‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 3)Chapitre 34 sur 39 · LETTRE CCCXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXVII

Miss HowE à Miss Clarisse

Lundi y \Q> Juillet,

J E reprends fa plume, ma très -chère amie , pour obéir à Tordre de ma mère ,. et vous expliquer ce qu elle pense de votre malheureuse histoire.

Elle revient encore à son ancienne chanson. Vos malheurs , dit- elle , ont leiir source dans votre première et fatak démarche ; car elle est persuadée ( ce que je lîe suis point) qu'après une nouvelle épreuve , qui devoit être la dernière , vor parens étoient résolus de céder à votre. aversion , s'ils l'avoient trouvée insurmon-' table. Mais après tant de ridicules tentatives , n'étoit-ce pas une folie de supposer que vos dispositions pussent changer.^

DE Clarisse Harlowï:. 365 A regard des indignités que vous avez css-uyées de la part du plus vil de tous les hommes , elle pence constamm-ent que s'il n'y a point d'exagération dans votre récit , comme elle en est persuadée , vous devez le poursuivre dans toute la rigueur des loix, lui et ses abominables complices* Elle demande quels assassins, quels ravisseurs seroient jamais appelés en justice , si la modestie étoit une raison qui pût dispenser notre sexe de paroitre devant les tribunaux pour révéler leurs crimes J Elle prétend qu'il est nécessaire pour la sûreté publique , que ces bêtes de proie soient retranchées de la société ; et si vous manquez là- dessus à ce qu'elle nomme votre devoir, elle vous croit responsable de tous les maux qu'il peut causer encore dans le cours de son infânie vie.

Qui croii^a jamais , Nancy , m'a-t-elîe ^it , que Miss Harlowe parle de bonnefoi , lorsqu'elle assure qu'il lui importe peu que ses disgrâces demeurent cachées^ si la crainte ou la confusion l'emjpêche de paroitre et de demander justice pour ellemém.e et pour son sexe ? Ne la soupçonnera-1 on pas plutôt d'appréhender qu'oa ne découvre de sa part quelque foiblesse , e^uelque vestige kiamour caché , dans les ini:ormations et les éclaircissemens ? Si le coupable , dit-elle , demeure impuni , dans un cas où k parjure , les breuvages , VimDotun.Q et la violence ont été

employés , pour la ruine d'une fille dont rinnocence est prouvée par la nature ipême de ces crimes, et pour le déshonneur d'une famille distinguée ^ il n^ 3 point de forfait qui mérite l'attention de la justice , ni de crimiflel qui doive craindre le chârimcnt.

Eile pense aussi , et je suis de la même opinion , que les in ànics complices doivenr subir la punition qu'elles méritent et qu'elles ne peuvent éviter , si le procès est une fois com.m.encé. C'est le moyen de ditruire un nid de vipères , et de sauver qusnrivé d'innocentes créatures.

Elle m'a dit encore , que si Miss Clarisse ne trcuve pas dans son intérêt propre des raisons assez fortes j^our lui faire scuhaiter une vengeance publique , elle doit vaincre ses scrupules par considération pour sa famille, pour ses amis et pour son sexe , qui tous participent visiblement à sa disgrâce.

Ennn, mia chère , elle déclare qu'à la place de votre mère , elle ne vous pardcnneroit pas à d'autres conditions ; et si vous vous y soumettez, elle promet d'entreprendre elle-mêm.e de vous réconcilier avec votre famille.

Voilà , ma chère amie , quels sont ses sentimens sur votre infortune et sur votre situation. Je ne puis vous dire que je n'y trouve pas beaucoup de justice et déraison. Il me semble même que les loix devroient

DE Clarisse Harlowe. 367 obliger une femire injuriée à poursuivre Tolfenseur , et faire un crime capital de la séduction , lorsque Tinnocence éclate d'un côté , et qu'on découvre de Tautre une suite de bassesses et d'artifices étudies.

( ^ ) îl y a à cet égard une coutume bien sage qui se pratique dans Tisle de Mcin.

Si une fille y poursuit un garçon pour viol , les juges ecclésiastiques choisissent et nomment les jurés ; si les jurés le trouvent coupable , il est renvoyé en état de condamné aux cours séculières ; et si dans celles-ci il demeure convaincu , l'arbitre ou juge remet à la fille une corde , une épée et un anneau ; et il est à son choix de faire ou pendre , ou décapiter le coupable , ou bien de l'épouser.

C'est , je crois , les deux premiers que la femme doit toujours choisir.

Je languis de savoir tous les détails de votre aventure. Vous devez avoir du temps de reste devant vous , avec une ame aussi active que la vôtre^ si toutefois vous aviez une santé tolérable et un peu de vigueur dsns vos esprits.

