Tome VIIL D
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une transition soudaine et par une étrange métamorphose ( ordinaire dans les rêves qui rompent et suppriment la chaîne des événemens ) , il me sembla tout-d un-coup que cette vieille Dame croit devenue la
fameuse madame H et comme elle
étoit une ancienne connoissance de la Sinclair , on vint à bout de l'engager à me seconder dans mes desseins sur la jeune Demoiselle.
Alors suivit la scène la plus extraordinaire. Madame H désirant entendre
la suite de l'histoire de la jeune personne , et le soir étant venu , la pria de consentir à partager son lit afin de pouvoir causer plus librement ensemble ; car deux jeunes nièces qui étoient survenues ayoient interrompu cette pathétique narration.
Elles furent donc se mettre au lit de bonne heure , et Ion reprit Tintéressant récit , avec beaucoup de chaleur d'un côté et d'attention de l'autre. A peine étoit-il commencé que voilà madame H . . . . qui fut prise d'un accès de colique , et ses douleurs augmentant de plus en plus , elle fut obligée de se lever pour prendre d'un cordial dont elle avoit coutume de se bien trouver , lorsqu'elle étoit prise de ses coliques auxquelles elle était malheureusement sujt't're.
S'étant donc levée pour aller à son cabinet , elle laissa tomber sa bougie en retournant ... Eh C O métamorphose
DE Clarisse HARLo\rE. 75 bien plus étrange que la première! Que les songes sont d'inexplicables choses î ) en retournant à son lit dans l'obscurité , la jeune Dame , à sa grande douleur et à son grand étonnement , trouva que madame H . . . , étoit changée en une jeune personne de Tautre sexe : et quoique Lovelace fût l abhorré de son ame , cependant dans la frayeur que ce ne fût quelqu'autre hom.me, elle fut un peu consolée quand elle trouva que ce n'étoit que lui , et qu'elle n'avoit encore partagé son lit qu'avec le seul et même homme.
Suivit un mélange confus d'aventures tout-a-fait extraordinaires , des scènes perpétuellement changeantes. Alors ce n'étoit de la part de la jeune beauté que soupirs , gémissemens , sanglots , exclamations , évanouissemens , défaillances mortelles. De la part du gentiihommje que vœux , que promesses , que protestations , que désaveux de son dessein au moment même qu'il le suivoit , en un mot tous les lieux communs , toutes les tendres et cruelles détresses des combats amoureux.
Alors aussi vite que la pensée , { car tu sais que les songes ne s'astreignenr point aux règles dramatiques ) suivirent des accouchemens , des convalescences , des baptêmes , les sourires de l'aimable enfant qui dédommageoient amplement la mère , même dans son opinion , de toutes ses peines passées.
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Ensuite on nous cédoit les biens <îu grand-père ; nous en prenions possession , nous y vivions très- heureux : sa chère Norton étoit sa compagne ; Miss Howe venoit la voir de temps en temps , et ( ce qui est mille fois plus admirable ) Miss Howeétoit en état de faire comparaison avec elle et de présenter une charmante nlle du même père , pour compagne du charmant poupon de son amie , et tous deux étant devenus grands , pour consolider Famitié de leurs m>amans , se marient ensemble , ( car , Belford , les songes n'ont aucun égard à la consanguinité ) et changent de nom par acte du Parlement pour pouvoir jouir de mon patrimoine. — Je ne sawrois dire combien d'autres incohérentes bisarreries se sont encore présentées à mon esprit.
Je m'éveillai , comme tu peux croire , dans un grand désordre , et je me rejouis de trouver ir.a charmante dans la chambre voisine , et Dorcas fidelle.
Tu vas dire que c'est un songe bien bisarre : Cependant ( car je suis un étrange rêveur ) il n'est pas impossible qu'il n arrive quelque chose d'approchant , depuis que Taimable idiote a la foiblesse de donner sa confiance à Dorcas , que jusqu'à présent elle avoit toujours vue avec aversion. ^
Mais j'ai oubhé de te dire un endroit de mon songe : le voici. Le lendemain l'aimable beauté se livra à de si violens transports de douleur et de ressentim.enî , qu'on
DE Clarisse Harlowe. 77 eiit beaucoup de peine à Fenipécher d'attenter à sa vie. Cependant on parvint à lui persuader de vivre : une lettre du capitaine Tomiinfon servit beaucoup à la paciiier. Elle m^apprenoitque son oncle Harlowe seroit certainement à Xentish-Town mercredi au soir i>i juin , et le jour suivant le 29 , étant le jour de sa naissance , il désiroit doublement que nos noces fussent solemnisées en sa présence.
