‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 3)Chapitre 7 sur 39 · LETTRE CCLXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXXIII

LOVELACE à BeLFORD.

Mercredi à midi ,21 Juin.

\^ U E vais-je dire maintenant ? moi qui, il y a quelques heures , avois tant de foi aux sjngcrs ; qui m'étois même déjà proposé de commencer mon traité des rêves de la nuli , dej rives du jour ; qui me Irisois tant à faire dialoguer ensemble a vieille douairière et ma jeune Clarisse ; qui m'éîois tant amusé des deux metamor-

DE Claïïiçse H.*,PL0WE. ?5 phoses. (bien certain que mon songe s'accompliroità la lettre.) Je ne me fierai plus désormais à toutes ces visions , à toutes ces vaines illusions d'une imagination folle et dépravée.

Voici comme les choses se sont malheureusement passées.

Je sortis à huit heures , parfaitement content de moi, afin de procurer à Tintrigante maîtresse et à la. perfide suivante Toccasion qu'elles déslroient tant, en ordonnant pourtant à Wili de faire bonne garde, de peur que Clarisse ne soupçonnât ma ruse et ne prît un carrosse de louage au lieu de celui de la douairière. Mais d'abord j'envoyai savoir comment elle se portoit. On rcie répondit qu'elle étoit très- mal et qu'elle avoit passé une très-mauvaise nuit : dernière circonstance que je crois très-problable , car je sais que ies gens qui ont des complots en tête ont rarement et ne mc4-itent guères des nuits tranquilles.

Je demandai la permission d^'envoyer chercher un médecin ; je fus refusé.

Je fis quelques tours de promenade dans le parc de St. James , me faisant compliment de mes rares inventions : ensuite plein d impatience , je pris un carrosse , avec une des glaces tout-àfait levée et l'autre à moitié , d'où , sans être vu , je jeîois un coup - d'œil sur tous les eabrielets que je voyois passer dans

S6 Histoire mon chemin jusqu'à Lincolns-inn-fields.

Lorsque j'y fus arrivé, j'envoyai le cocher demander que quelqu'un de la maison de madame H vînt me parler à la portière , ne doutant pas que je n'apprisse l'arrivée de ma belle fugitive , car il étoit alors dix heures et demie. ,

Un domestique vint , qui me dit que la vieille douairière venoit dans le moment de rentrer seule dans sa voiture.

Je descendis tout épouvanté , et j'entendis de la bouche même de madame

H , que Dorcas Tavoit engagée à

donner sa protection à sa maîtresse, mais qu'elle étoit venue lui dire ensuite qu'elle avoit changé d'idée , et qu'elle ne vouloir pas quitter la maisoc où elle étoit.

Confondu d'étonnement, et ne sachant ce qui pouvoit être arrivé , je remontai en carrosse , et j'ordonnai au cocher de fouetter au plus vite chez la Sinclair. Dans un instint m'y voilà arrivé , et ma première demandai fut si Clarisse étoit en sûreté ?

( M. Lovelace fait ici un récit très-cir^ constancié de ce qui s étoit passé entre Clarisse et Dorcas , mais comme il ne pouvoit donner tout au plus que des conjectures sur Us motifs qui l'avoient portée à refuser le parti que Dorcas lui preposoit ; nous croyons devoir omettre sa relation et y suppléer par quelques notes de darisse* Mais il faut dire

DE Clarisse Harlowe. Zj

d'abord à c^eils occasion ces notes furent faites.

Le lecteur doit se rappeler que dans la lettre de Miss Clarisse à Miss Howe , (*) lorsqu'elle s'enfuit à Hamstead , elle lui promet de lui apprendre à loisir toutes les particularités de son évasion.

Elle avoit en effet le dessein de continuer le récit de tout ce qui s'étoit passé entre elle et M. Lovelace depuis sa dernière narration. Mais rincertitude où. elle était restée depuis ce temps-là , jointe au traitement exécrable quelle avoit essuyé dans la dernière entreprise de Lovelace , suivi d'une semaine de détire , l'avoit empêchée de poursuivre son récit. Cependant ayant toujours en vue de s'acquitter de sa promesse aussitôt quelle pourroit le faire , elle faisoit des notes de tout ce qui se passoit , afin d'aider sa mé" moire : — à laquelle , comme elle V observe dans un endroit , elle devoit moins que jamais se fier depuis le dernier trouble de sa fête. )

Dans ces notes ou tablettes de souvenir elle observe : qu'ayant des craintes que Dorcas ne fût une traîtresse , elle se seroit bien en- allée tandis qu'elle étoit sortie pour chercher un carrosse , qu'elle étoit mêire descendue tout doucement jusqu'au bas de l'escalier dans cette intention , mais que voyant madame Sinclair à l'entrée de

(*) Voyez Lettre CCXXXI.

