‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 3)Chapitre 36 sur 39 · LETTRE CCCXX · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXX

Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe.

Jeudi, 13 Juillet,

V^UEL regret n'ai- je pas, ma chère Miss Howe , d'être la première et malheureuse occasion des alarmes où vous jefte la crainte de la vengeance de ce pervers I Quelle étendue , quelle contagion dans ma faute ! Mais si j'apprends qu'il entreprenne jamais quelque chose contre vous ou contre M. Hxkman , je vous assure que je consentirai à le poursuivre en justice , quand je devrois mourir à la vue du tribunal où il seroit cité.

Je reconnois sur ce point toute la justice des raisons de votre m.ère. Mais elle nie permettra de répondre, que mon histoire a des circonstances qui m'obligent de penser autrement , quoique mon motif pour éviter de paroîtr-e en qualité de son accusateur ^ soit moins grave que vous ne craignez qu'il soit. Je vous ai promis d'entrer quelque jour dans l'explication de mes véritables idées.

Ppur cette fois votre messager peut vous assurer qu'il m'a vue. Je lui ai parlé de l'imposture par laquelle il s'est laissé tromper à Hametead \ et je suis fâchée de

DE Clarisse Harlowe, 3S1 pouvoir dire avec raison , que si ce pauvre jeune homme n'avoit pas été si simple , et tout-à-la-fois si rempli de luimême , il n'auroit pas donné si grossièrement dans le piège. Madame Bevis peut alléguer la même excuse en sa faveur.

C'est une femme de bon naturel , mais inconsidérée , qui n'étoit point accoutumée au commerce d'un aussi vil et aussi lâche trompeur. Il su tirer avantage de ces deux têtes légères.

Il m^ semble que je ne puis être moins connue que dans la retraite où je suis. Je m'y crois en sûreté. (^) S'il reste quelque danger y c'est le matin, lorsque je vais à l'église , ou que j'en reviens ; ce que j'ai hasardé déjà deux ou trois fois , l'une à la chappelle de Lincols-Inn , sur les onze heures : l'autre à sept heures du matin à St. Dunstan (*), les deux fois en chaise à porteurs , et une troisième à six heures du matin , dans une église voisine à Covent-garden. (]^) Et vraisemblablement , ce n'est point à l'église , et de si bonne heure , que je rencontrerai les misérables dont j'ai eu le bonheur de me délivrer.' D'ailleurs j'ai choisi dans la dernière église le banc le plus obscur pour m'y placer , déguisée en quelque façon sous une robe des plus simples ^ et le visage à demi cou«-

(*) (^) Les prières de 7 heures qui se faisoienç à St, Dunstan f ont cessé depuis. Q^} ^

^ii Histoire

vert. La parure , ma chère , ne s'attire pas beaucoup mes soms; toute mon attention se borne à la propreté.

L'homme chez lequel je suis logé , se nomme Smith ; c'est un marchand gantier , qui vend aussi des bas , des rubans , du tabac d'Espagne et de la parfumerie. Sa femme , qui garde ordinairement la boutique , est d'un caractère vertueux et prudent , et d'une am.e simple et franche. Ils vivent entr'eux dans une parfaite intelligence; ce qui prouve, dans mes idées , qu'ils ont tous deux le cœur droit; car lorsqu'un mari et sa femm.e vivent mal ensemble , c'est une preuve que soit dans le fond du caractère ou dans les mœurs ; ils se connoissent mutuellement quelque défaut essentiel , qui ne donneroit pas aux étrangers plus de goût pour eux qu'ils n'en ont l'un pour l'autre , si ce défaut étoit aussi bien connu du public. {^) Heureux le mariage où Thomme et la femme ne peuvent se reprocher l'un à l'autre aucun vice , aucune faute réfléchie dans leur conduite générale ! car les mau- •vais cœurs mêmes ne sauroient s'empêcher d'avoir de la vénération pour les bons cœurs, (J^)

Deux chambres au premier étage, dont Tune sert de salle à manger, meublées avec plus de propreté que de richesse , composent mon appartement. Le second es^ occupé par une digne veuve , non;-

DE Clarisse Harlowe. 3S3 irjéé Madame Lovick , qui , sans être fortunée , ne s'attire pas moins le respect de plusieurs personnes de distinction de sa connoissance , suivant le témoignage de Mde. Smith , par sa prudence , sa piété et son bon âens. Je me propose de lier une étroite connoissance avec elle.

