‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 3)Chapitre 37 sur 39 · LETTRE CCCXXI · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXXI

M. LOVELACE à M. Belford.

Vendredi , 7 Juillet,

J'ai devant moi trois de tes lettres, auxquelles je dois réponse , et dans chacune desquelles tu te plains de mon silence. Tu m'assures même dans la dernière , que tu ne saurois vivre , si je ne t'écris tous les jours , ou du moins de deux jours l'un.

Meurs donc , ami Belford , meurs si tu veux ; car, où crois- tu que je puisse prendre le courage d'écrire , lorsque j'ai perdu le seul sujet qui méritoit d'exercer ma. plume ! Fais-moi retrouver mon ange , ma divine Clarisse , et tu auras une lettre de moi , ou du m.oins une portion de lettre à toutes les heures du jour et de la nuit. Tout ce qui sortira de sa bouche sera tracé sur le papier. J'essayerai de te décrire chaque mouvement , chaque attitude de sa personne adorée , ses gestes , ses regards ; et dans son silence même , je m'efforcerai de l'expliquer ce qu'elle pense, ou ce que je souhaiterois qu'elle pensât. Tant qu'elle est avec moi , J2rnais la matière ne me manquera pour t'écrire.

DE Clarisse Harlowe. 3S7 •(^) Mais depuis que je l'ai perdue , je suis tombé dans un vide affreux : tout ce qui existe autour de moi , les éiémeiii au milieu desquels je me trouve placé, tous les objets que je vois ( car en jouir , cela m'ets impossible , ) sont effacés , sorxt un vrai néant sans elle, (j^)

Ah ! reviens , reviens ^ seul charme de mon ame ! reviens entre le bras de ton Lovelace qui t'adore. Qu est-ce que la lumière , qu'est-ce que Tair , la viîie , la campagne ; qu'est- ce que le monde entier sans toi ? Tout ce qu'il y a de lumière , de fraîcheur , dliarmonie , de Joie dans Tunivers , n'est à m,on idée qu'une partie de toi-même ; et s'A falloit Texprimer d'un seul mot , ce mot seroit Clarisse. Reviens donc , ô ma bienaimée Clarisse ! Ah ! reviens encore une fois faire le bonheur de ton Lovelace , qui apprend par ta perte le prix du trésor qu'il a négligé, et qui ne se lève chaque matin que pour maudire le foleil qui illumine tous les objets , et les laisse dans •les ténèbres.

N'est- il pas surprenant, Bciford, qu'on iie puisse rencontrer cette chère fugitive ; qu'on n'en découvre, qu'on n'en apprenne rien ? Elle entend si peu la ru-e , (oh non, l'iatrigus n'est pas son talent ) , eue si

3^8 ^ Histoire

j'avois été libre , je suis sûr qu'il y a longtemps que j'aurois découvert ses traces : quoique vingt émissaires , que j'emploie dans la ville , dans les villages voisins , et surtout dans le canton de Miss Hov/e, n'ayent fait jusqu^aujourdhui que d'inutiles recherches. Mais le vieux Lord continue d'être si mal , si épuisé , qu'il m'est impossible de m'éloigner. Je ne voudrois pas désobliger un homm-e , que je ne crois pas hors de danger. Car si sa goutte vouloit , à présent qu'elle l'a terrassé , lui donner , en généreux champion , le coup de grâce , tout seroit dit pour lui. Et sa manie (maudit accès de tendresse qui le prend si à contre-temps ! ) est de me voir au chevet de son lit , pendant des heures entières , pour l'entretenir de miCs tours de jeunesse. Le bel amusement pour un inoribond ! Aussitôt que la goutte revient le travailler , il prie matin et soir avec son aumônier. Je te demande quelle doit être la religion d'un homme , qui , après avoir marmoté quelques prières nasales , pousse un soupir de satisfaction et de joie , comme s'il se croyoit sûr d'avoir fait sa paix avec le ciel , et qui me rappelle ensuite , avec un nouvel empressement , pour écouter mes espiègleries , m'encouragéant par des éclats de rire qui lui fatiguent les flancs , et me traitant de vaurien d'un ton qui marque asssz le plaisir qu'il prend à m' entendre ?

