‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 3)Chapitre 33 sur 39 · LETTRE CCCXVI · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXVI

Miss H o w E à Miss Clarisse Harlowe.

Dimanche , 9 Juillet.

X UISSE le ciel signaliser sa vengeance aux yeux de l'univers , sur le plus criminel et le plus abandonné de tous Jes hommes ! Et je ne doute pas que tôt ou tard Teffet ne réponde à mes vœux. Pour Id dédommagement de vos souffrances , c'est sur un autre monde qu'il faut porter nos regards.

Autre découverte , ma chère. — Avec quelle horrible malice vous avez été jouée. Je vous ai crue très- circonspecte', trèspénétrante ; mais hélas , vous ne l'étiez pas assez pour le monstre à qui vous aviez affaire.

La lettre du 7 juin , que vous m'envoyez comme une des miennes, est une lettre forgée. ( * ) Le caractère , à la vérité , ressemble étonnement au mien , et l'enveloppe est celle même de ma lettre ; cependant , si vous aviez eu alors le moindre soupçon de l'imposture , vous qui connoissez si bien ma main , vous

(*) Voyez Lettre ccxxxix.

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auriez pu n y être pas trompée. En urt mot , cette infâme lettre , quoiqu'assez longue , ne contient qu'une partie de la mienne. Tout ce qui pouvait vous éclaircir sur riiorrible caractère de la maison , et vous rendre Tomlin^on suspect ; est entièrement supprimé. Vcus en jugerez vous-même par l'esquisse que j'avois gardée et que je veux vous envoyer. (*) Vous verrez aussi quel tour il donne aux inf^ormations de Miss Lardner. Exécrable monstre 1

Un juste égard pour notre sûreté commune , m oblige , ma chère , de vous exciter à la vengeance contre ce monstre audacieux, internai. Les mêmes principes d'ordre et de justice qui constituent Tautorité de^ loix , font un devoir à l'innocence olrensee de les employer contre ses persécuteurs : et ce n'est pas notre seul intérêt que je vous donne pour motif, mais encore celui dune infinité d'autres innocentes , qui peuvent être exposées aux mêmes outrages.

Miss Howe rapporte ici toutes les circonstances du message de Hamstead , (\) elle continue :

Ce qui m'étonne dans ce récit, c'est que le détestable brigand , qui n'a pu devinera quelle heure mon messager devoit arriver, ait trc«»i sur-le-champ une créature dis-

(*) Vo3'ez Lettre ccxxxii.

(t) Voyez Letn-e ccLi»

posée à vous représenter. Je réponds de l'honnêteté du j.:^une homme ; mais il est bien étrange qu il soit arrivé pendant que vous étiez à l'église , comme je le vérifie en comparant son récit avec vos explications ; tandis qu'il devoit être chez Madame Moore , deux heures plutôt. Que ne m'aviez- vous m.arqué , ma chère, que le monstre avoit découvert votre retraite , et qu'il étoit autour de vous ? Vous l'auriez dû sans doute — mais je vous blâme ici d'une négligence dont je ne juge que par i'événemeat.

On ne me reprochera pas d'avoir jamais eu trop de crédulité pour les histoires de spectres , de démons et d'esprits familiers , qui se racontent entre les jeunes £lies de la campagne ; cependant je crois que pour expliquer le succès de tant d'im* postures et de trahisons , et son art infini pour les illusions et les prestiges , il faut supposer, que si ce misérable n'est pas un dîmon lui-même, il en a sans cesse un à ses ordres. Tantôt je vois ce démon familier prendre la figure de l'abominable Tomlinson, tantôt celle de l'exécrable Sinclair, comme il l'appelle lui-même ; tantôt celle deMiladyLawrance. Mais lorsqu'il a voulu paroitre sous la forme angélique de ma chère amie. , voyez quel hideux masque il a pris aux yeux de mon messager !

C'est mon opinion , ma chère , qu'aussi long-temps que le monstre n'aura pas

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quitté rAngîeterre , il n'y a pas plus de sûreté pour vous dansk nouvel asyie où vous êtes. Les mots sont trop foiblcs. Oh quelles imprécations assez fortes pourrois-je employer contre lui ! Il faut que cet horrible scélérat se soit vendu à l'enfer pour un temps. Puisse le terme de son pacte être abrégé ! Puisse son infernal correspondant lui manquer de foi , comme il en manque lui-même aux autres !