Mais^ me demandes-tu , est-ce que le 29 est réeliemiCnt l'anniversaire de la naissance ce son oncle ? Oui j sans doute ; sans quoi i'aurois choisi le jour de la célébration encore plus prochain. Il y a trois semaines que je l'ai entendu- dire à Clarisse , et j'ai par écrit le jour de la naissance de chaque personne de sa famiîle, er ceiui du m.arlage de son père et de sa nière. Les plus minutieuses circonstances sont souvent d'un grand service dans les occasions de la plus grande importance.
Eh bien , que dis- tu m.aintenant démon songe ?
Qu'il faut que , soit que je dorm.e ou que je veille , i'aye toujours quelque esprit familier à ir:cs côtés. Mais riu-n d'étonnant 2 cela. Un Behébuth ne doit- il pas toujours avoir a\ec lui quelques dcmiOns bubalt-ernes à ses ordres.
Je ne doute nuliemient du succès dans la partie de mon pian qui regarde madame H .... , car n>a belle , qui veut se jeter
7§ Histoire
dans la première maison qu'elle trouvera ouverte , et demander la protection de la première personne qu'elle rencontrera ; qui croit que hors de cette maison il n'y a point de danger égaux à ceux qu'elle y court avec moi , fera t- elle scrupule d'accepter Toifre d'une douairière qui se trouve là par hasard ; et la proection d'une Dame acquise par Tentremise de Dorcas qu'elle a si fort intéressée à favoriser sa fuite ! Tu sais que madame H .... a tout Tair d'une véritabie matrone , et qu'elle n'a pas Textérieur d'une furie comme la Sinclair.
La pauvre petite idiote ne connoît point le monde ; elle ne sait pas que ceux qui ont de l'argent ne manquent point de personnes pour les assister dans leurs vues , telles qu'elles puissent être : sans cela comment les princes de la terre seroient-ils aveuglément servis comjme ils le sont , quelle que soit leur inconstance et la méchanceté de leurs desseins.
Si je peux seulement lui faire entendre de rester avec moi jusqu'à mercredi prochain , nous serons fort joliment ensemble au bout de ce terme. En vérité si elle a la moindre reconnoissance et le plus petit des foiblcs de son sexe , elle doit penser que je mérite sa faveur par les peines qu'elle m'a coûté. Car elles aiment passionnément les hpmmes qui se
DE Clarisse Harlowe. jf ■donnent benucoup de peine autour d'elles et pour elles.
Pour rinstant je quitte la plume , et je me félicite de mon heureuse invention- ( Puisque son obstination me force encore d'employer la ruse ) Mais avec cette ré- -solution , je crois , que si ce stratagème échoue , je dépicyerai toutes les facultés de mon ame ; tous mes talens pour m'assurer des droits légitimes à sa personne , et ■cela en dépit de mon antipathie pour le mariage , des suggestions du grand diable qui est hors de la maison et de ses agens secrets qui sont dedans. Il sera en effet fort inutile de tenter d'autres essais , d'autres expédiens , si ceux-ci ne peuvent ni la réduire , ni la faire tomber dans le
(10LETTRE CCLXXÎL
îvL LovELACE à M. Belford.
Mardi soir ,20 Juin.
X OUJOURS invisible ! Pas de moyen d'être admis à la voir ! Elle est très-mal ; Dorcas lui trouve une violente fièvre. Elle ne veut écouter ni consulter personne.
Dorcas lui a dit tout le chagrin que cela me causoit.
So Histoire
Mais permets-moi encore cette ques-tion. Cette belle fait-elîe bien de se dire mala Je lorsqu'elle ne Test pas ? — Pour m.oi , tout libertin que Ton me croit ^ lorsque j'eus occasion d'être malade , je pris une bonne dose d'ipécacuanha , afin de n'être point coupable de mensonge , et je fus en elTet malade tout de bon. Elle l'a vu ellemême puisqu'elle m'a tant plaint. Mais prétendre que l'on est bien mal dans l'unique vue de trouver un expédient pour s'enfuir , et d'éviter de pardonner à un homm.e qui l'a ofTensée , cela n'est pas du tout chrétien. Si les bonnes âmes se permettent de braver ainsi leur devoir , et de machiner cqs fraudes pour tromaper , qu'at-on donc tant , Belford , à nous reprocher ?
J'ai une forte idée que la vieille douairière sera dem.ain devant la boutique de l'épicier à neuf heures du miatin : car Dorcas m'a oui dire à m.adame Sinclair que je sortirois à huit heures précises, et elle doit alors chercher à trouver un carrosse : et si le carrosse de la douairière se rencontre là. quel heureux hasard pour ma charmante I De quelle manière éti;ange mon songe va s'accotiiplir !
Je viens de recevoir tout- à- l'heure une lettre du capitaine Tomlinson. Cela n'estil pas étonnant! C'est encore une partie de mon songe.
