pouvoir.
J'érois tellement stupide et insensible , que je n'ose pas assurer que les horribles -créatures de la maison prétassent en personne leur ministère à ses compiotS: Mais j'ai dans la mémoire des images de figures de femmes , qui me paroissoient pour ainsi dire devant les yeux, et en particulier celle de l'affreuse Sinclair. Mais comjme toutes ces idées confuses pourroient bien n'être que Teffet de la terreur que j'avois conçue en voyant le ton de violence plus que masculine qu'elle s'étoit un jour permis de prendre avec moi , lorsque j^avois déclaré mon aversion pour sa maison; et que d'ailleurs tout ce que j'ai souffert de sa barbarie n'a pas besoin d'être aggravé , je briserai sur un sujet le plus révoltant qui puisse jamais rester dans monsouvenir.
Je n'ai jamais revu depuis les malheureuses qui mont ainsi jouée sous leur faux personnage. Il a persisté jusqu'à la fin à soutenir, et même en invoquant le ciel parles plus terribles imprécations, comme témoin de la vérité de son assertion ^ qu'elles étoient réellement et véritableçient les Dames qu'elles se disoient être ^
DE Clarisse Harlowe. 55s ajoutant qu'elles n^avoient pu prendre congé de moi en quittant Londres, à cause de l'état de frénésie et d'insensibilité où j'étois. Car leurs breuvages enivrans , ou plutôt assoupissans , avoient presque détruit mes facultés et effacé les objets de mon intelligence , commme je vous en ai déjà dit un mot ; ensorîe que pendant plusieurs jours de suite , je fus dan U-i délire étrange : tantôt dans une stupide rêverie , tantôt assoupie , tantôt pleurant , tantôt extravagant , tantôt écrivant sans suite et déchirant aussitôt ce que j'avo's écrit : mais plus misérable encore dans les momens où un rayon de raison venoit présenter confuiément à ma mémoire tout ce que j'avois souffert.
(^) LETTRE CCCXV.
En continuation.
V j L A R I S S E donne ensuite le récit ,
De la fin de son assoupissement et de son délire ;
Da sa tentative pour s'échapper en l'absence de Loveîace j
Des conversations qu'ils eurent ensemble à son retour ;
De la figure coupable qu''il avoit ;
De sa résolution de ne jamais être à lui;
Ce ses divers efforts poux s'enfuii; ;
35i Histoire
De son traite avec Dorcas pour l'engager à lui prêter son secours ;
Du billet que Dorcas laissa tomber exprès , comme elle n'en peut douter , pour la livrer perfidement à Lovelace ;
De son triomphe sur toutes les créatures de la maison , assemblées pour lintîmider et peut-être pour commettre de nouveaux outrages sur sa personne ;
Du départ de Lovelace pour le château de M....;
De ses lettres répétées pour l'engager à se rendre avec lui à Tautel le jour de la fête de son oncle ;
De son silence constant sur toutes ces lettres ;
De sa seconde évasion , effectuée , ditelle , d'une manière dont elle n'attendoit aucun succès ; et qui n'étoit qu'un essai et le prélude d'un projet plus, sûr qu'elle avoit formé :
Et d'autres particularités qu'on trouve dans les lettres précédentes de M. Lovelace , €t dans celle de son ami Belford, Ensuite elle continue : ( Ji )
Aussitôt que je me vis dans un lieu sûr y je pris la plume pour vous écrire. Mon dessein , en commençant , n'étoit que de vous demander en peu de mots Tétat de votre santé. Je ne pouvois attribuer votre long silence qu'à la maladie. Mais dès que ma plume eut commencé à courir sur le papier ^ mon cceur affligé se répandit
DE Clarisse Harlowe. 355 malgré moi dans ma lettre. (^) Les appréhensions que j'avois eues de ne pas réussir dans mon projet de fuite , la fatigue de ma marche, la difficulté que j'avois eue à me procurer un logement , n'ayant pu me résoudre à rester dans deux maisons dont les hôres ne m'ont pas plu , et ayant déplu à mon tour à ceux d^me troisième , à Tair d'effroi que vous jugez bien qui étoit peint sur ma figure ; tout cela joint à l'image présente de tout ce que j'avois souffert , aux tristes circonstances de ma situation , aux nouveaux sujets d'alarmics que j'envisageois dans l'avenir , m'avoit jetée dans un trouble , dont toutes mes expressions dévoient se ressentir. ( j^) En un mot , en la relisant , elle me parut à demi insensée. Mais désespérant de faire mieux quand j'aurois pris la peine de la recommencer, je me déterminai à la laisser partir ; et quant au reproche de vous l'avoir adressée directemiCnt , je n'ai point d'excuse , si la cause même du désordre qui y règne ne m'en fournit pas une aux yeux de votre pitié.