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la porte , ( postée là sans doute par Dorcas, ) elle étoit remontée promptement sans être apperçue.

( Elle étoit donc montée à la salle à man^ ger , ou elle vit la lettre du capitaine Tom^ linson : Voici les réflexions quelle fait sur cette lettre dans ses notes. )

Que je suis embarrassée ! II peut avoir eu quelque dessein en laissant cette lettre. Je ne vois ici aucun autre papier de quelque conséquence : Quelle alcernatHre !

De rester et d'être la femme du plus vil des hommes ! — Comme mon cœur se rivolte contre cette idée I Si j'essaie de m'échapper sans réussir , m.a ruine est inévitable ! — Dorcas peut me trahir ! — Je la r-egarde même à présent comme son suppôt I Lorsqu'il est sorti , j'ai vu sans qu'on m'apperçût , qu'elle lui disoit à l'oreille et même d'un air très-famiher ; ne crai' gnei rien j Monsieur ^ en lui faisant la rivérence.

Lorsqu'elle m'a offert de se prêter à mon évasion , elle n'a point paru s'igquiéter de ' sa sûreté personnelle , dans le cas où je parviendrois à m'échapper : Elle avoit cependant lieu de cra'ndre en pareil cas la vengeance de son maître, et elle ne manque pas de prévoyance. — Demander que je la prisse avec moi étoit une idée qui étoit bien à la portée de son intelligence , si elle m'étoit réellement fidelle. — Cependant ne blessons point la charité, quoi-

DE Clarisse Harlowe. S9 qxven usant toujours des précautions de la prudence. Pourroit-il se trouver au monde une fernme qui en agît aussi indignement avec une personne de son sexe ? — Oh oui , madame Sinclair : et elle est sa tante. — Dieu veuille me délivrer ! Mais hélas ! je me suis mise moi - même dans rimpossibilité qu'il me protège par des moyens naturels, et je suis déjà tout-àfait perdue ! J'ai aussi contre moi la malédiction d'un père ! Après avoir rendu vaines toutes les peines et les sollicitudes de mes amis , je ne dois pas m'attendre que le ciel fasse des miracles en ma faveur.

Si je m'échappe , que vais-je devenir , piiuvre malheureuse créature, abandonnée comme je suis ! Sans défense contre les enti éprises d'un sexe ! — Contre les circonstances ! — Enfin exposée à toutes sortes de dangers ! Que le Ciel daigne me protéger !

Son infâme Will n'est pas sorti avec lui ! Sans doute il rode ici autour pour épier mes démarches ! Toutes réflexions faites , je ne m'en irai point par le carrosse.

Il est assez étrange que ce carrosse se trouve là si à propos. — C'est, je crois, comme tous ses autres à propos ! — Que cette idée vienne tout-à-coap à Dorcas ;

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qu'elle ait le courage de supplier une Dame inconnue, d accorder sa protection à une autre inconnue I Que cet^e Dame y consente si facilement ! Que leur entretien soit si long , vu la distance de leurs rangs ! Car dans un cas aussi épineux , et le temps étant aussi précieux qu'il Test ^ il y a plus d'une demi-heure que Dorcas est partie I Cependant la voiture étoit , disoiton , toute prête devant la boutique d ua épicier voisin.

Il est vrai qu'il se trouve de vieilles Dames assez babillardes de leur naturel : il y a aussi , sans doute, quelques bonnes âmes dans le monde.

Mais qu'il se trouve que ce soit justement une veuve maitresse de ses volontés I Que Dorcas la connoisse à ses armes ! Les filles de sa condition ne sont pas , je crois , si savantes dans le blason ; il y en a pourtant quelques-unes. Les domestiques ont la manie de se croire honores des honneurs et du rang des personnes de qualité qu'ils servent ! Mais que son rusé valet ne soit pas sorti avec lui 1 — et cette lettre de Tomiinson !