DE Clarisse FIarlov/e. 8i Dorénavant j'aurai toujours beaucoup d'égard aux songes. Je ne sais pas si je ne composerai pas un livre sur ce sujet. JMa propre expérience m'en fournira une grande partie. Glanville sur les sorciers , et Bakter dans son histoire des esprits et des apparitions , même la fameuse démonologid du Pédant Royal (*) ne seront ricii en comparaison des rêveries de Lovelace, La lettre se rapporte tout-à-fait à mon songe. Tout ce qui me fâche , c'est que l'anniversaire de M. John Harlowe ne tombe pas trois ou quatre jours plutôt. Car si quelque nouveau m.aiheur alloit arriver à mia charmante , elle ne scroit pas en état de conserver sa raison et sa tête jusqu'à jeudi de la semiaine prochaine.
Au reste , cela me donnera le temps d'a- V-oir recours à de nouveaux expédiens si celui ci manque j ce qui n'est pas à présumer.
LETTRE DU capitaîneTOMLINSON à Robert LOVELACE.
Lundi 19 Juin* ^1 O N S I E U R ^
Je suis m.amrenant en état ce vous ren- <ire plaisir pouj plaisir , et de récompenser la saîisfact'on que vous mi'avez donnée, ainsi qu'à mon cher am.i M. Harlowe ,
{*) Df Jaques premier.
en nous apprcnint Theiireux rétablissement de sa clière nièce. Il est très décidé à cor-nbler S2s désirs et les vôtres en vous la donnant de sa propre main.
Comme la cérémonie a été nécessairement retardée à cause de sa maladie , et que l'anniversaire de M. Harlowe arrive jeudi 29 du présent , où il entrera dans sa 74e. année , et que sa chère nièce a peut-être encore besoin de quelque temps pour se rétablir complètement , il désire beaucoup qu'on choisisse ce jour-là pour îa célébration , afin que tous les ans à pareil jour il puisse faire une double réjouissance jusqu'à la fin de sa vie.
En conséquence , il a résolu de partir secrètement , pour être à Kentish-Town le soir de mercredi en huit.
Toute la famille avoit coutume , à ce qu'il dit , de s'assembler pour célébrer son anniversaire , mais comme ils sont m'^ixitenant dans une situation trop triste pour une fcte , il donnera pour excuse que ne pouvant supporter d être à la maison ce jour-là , il a résolu de s'absenter pour dcuî< ou trois jours.
Pour mieux garder l'incognito , il partira à cheval , accomp^^gne seulement d'un domestique afiidé. Il descendra dans l'auberge la plus apparente , et il vous attendra tous deux le lendemain matin , s'il ne reçoit de moi aucun avis contraire.
Après la çérémome > il vous accompa-
DE Clarisse Harlowe. 8j gnera à la ville dans le carrosse qu'il suppose qui vous amènera.
Il désireroit beaucoup que je fusse présent à cette cérémonie. Je lui ai promis que je serois sur pied avant Ja pointe du jour , afin de mettre tout en ordre.
Il est très-charmé que vous soyez muni de la permission ecclésiastique. Il parla très- obligeamment de vous , M. Lovelace^ Il dit même que si quelqu'un de la famille veut encore persister dans la d 'sunion après la cérémonie , il se rangera tout' à-fait du parti de sa chère nièce , et .épousera ses intérêts.
Je vous ai avoué la dernière fois que j'ai été à Londres qii3 j'avois dit un irat â M. Mariowe de la mésintelligence que j'avGis trouvée entre vous et sa nièce , et cela dans la crainte que Madame ne montrât quelque léger mécontenten-jent en sa présence , si je venois à bout de lui persuader de venir en personne , ce xiu'i étoit douteux alors. Mais j'espère qu'il ne reste plus rien de ce nuage.
J'éîois absent quand votre messager est venu , et c'est mon excuse de ne vom avoir pas répondu par lui.
Ayez la bonté de faire agréer mes respectueux complimens à cette admirable Dame , et croyez- mai toujours ; Votre ^ etc.
ANTOINE TOMLINSGS* Dé
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J"'AI cacheté cette lettre et je l'ai r'ouverte après. T'ii peux supposer qu'elle m'a été apportée par un exprès. Le cachet étolt de nature à ne pas faire rougir l'écrivain. J'ai pris soin de m'informcr de la santé du Capita'ne ch façon à être entendu de Clarisse. Je vais maintenant me servir de cette lettre pour pacifier tout , suivant ia façon dont elle prendra la chose , si mes deux métamorphoses répondent à mon songe merveilleux , ce que ]e crois très- fort , car j'ai grande foi aux songes. — Je crois quil ne sera pas hors de propos en changeant d'habits , de laisser ia lettre du digne Capitaine sur le chemin de ma bien-aimée. ( ]j| )