Je ne me borne point à vous envoyer Tesquisse de ma longue lettre du 7. J'y joins les principaux articles de celle que mon messager a cru vous remettre à vousmême à KamiStead. Vous jugerez après les avoir lus^ bombien ma surprise étoit juste, de ne recevoir aucune réponse à ces deux lettres , lorsque de votre aveu vous aviez reçu la première, (mais ce n'étoit qu'une contrefaction de sa main ) et que l'on m'assuroit que la seconde vous avoit été remise à vous-m.ême ; et combien cette surprise dut redoubler , lorsque Madame Tov/nsend m'écrivit le 15 Juin, de Hamstead, «que M. Lovelace , après y avoir y) passé plusieurs jours avec vous , avoit » amené chez Mde. Moore sa tante et )) sa cousine , richement parées et dans w un carrosse à quatre chevaux , vous » faire visite , qu elles vous avoient fîit » consentir à retourner avec elles dans )) votre premier logement , où vous étiez V actuellement j que les femmes de Hams-

tead

9E Clarisse Harlowe. ^6î » tead vous croyoient mariée, et m'accii- » soient d'avoir entretenu la mauvaise » intelligence entre les deux époux : qu'il » étoit à Hamstead le jour d'auparavant, » c'est-à-dire le mercredi 14 , et qu'il s'é- )) toit applaudi de son bonheur avec vous; » qu'il avoit invité Madame Moore, Ma- » dame Bevis et Miss Rawlings à faire le » voyage de Londres pour rendre visite » à son épouse ; qu'il avoit déclaré que w vous aviez repris un nouveau goiit pour )) votre première den^eure , et qu'il avoit » satisfait honorablement à votte dépense , » pendant le peu de jours que vous aviez » passés chez Mde. Moore. »

Je ne vous déguiserai pas , ma chère , que ces apparences m'avoient causé tant d'étonnement et de dégoût d'une condui e qui jusqu'alors avo't été irréprochable, que je pris la résolution de demeurer aussi tranquille qu'il me seroit possible , et d'attendre qu'il vous prit envie de me répondre. Cependant je ne pus modérer long- temps mon impatience, et le lO Juia je vous écrivis une lettre assez vive , que je vois que vous n'avez pas reçue.

Quelle fatalité , ma chère ^ dans toute votre aventure , depuis le premier moment jusqu'aujourd'hui ! Si ma mère avoit permis Mais puis- je la blâmer, lorsque vous avez un père et une mère qui méritent tant de reproches ! plus sans doute que des païens n'en méritèrent Torn^ VllL Q

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jnmaîs , si Ton considère quelle fîlîe iîs ont chassée , persécutée , indignement abandonnée !

Mais c'est sur votre monstre que reviennent toujours mes imprécations ; malheureusement , comm,e je Tai déjà dit , les expressions sont trop foibles pour semblables horreurs. Ses traihons et ses parjures nous apprennent ce qu'il faut attendre des libertins , lorsqu'une jeune personne tombe en leur pouvoir. Il y a beaucoup d'apparence , que dans son insupportable présomption , il a compté d'abord sur une conquête plus aisée.

Mais lorsque votre vigilance sans exemple et votre incomparable vertu l'ont mis dans la nécessité d employer les breuvages , le rapt et les dernières violences , pour parvenir à son but détestable , vous voyez que l'idée du crime ne l'a jamais arrêté. Je ne doute pas que les gens du mêm>e caractère ne s'abandonnassent plus souvent aux m.émes excès , si l'imprudence et la crédulité de notre sexe qui se jette de lui - même dans leurs mains , n'abrégeoient les ditticultés de leur triom.phe.

Quelle doit être la satisfaction d'un père et d'une mère , qui connoissant ces attentats , ont le plaisir de voir qu'ils ont heureusement disposé de leur fille en ■faveur d'un homme vertueux ! Qu'une jeune femme est heureuse , de se trouver

DE Clarisse Harlowe. 363 sous la protection d'un mari digne de son respect autant que de son amour î Si Clarisse Harlowe n'est pas échappée , qui se flattera d'être à couvert du danger ? Tous les libertins ne sont pas des Lovelaces , mais il est bien plus certain que toutes les femmes ne sont pas des Clarisses.

Les attentats de votre monstre n'ont été que porportionnés à votre: résistance et à votre vertu.

Ma mère m'a donné ordre de vous communiquer ses idies sur votre d'plorable aventure. Je le ferai dans une autre lettre , que je me propose de vous envoyer avec celle-ci par un exprès. A l'avenir, mon dessein, si vous lapprouvez , est d'employer l'ancienne voie de Collins , qui laissera mes lettres à la tête du Sarrasin , près de Snow-hill. Vous pourrez y envoyer les vôtres , comme nous avions coutume de faire chez Wilson , excepté celles que d'autres raisons peuvent nous portera faire partir par la poste. Mais je crains bien qu'il ne faille bientôt que celles-là soient adressées comme autrefois , à M. Hi^kman ; ma mère paroît déterminée à faire dépendre la liberté de notre correspondance , d'une condition à laquelle je doute que vous vous soumettiez, quoique je le désire beaucoup : c'est ce que je remets à vous expliquer dans une autre lettre. (^) Je finirai celle-ci par des excuses , pour les réflexions dures

auxquelles je me suis emportée dans m»

dernière , et dont je rougis intérieurement y en voyant votre douceur inaltéraH&le , et Ja noble élévation de votre ame. Je vous supplie , ma chère , de croire que vous avez toujours une amie qui coiripàtit à vos maux , et qui ne changera jamais ^ dans

Votre AxNE HowE. (Jt)

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