Malgré ma ferme résolution de n'être jamais à ce misérable , ne puis-je pas me jeter sous la protection de mon oncle à Kentish-Town ou à Highgate , si je ne peux m'échapper auparavant , et là me délivrer enfin de lui ? Ne pourrois - je pas éprouver des maux pires que ceux

DE Clarisse Harlowe. 91 que je connois , si je puis éviter le dernier outrage ? Il ne m'a point menacé de nouvelles indignités. — Je l'ai pourtant traité assez librement et avec justice ! — Je resterai, je crois; au moins jusqu'à ce que je puisse écarter ce maudit Wiil. (*)

Ce Will est un malheureux : Dorcas £ussi , je le soupçonne , est une infâme. Ne songer à sa sûreté et à elle-même que la dernière ! File va et vient autour d'un carrosse ; elle me joue avec son prétendu carrosse.

Voilà donc toutes mes espérances de fuite évanouies ! Malheureuse créature ! A quels maux es-tu encore réservée ? — Oh ! que mon cœur souffre d'être forcée de revoir encore un homme si vil et de converser avec lui ! (J^)

(*) Elle essaya de Téloigner , mais le matois s'en dispensa , en feignant de s'être démis la cheville en tombant dans l'escalier. C'est un tour , dit l'intrigant Lovelace , dans sa relation que nous avons négligée que je lui avois appris en pareille ficçasipn à Amiens»

r)i Histoire

(IF) LETTRE CCLXXIV.

LOVELACE à BeLFORD.

Mercredi , après midi.

CONDUITE et toujours malheureuse dans son projet de s'évader ; obligée malgré elle de se trouver avec moi dans la salle à manger , et peut-être appréhendant que je ne lui fisse des reproches sur sa' ruse et sa feinte maladie , je m'attendois que cette chère perverse alloit débuter avec moi sur un ton plein de véhémence et d^indignation. Mais je me flattois de l'espérance , que par la douceur naturelle de son caractère , par les réflexions que j^attendois d'elle sur sa situation , par le contenu de la lettre de Tomlinson , ( que Dorcas m'avoit dit lui avoir vu lire ) et par le temps qu'elle m'avoit fait l'honneur de m'admettre en sa présence , elle ne porteroit pas le ressentiment aussi loin qu'elle a fait.

En entrant dans la salle à manger , je la félicitai ainsi que moi , sur son promet rétablissement. Je voulus même prendre sa main, avec l'air d'une tendresse respectueuse ; mais elle étoit résolue de reprendre sur le même ton où elle étpit restée.

DE Clarisse Harlowe. 93

Elle se détourna de moi , en retirant sa main , et me repoussant d'un air d'indignation. — Si je me trouve encore une fois avec vous , dit-elle , c'est que je ne peux m'en empêcher. Qu'avez - vous à me dire? Parlez. Pourquoi suis- je ici retenue contre ma volonté ?

Avec le sérieux le plus grave dans mon discours et dans mes manières , je la pressai de hâter le jour de la célébration. Je vis que je n'y gagnois rien. J'avois une lettre dans ma poche, lui ai-je dit, (en me fouillant , quoique je susse biea qu'elle étoit encore sur la table où je l'avois laissée ) dont le contenu pourroit nous rendre tous deux heureux. Si je ne la lui avois pas montrée plutôt, c'est que j'espérois l'engager à être à moi avant le jour dont il est fait mention dans la lettre.

Je la cherchai dans toutes mes poches , ne perdant pas de vue ses yeux , que je vis tournés du côté de la table où elle étoit.

J'étois fâché de ne la pas trouver. — A la fin dirigé par ses regards malins , je Tapperçus sur la table à l'autre bout de la chambre.

Je fus la chercher avec joie. Madame , daignez prendre la liberté de lire cette lettre , lui dis-je d'un air satisfait et plein d'assurance.

Elle la prit, et jeta les yeux dessus, mais si négUgemment , qu'elle faisoit

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voir clairement qu'elle Tavoit déjà lue i elle la jeta ensuite , sans me dire un mat d'honnêteté, sur le siège le plus proche d'elle.

Je la pressai de me rendre heureux dès le lendemain , ou vendredi matin : Je la priai au moins de ne pas rendre inutile le voyage de son oncle , et ses obligeans efforts pour parvenir à une sincère réconciliation entre nous tous.

Entre nous tous , répéta- t-elle avec un air de dédain et d'incrédulité. O Lovelace , tu es sûrement allié de très - près au grand suborneur du genre- humain , à voir comme tu tâches d'assortir les tentations aux inclinations ! — Mais quel honneur , quelle foi , quelle sincérité , s'il étoit possible ( ce que je ne ferai jamais ) que j'entrasse avec toi en conversation sur ce sujet , pourrois-je attendre d'un homme tel que tu t'es montré ?