Celle que je reçus de votre mère fut un coup terrible pour moi. (^) Cependant je remerciai bientôt le ciel d'un autre eitet qu'elle produisit. Au milieu des noires vapeurs qui ni'assiégeoient , et dans l'excès d'abattement et de désespoir où j'étois prête à succomber , elle opéra ce qu'opère une saignée copieuse et les vessicatoires
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dans les attaques de paralysie et d'apoplexie. Elle reveilla mon attention et ranima mes esprits , pour combattre les maux dont j'étois environnée. Elle détourna et fA refluer dans un autre canal , pour me servir d'une autre métaphore, l'amas de m.aux et de chagrins qui menacèrent plus d'une fois d'accabler ma raison sous leur poids. Mais je déplorai sincèremient , comme je le fais encore , suivant l'idée de votre mère , de ne pouvoir être seule malheureuse. Je m'affligeai jusqu'aux larmes, non seulemjcnt de toutes les peines que je vous avois déjà causées, mais encore de celles que je venois d'y ajouter par ma nouvelle imprudence. ( j^ )
Cet incident m'a rendu la force d'écrire à Milady Lawrance , à Madame Norton, et même à Madame Hodges. Je vous envoie mes lettres et les réponses. Vous verrez qu'il ne misnque rien à la révéla^ tion des plus lâches impostures. Cependant je ne cesse pas d'admirer comment ce misérable Tomlinson a pu se procurer la connoissance de plusieurs faits qui m'ont engagée à lui donner ma confiance. ( *)
(*) (^) Le lecteur attentif n'a pas besoin qu'on le ramène sur le passé pour lui taire com-r prendre ce que Clarisse ne peut expliquer. Elle ne savoit pas si M. Lovelace étoit parvenu à surprendre les lettres de Miss Howe ; particuliè-! rement la lettre CLXXXIII , sur laquelle il fasses cominemaîres. V. Lettre cxcvïii. V^)
DE Clarisse Harlowe. 35$ Je ne doute pas , qu'en approfondissant rhistoire de Mde. Fretchviîle et de sa maison , je n'y découvrisse une autre source de pratiques et d'inventions de la même noirceur. Mais j'ai déjà assez , et même trop d'éclaircissemens contre ce parjure.
Quelle chaîne de crimes et de perfîfîdies î Quelle sera la fin du parjure et de i'imposteur ! Le ciel aussi outragé , aussi bravé , que je suis trompée , trahie , déshonorée ! Je dois dire néanmoins contre moi , que si ce que j'ai souffert est une suite naturelle de ma première erreur , je ne dois jamais me la pardonner; quoique vous soyez assez partiale en ma faveur pour me croire irréprochable jusqu'à ma première évasion.
A présent, Madame , et vous , m^a trèschère Miss Howe , que je reconnois toutes A'ZWYi pour mes juges , permettez qu'eq jfinissant ce triste récit , je vous demande à toutes àtu^:^ une faveur , à laquelle j'attache beaucoup d'importance : c'est de n'ouvrir jamais la bouche sur les potions et les violences dont je vous ai dit ua mot. (^) Non que je cherche à dérober ma disgrâce aux yeux du public , et que je veuille lui cacher que ce niisérable m'a traitée d'une manière infaire : il paroît que tout le monde , excepté moi , s'attendoit à tout d'un pareil caractère ; maia des attentats de cette nature exposant
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les coupables à toute la riguer des loix ; croyez-vous que si M. Lovelace et ses complices étoient poursuivis , je fusse capable de paroitre devant un Tribunal de justice , et d'y soutenir le rôle d'accusatrice? (J^) Puisque ma réputation ctoit flétî-ie aux yeux du monde , avant cette horrible catastrophe , et depuis le moment où j'ai quitté la maison de mon père , puisqu'il ne me reste aucune espérance de bonheur sur la terre ; qu'on me laisse du moins descendre tranquillement au tombeau. Que tout y soit enseveli : et je ne demande d'autre souvenir qu'une larme, une seule larme d'amitié , qui tombera des yeux de ma chère Miss Howe , à l'heureux moment où la mort fermera les miens , et finira tous mes chagrins : après quoi je consens qu'on oublie pour jamais qu'il ait existé une aussi malheuyeuse créature que
Cl. Harlowe,
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