Je vous dois , ma chère , les plus tendres remercîmens poiir vos sages avis et vos tendres consolations qui me viennent si à propos. Ma confiance au secours du ciel , me fait espérer qu'il soutiendra mes forces contre cette espèce de désespoir ou d'abattement , dont la religion fait un x:rime , surtout , lorsque pour m'en défendre , je puis penser, comme vous le dites , que mon malheur ne vient ni de mon intention , ni d'aucun égarement volontaire. Cependant la disposition implacable de ma famille , que j'aime avec un respect inaltérable , mes alarmes du côté de ce méchant homme , qui ne me laissera pas sans doute un moment de repos , la situation où je me trouve réduite à mon âge , sans protection^ avec si peu de connoissance du monde ; exposée par mon sexe aux insultes ; mes réflexions sur le scandale que j'ai causé, joint au douloureux sentiment des outrages que j'ai reçus d'un homme dont je n'avois pas mérité cet excès de barbarie et d'ingratitude : toutes ces raisons ensemble produiront infalliblement Teffet que je ne puis regarder

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comme malheureux f>our moi j plus lerr-" tement peut-être , parce que îa bonté de ma constitution résistera plus longtemps , et parce que , j'ose le présumer , mes principes peuvent par intervalles , et sur de mûres réflexions m'élever audessus de toutes les considérations mondaines.

Actuellement ma tête est dans un extrême désordre. Mes idées , pour bien / dire , n'ont pas été bien nettes , depuis la violence que mon esprit et mon cœur ont essuyée , par les détestables artifices des créatui-es abandonnées , au milieu desquelles j'ai été jetée. Cependant il me reste d'autres combats à soutenir. Je sens, quelquefois que je ne suis point assez soumise à ma condition.

(fi") Je soutiendrai ces combats avec patience , à mesure qu'ils se succéderont , et je les regarderai comme des épreuves nécessaires que le ciel m.'envoie. Mais la malédiction de mon père ! — dont la partie qui regardoit ce monde est si littéralement et si cruellement accomplie. — Je ne puis cependant m'imaginer , quand mon ame reprend sa force

Mais que signifie l'histoire d'Isaac , de Jacob et d'Esaii , et de Rebecca qui prive le dernier de la bénédiction qui lui étoit destinée pour la transporter à Jacob ; que Ton trouve dans le vingt-septième chapitre de la Genèse \ Mon père , je m'ea

souviens ^

DE Clarisse Harlowe. 3S5 souviens , avoit coutume d'appuyer sur ies conséquences qu'on en peut déduire , et d'en taire l'application à ses enfans , avec beacoup de raisons et d'argumens.

Ainsi il faut au moins qu'il soit persuadé qu'il y a une grande force dans la malédiction qu'il a prononcée. Puis- je donc ne pas m'empresser de chercher les moyens de parvenir à la faire révoquer , afin qu'il ne souffre pas lui-même un jour de ne l'avoir pas fait ? (J^)

Je n'ajouterai, ma chère , que des remercîm.ens à votre mère , de Tindulgence qu'elle a pour nous , et des complïmens tels que je les dois à M. Hi.kman. Pour vous , qui êtes ma tendre amie et la plus chère partie de moi-même, (car, hélas!

quel cas dois-je faire del'au:rc- ? ) croyezmoi jusqu'à ma dernière heure , et même au-delà , s'il est possible , votre , etc.

Cl. Harlowe.

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