Ce reproche me piqua au vif. — Une Dame de votre caractère , et de votre perfection , qui feint une maladie pour éviter de voir un homme qui l'adore, ne devroit pas. —

Je sais ce que tu voudrois dire , ditelle en m'interrompant. — Il y a mille petites bassesses auxquelles m.on ame ne se seroit jamais abaissée et qui m'ont fait me mépriser moi - même : mais c'est la contagion de la compagnie qui m'a gagnée; c'est toi qui m'as mise dans la nécessité

DE Clarisse Harlowe. 95 de me prêter à ces petitesses. Malgré mon dénuement, je rends grâces au ciel de ce que je ne suis pas encore déchue au point de désirer d'être à toi.

Comme Toifenseur , je dois , Madame y avoir patience ; et le droit de faire des reproches appartient à Toffensée. Mais il faut espérer que votre oncle n'est d'aucun complot contre vous. Il y a des circonstances dans la lettre sur laquelle vous avez daigné jeter les yeux. —

Elle m'interrompit encore. — Je vous demande une seconde fois pourquoi j^ suis ainsi retenue dans cette maison ? — Ne vois-je pas que je suis entourée de malheureuses , qui , quoiqu'elles portent rhab't de mon sexe , dressent, autant que je peux en juger, toutes leurs embûches pour m'entraîner à ma perte ?

Je lui dis, qu'elle seroit très-fâchée san^ doute , qu'on fit venir madame Sinclair et ses nièces pour justifier l'honneur de leurs personnes et de leur maison.

Si elles n'en veulent qu'à ma vie, qu'elles viennent ; elles seront les bien-venues. Je bénirai même la main qui frappera le coup ! oui , je la bénirai ! —

Ce sont de vains propos que de parler ainsi de mourir ; pur jargon des jeunes personnes , lorsqu'elles sont contredites par ceux qu'elles haïssent. Mais permettez-moi de vous prier, adorable créature ! —

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Point de vos prières. Je ne veux pas être ainsi détenue contre ma volonté.

Malheureuse , malheureuse créature que je suis, dit- elle, dans une espèce de transport frénétique , en se tocdant les mains , se détournant de moi , et levant les yeux au ciel î Ta malédiction , ô mon père , semble être maintenant à son comble dans ses plus terribles effets. Mon ame affoiblie me remplit du sinistre pressentiment que je suis sur le point d'être une créature tout-à-fait perdue dans ce monde et dans l'autre. Sauve - moi , grand Dieu , s'écria-t-elle en se jetant à genoux ; ah ! sauve - moi de cet homme et de moimême !

Je me jetai aussi à genoux devant elle , extrêmement affecté — On ! si je pouvois rappeler la journée d'hier ! — Pardonnezmoi , adorable créature ! — Oh ! pardonnez-moi le passé , puisqu'il ne reste qu'un seul moyen de le réparer : pardonnez-moi à cette seule condition , — qu'à l'avenir mon honneur et ma foi. —

Elle m'interrompit en se levant. — Si votre intention est de me prier de ne point demander la vengeance des loix , ou de ne point invoquer celle de mes parens , particulièrement de mon cousin Morden , lorsqu'il sera de retour en Angleterre....

Au diable soit la loi, en me levant aussi, ( elle tressaillit ) ainsi que tous ceux à qui

vous

DE Clarisse Harlowe. 97 vous parlez de demander vengeance ! — Je défie et les loix et eux. Tout ce que je demande c'est votre pardon , et que d'après mon repentir sincère , vous daigniez me rétablir un jour dans votre estime.

Oh! non, non, non, s'écria-t-elle en levant ses deux mains jointes , jamais , jamais je ne veux , je ne puis vous pardonner ! et la nécessité de vous voir , de vous parler , est pour moi une punition plus cruelle que la mort même.

Ma chère vie , voici la dernière fois que vous me verrez dans cette posture à cette occasion : ( et je me mis une seconde fois à ses genoux. ) Donnez- moi l'espérance , que vous serez à moi jeudi prochain , jour de la naissance de votre oncle , ou plutôt encore. Plût au ciel que je n'en fusse jamais venu à ces indignités ! — Votre indignation ne sera , ne pourra jamais être plus grande que mes remords. — Je la saisis alors par sa robe \ car elle vouloit se retirer.

Que les remords soient ton partage !

— Pour ton propre salut, que les remords soient ton partage ! Jamais je ne te pardonnerai, jam.ais je ne serai à toi! — Laisse moi me retirer ! — Je veux me retirer. — Pourquoi cette humble posture devant une malheureuse que tu as indignemicnt humiliée ?

Adorable Clarisse , dites seulement que

vous réfléchirez que vous prendrez

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