DE Clarisse Harlowe. 3S9 (^) Le vieux pair a été dans son temps un assez grand pécheur , et il en porte la peine aujourd'hui ; un pécheur hvpocrite' et honteux , rampant obscure^-nent vers le vice , et ne s'y présentant pas en face , voulant ménager ^ sa réputation ; ou plutôt dans la cramte d'être découvert , et surpris en flagrant délit ( car cette espèce d'hom.mes , Belford , n attache pas un prix bien réel à la réputation ) payant pour les pèches qu il n'avoit pas commis , et nayant jamais le courage de s'eiever au triomphe d'une entreprise d'éclat , qui auroit pu l'exposer à Thonneur de rompre une lance , ou de paroître dans une cour de justice , dans un rôle principal. De voir un vieux vice de cette espèce , qui a déjà un pied dans sa fosse , que je m'attendois à voir creusée plutôt , et comblée de son cadavre , heurlantde ses souffrances , et succombant de foiblcsse ; et le iTiomient d>.prcs contractant les peaux ridées de son visage par un rire hicltux , applaudir, un jeune liberiin , l'appeler un charmant vaurien , l'encourager par ses bravos , comm^e il avoit coutmiie d'encourager jadis les castrats d'Itahe ; quelle choquante dém.ence ; quelle tenace opiniâtreté dans ses vieilles habitudes! (ji) ^. .

Mes deux cous'nes sont ordinairement préseRtes , lorsque je ramusepar m.es récits.

59^ Histoire

Les meilleures aventures deviendroient languissintes dans la bouche d'un historien , s'il n'avoit qu'un auditeur pour applaudir. Applaudir ! me diras-tu ? Oui , Bolford , applaudir. Quoique ces deux filles blâment quelquefois les faits , elle ne laissent pas de louer la forme , Tinvent'on , mon adresse et mon intrépidité. D'ailleurs ^ ce que les autres appellent biame , moi , je le prends pour louange : c'est ma méthode ; et je m'en suis bien trouvé , pour secouer de bonne heure le joug de la honte , qui est capable de refroidir tcut-d'un-coup un caractère entreprenant.

Mes cousines sont des égrillardes. Elles ont de la sève et de l'esprit. Hier à Toccasion de quelques reproches que Charlotte n:e faisoit sur une de mes aventures , je lui dis que j'avois mis plus d'une fois ea délibération , si je lui appsrtenois de trop près ou non par le sang, et que c'étoit une question pour m.oi s'il ne m'éroit pas. permis de i'aim.er, du moins l'espace d'un ou deux mois. Peut-être, ajoutai -je , étoit-elle fort heureuse qu'une autre joli minois qui s'étoit présenté dans le même temps , eût fait prendre un autre cours à mes inclinations , au miOment où je soDgeois à ouvrir la tranchée. Mes trois auditeurs levèrent tout- à- la-fois les miains et les yeux ; mais les exclamations des deux Miss ne m'empêchèrent pas d'qb-

DE Clarisse Harlowe.^ 391 server , qu^elles étoient moins irritées de ce langage ouvert, que ina charmante ne Ta quelquefois été de certaines expressions obscures , qui m'ont fait admirer sa vive pénétration. ,

(^) Je dis à Charlotte que maigre la prétendue gravité de son sourire , pour exprimer son ressentiment de ma franche déclaration , j'étois sûr qu il ne iii'en auroit pas coûté plus de deux eu trois stratarjêmes de m.a façon , ( personne n'admire les bons tours autant qu'elle ) pour dégager sa conscience de tous les scrupules de la consanguinité. . ^ , .