Je m'attends à trouver dans ce récit le plus grand exemple de scélératesse dans l'homme , et le plus beau modèle de vertu dans la femme , si vous pouvez l'écrire avec l'ordre et le détail que vous aviez coutume de suivre avec moi,

368 Histoire

Essayez , ma chère amie ; et puisque vous ne pouvez donner Texemple saris donner Tavertissement ^ donnez nous tous les deux , pour rintérêt et le profit de tous ceux qui viendront à savoir votre malheureuse destinée; en partant de votre lettre du 5 Juin , ou votre perspective n'étoit pas alors trop désagréable. Je vous pleins en vous imposant cette tâche ; mais- je ne puis consentir à vous en dispenser. (Ji)

Ma mère m'ordonne d'ajouter qu'elle insiste sur la nécessité de déférer votre monstre à la justice. Elle répète qu'à cette condition , non-seulement elle ne s'opposera plus à notre correspondance , mais qu'elle entreprendra de vous réconcilier avec vos proches. Ainsi^ j'attends que vou* me fassiez coiinoitre vos dispositions. J'ai demandé à ma mère , si elle me pefmettroit de paro tre avec vous devant les juges. Sans doute, m'a- 1- elle dit , si ce motif pouvoit vous engager à commencer les poursuites contre le scélérat et ses infâ- Tîîes suppôts. Je m'engage , ma chère , à vous accompagner. Oui, n'en doutez pas, pouvu que je voie seulement quelque apparence de pouvoir conduire le monstre au dénouement qu'il mérite.

Encore une fois , ne tardez point à me faire coanoître là-dessus vos idées , supposé que les nôtres soient approuvées de votre famille. Mais quelque parti que

■DE Clarisse Harlowe. 369 vous preniez , mes plus ardentes prières seront pour obtenir du ciel qu'il vous donne la patience de supporter vos afilic- 'dons , comme il convient à ceux qui n ont pas à se reprocher de se les être attirées par aucune faute volontaire ; qu'il répande dans votre cœur blessé la douceur de ses •consolations ; et qu'il vous donne une suite d'années heureuses.

Anne Howe.

"( Aux deux lettres précédentes , qui fu~ rent envoyées par un exprès , Miss Howe joignit le billet suivant. )

Il -m'est impossible , ma très-chère amie , de laisser partir ces deux lettres sans vovfs prévenir sur quelques expressions m©ins tendres que je ne Taurtis souhaité, mais que je me suis vue comme forcée d'employer , parce qu'elles dévoient être soiîîDises à Finspection de ma m,èrc. Cependant le principal motif à^ c^ billet particulier est pour vous demander la permission de vous envoyer de l'argent et les autres îiécessités qui doivent vous manquer. Faites-moi savoir en même temps si J£ puis ■vous être utile par moi-même , ou par ceux sur qui j'ai quelque pouvoir. Je tremble que votre retraite ne soit p,a5 assez sûre. Cependant tout le m^onde est persuadé qu'il n^y a pas d'asyîe comparable â Londres. Je m'arracherois volontiers les chevêiix de chagrin ^ de a avcir pas \&

■Qs

37^ ^ Histoire pouvoir de vous offrir une protection personnelle. '

Anne Howe,

(IT) Encore une fois pardon, très. chère amie , pour les barbares duretés de ma îettre du 5 ; mais j'ai bien de la peine à me les pardonner moi-même. Moi ! que faie été si^ cruelle , vous connoissant si bi€n î D'où , d'où m'est donc venu cet indigne emportement ? {IL)

LETTRE CCCXVIIL

Miss Clarisse Harlowe à Miss Hov^E.

Mardi , 1 1 JmîleK

(IT) ^ OUS pardonner,machèrel-JOh, |e vous pardonne de tout mon cœur. Et vous , me pardonnerez- vous aussi quelques traits amers, qui me sont échappés dans ïTia réponse à votre lettre du 5. Vous ne m^auriez pas aimée comme vous m'aimez, et je n'aurois pas reconnu ce tendre intérit que vous avez toujours pris è mon honneur , si vous n'aviez pas été indignée conrre moi , sur les apparences que vous présentoir ma conduite au moment où vous iTi'avez écrit cette lettre. Je vous

DE Clarisse Harlowe. 371 dois des remercîmens , et je vous les fais de tout mon cœur, ma meilleure et unique amie , de m'avoir fourni l'occasion de m,e justifier , et de votre empressement à m'absoudre de tout blâmiC , à la première lecture de ma triste narration.

Puisque vous désirez tant d'avoir sous les yeux tous les détails de mja malheureuse histoire , je veux vous rendre un compte très- circonstancié, de tout ce qui m'est arrivé depuis l'époque que vous marquez , si le ciel me prête assez de vie et de forces. Mais il est assez probable que vous ne verre? ce triste récit qu'après la dernière scène qurdoit tout terminer ; et comme en écrivant j'aurai toujours en vue ce terme ^ j'espère qu'il ne faudra pas d'autre garant de la véracité de rhistorien , quels que puissent être les lecteurs.

Je suis bien éloignée de me croire à couvert des atteintes et des violences de cet homme. Mais que puis-je faire de mieux ? Où fuir ? — Peut- être que le mauvais état de ma santé , qui doit s'altérer de jour en jour, à m.esure que le souvenir de mes maux passés , et l'amerturrie de mes réflexions irriteront mes douleurs , pourra devenir ma plus sûrs protection. J'ai eu , je l'avoue , une fois ridée de quitter l'Angleterre , et si j'avoîs devant moi la perbpective d'une lonrue vie , je Texécuterois. — Mais , ma-chere ^^ le coup est porté , — et vous n'avez pas

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