Elle fit la fâchée et sa sœur aussi. Je lui dis qu'elle y niettoit autant de sérieux que si elle m'avoit cru prêt à tenter l'épreuve. Dans ces cas , ajouîai-je, les paroles et la proposition choqijoient plus leur sexe que l'action même , en y allant par gradation. Et je priai Patty de ne pas s'offenser de la distinction que je montrois pour sa sœur : parce que j'avois aussi ua grand respect pour elle.

Un air italiezi , fredonné nonchalamment à m.on ordinaire , un baiser qui n'éprouva qu'une demi- résistance , et un haussement d^épaules , comme par admiration, de chacune de mes jolies cousines , et la répétition de , Is mécliant , le méchant v-aurien , dans la bouche du vieux Pair , suivie d'un grand éclat de rire , nous rendiîeut tGU& amis.

39^ Histoire

Hj bien, Belford , vtux-iii ou ne veuxtu pns prendre ce badinage pour une lettre ^ La qu^muté y est, j'en suis sûr.— Comm^; je suis v.nu à bcut de remplir une feuiJle , ( sans abréviations , il est vrai ) sans avoir de sujet pour écrire! Mon drôie va leir.poiter; car il part pour Londres. tî SI lu peux faire ton profit de ce détestable guiimathias , je verrai bientôt à t'en envoyer une nouvelle dose. ( J^)

LETTRE CCCXXÎI.

M. LovELACE à M. Belfokd.

Samedi , B Juillet , à 6 heiLrss du matin.

{^.) y% 'a I - Je donc rien de nouveau , rienddmusant, me dis- tu dans une de tes trois lettres que j'ai devant moi , pour te distraire , et la veine de mon humeur folâtre est-elle à sec ? Tu ajoutes que je ne suis jamais plus divertissant que lorsque je n'ai presque rien à narrer , pour parler dans l'idiome écossois ? C'est un fort joli compliment que tu fais- là , ou à toi, ou à moi ; à tous les deux plutôt ! C'est un signe que tu as le cœur aussi léger que j'ai la tête. — Mais peux- tu supposer que ce:te admirable femme ne soit pas tout pow

moi , et ne me tienne pas lieu de tout ? Cependant je crains aussi d'arrêter ma pensée sur elle ; car toutes mes inventions ne doivent pas tarder, j'en ai peur, à être dévoilées. (JV) ^

Le vieux Pair est plein de Miss Harlowe , et mes cousines aussi. Il espère , dit-il , que je ne serai pas assez manant , { admire la délicatesse du langage d\ui. Pair ) pour manquer d'honneur envers une fille de ce mérite , de CQttQ fortune et de cette beauté , et , ajoutet-il , d'une aussi bonne famille. (^) Mais je lui réponds que c'est -là une corde qu'il ne faut pas toucher : que c'est un point des plus délicats ; en un mot , que c'est mon endroit sensible ; et que je craindrois qu'un opérateur aussi brusque, si je me soumettois à son traitement , n'y portât une main trop rude. (J^) Il branle sa tête sexagénaire ; il soupçonne que l'harmonie n'est pas parfaite entre nous. Il lui tarde de la voir paroi tre avec le titre de ma femmiC. Il me vante les nouveaux bienfaits qu'il est résolu d'ajouter aux premiers , et les présens qu'il nous destine à la naissance de notre premier fils. Mais j'espère qu'avant cet événement , tout son bien sera passé dans mes mains. Espérer n'est pas un mal,Belford. Mon oncle dit que sans l*espérance on perdrait courage»

394 Histoire

Il est huit heures du matin , au fort de îété , et ces deux paresseuses femelles ( en pleine saoté ) S3 font encore attendre pour le dejeiiner. Quelle horrible indécence dans de jeunes personnes de faire conlioitre à un libenin qu'elles aiment tant Je lit , et de lui apprendre en même temps où il peut les trouver ! Mais , pour les punir , je veux qu'elles déjeunent seules avec leur vieil on-cle , qu'elles bâillent à î'envi Pune devant l'autre , comme s'iî s'agBsoît d une gageure à gagner > pendant que je vais me rendre dans mon phaéton chez le colonel Amèroise , qui me proposa hier un diner^ à l'occasion de deux de ses nièces d'Yorkshire , beautés célèbres qu'il a chez lui depuis quinze jours , £t qui sont, dit- il , fort curieuses de me voir. Tu vois, Beltord , que, grâces au ciel ! toues les femmes ne me fuient pas. Puisque ma chère fugitive n'est qu'une higrzxe , je voudrais bi.n pouvoir obtenir de rjoa cœur la permission de l'en chasser poi>r T plocer une autre beauté. Mais qui sero't Capable de la supplanter? Qui peut remplir une place que Miss Harïowe ait €x::upée ?

A mou retour y si je peux trouver quel- (^ sujet , j'écrirai ce qui m>e viendra , pour t'obliger. Mon phaéron est prêt. On, mdx^x^ cîue mes cousines vont- dêsceis.'-

DE Clarisse Harlowe. 39^ dre ; mais je suis bien aise qu'elles me trouvent parti.

Samedi ^ V après-midi.

J'ai dîné avec le Colonel , sa femme et ses nièces ; mais je n'ai pas eu le courage , de passer mon après-midi avec eux. Quoique j'aie trouvé dans la figure et la personne des deux nièces de quoi exercer quelques momens mon attention et mes comparaisons , elles n'ont servi qu'à me faire désirer , avec un redoublement d'impatience , de retrouver le charme de mon cœur. Pour le visage et toute la personne , il n'y a rien d'égal à ma Clarisse. Son air , son esprit n'admettent point de comparaison. Cfî") Mon coeur se soulevoit eji faisant le parallèle de \ç.uts âmes et de leur conversation. Qu'ai-je remarqué daas ces deux femmes ? Une sorte de vivacité étudiée , qui ne vient que du désir de plaire ; un air content dVlîes-mémes ; une manière affecrée d'ouvrir la bouciie , peur faire admirer des dents blanches , GGm.mei si c'étoit le priîîcipal mérite d'une femme ^ pour inviter à une amoureuse familiarité par la promesse d'une haleine suave et fraîche ^ et faire un reproche tacite ai*»^ lèvres dédaigneusement fermées , d'être moins pures. (J^)

J'aurois pti les souifrir autrefois. ^-» Elles ont paru surprises que je fusse capa-. ble. de le.3 quitter sitôt. Cej^endaut ^ il ne.

39^ Histoire, ect.

me reste plus à présent assez de vanité , ( ma Clarisse m'en a guéri ) pour me faire attribuer leur étonnement au goût qu'elles ont pris pour moi , plutôt qu'à l'admiiration , dont elles sont remplies pour ellesmêmes. Elles m'ont regardé comme un connoisseur en beauté. Elles auroient été flattées d'attirer à ce titre mon attention. (^) Mais tant d'affectation ! un esprit si vide 1 leur beauté ne passe pas l'épiderme. Elles n'ont pas pénétré plus avant dans leur intérieur , que ne leur en montre leur miroir, et des miroirs qui les flattent; car je n'ai vu qu'un visage impassible et sans ame , avec des yeux cependant toujours à la trace des conquêtes , et qui commandoient l'attention d'autrui, pour soutenir leur amourpropre. — J'imagine que j'aurois pu , en prenant quelques peines , prêter une ame et une vie à ces figures , et inspirer le sentiment à chaque trait de leur visage. (]^)

Mais ma Clarisse ! ô Belford ! ma Clarisse m'a rendu aveifgle, insensible à toute autre beauté. Retrouve- la pour ton ami ; rends moi ce cher objet de mes affections^ cet unique sujet qui soit digne d'occuper ma plume , ou cette lettre sera la dernière que tu recevras de ton

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