‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 3)Chapitre 8 sur 39 · Tome VIIL E · texte numérisé non relu

Tome VIIL E

98 Histoire

quelque temps pour considérer ce que rhonneur de nos deux familles exige de vous. Je ne me lèverai point. Je ne vous permettrai point de vous retirer ( tenant toujours sa robe ) que vous ne m'ayez dit que vous considérerez. — Prenez cette lettre. Pesez bien votre situation et la mienne. Dites que vous voulez vous retirer pour faire vos réflexions : et alors je ne vous retiens plus. . .

La force ne fera rien avec moi. Quoique esclave , quoique prisonnière par ma situation , m.a volonté reste libre. — Encore une fois je ne te prom.ettrai rien. ■— Retenue malgré moi— contramte par la force — non , je ne te promettrai rien !

Noble créature ! mais non pas implacable, j'espère. Promettez- moi seulement de revenir dans une heure l ■ Je ne te promets rien.

Seulement que vous me reverrez ce soir.

Ah! que ne puis-je dire.... plût au ciel qu il tïit en mon pouvoir de dire : je ne te reverrai jamais ! =- Plût au ciel que je ne dusse jamais te revoir !

Beauté trop irritée. — ( la retenant

touiours. ) . , ' 1 •

Je ne te dis rien qui ne soit le vœu bien réfléchi de mon cœur , quoique je parle avec véhémence. — Oh ! si je pouvois éviter d'abaisser mes regards sur toi , homme rampant et vil — aussi abject mv^sultant. — Laisse- moi me retirer. —

DE Clarisse Harlowe. 99 Je ne me connois plus. — Laisse-moi me retirer.

Je lâchai ma proie pour joindre m.es deux mains. — Retirez-vous, lui dis-je , 6 souveraine de mes destins , retirez- vous , puisque vous le voulez. — Mon sort est entre vos mains. — Il dépend d'un mot de votre bouche. — Votre mépris ne fait qu'augmenter mon amour ! Votre ressentiment est trop bien fondé. — Tvlaîs chère, très- chère Clarisse , de gràcQ revenez , revenez avec une ferme résolution d'accorder votre pardon et la paix à un homme qui vous adore.

Elle s'enfuit de moi, — L'ange s'enfuit aussitôt qu'il eut la liberté de ses ailes. Et moi rampant dans la poussière , en esclave méprisable , et non plus le fier et triomphant Lovelace , je me levai et me retirant , j'essayai de me consoler , par l'idée que dans la circonstance où elle est , dépourvue d'amis et de fortune , dans l'attente de son onde qui doit arriver sitôt , et tout réconcilier , (ce qu'elle croit encore, grâces à mon destin....)

Oh ! si elle vouîoit seulement me pardonner» — Si elle vouîoit me pardonner généreusement et recevoir mes vœux à l'autel au moment miême de son pardon , afin que je n'eusse pas le temps de retomiber dans mes anciennes priven'-'cns ! — Sur mon salut , Belford , cette chère fille donne le démenti à toutes nos maxmics

loa ^ Histoire de libertins ! — Il faut que la vertu soit plus qu'un vain nom ; oui, je le vois maintenant : une fois subjuguée , c'est pour tou^ jours y insigne fausseté ! — Mais, Belford^ elle ne l'a jamais été subjuguée. — Qu'aije obtenu de plus qu'un surcroît de honte et "de confusion — tandis que sa gloire s'est établie par ses souffrances ?

Le seul mérite que j'aie, c'est que tout le sexe doit m'avoir obligation de ce que j'ai mis cette noble créature à l'épreuve ; elle l'a supportée si glorieusement, que la gloire en rejaillit sur tout son sexe.

Cependant — mais je ne veux rien ajouter — quelle force ont sur nous les mauvaises habitudes ! — Je veux prendre Pair et tâcher de m'éviter moi-même. — Ne viens pas insulter à mes accès de foiblesse — à mes projets contradictoires — » à mon irrésolution — tout ira bien. (J^)

Cl[) LETTRE CCLXXV.

îvLLo VELAGE à M. Belford.

Mercredi soir,

X. L vient de m'arriver un exprès du château de M.... Il dit que mon oncle est très- mal. On désespère de sa vie. Sa goutte est remontée dans l'estomac , pour avoir bu de la limonade avec excès.

DE Clarisse Harlowe. ioi

Un homme de deux cents mille livres de rente préférer ses goûts à sa santé ! Il mérite de mourir. Mais n'avons nous pas tous nos passions déréglées à satisfaire ? Et toutes généralement portent leur châtiment avec elles. — Témoin le neveu aussi-bien que Toncie.

On avoit chargé ce messager d'autres commissions ; mais le drôle a étendu un peu plus loin les ordres qu'il avoit reçus , afin de venir faire sa cour au successeur.

Je suis bien aise de ne m'être pas trouvé -au château de M.... Lorsque Milord prit cette agréable potion , ( agréable pour lui dans le temps qu'il la prenoit. ) Il y a des gens dans le monde qui auroient en la m.échanceté de dire que c'étoit moi qui Tavois engagé à la prendre.

Cet homme dit que Milord étoit si miH lorsqu'il le quitta, que la famille comim.en- •çoit à parler de m'cnvoyer chercher en poste. Ccmir.e je sais que le vieux Pair a une bonne quantité d'argent comptant , dont il tient rarement un compte exact, il est de mon intérêt de m'y rendre le plutôt que je pourrai. Mais que ferai-je pendant tout ce temps de la chère personne ? Demain passé, je serai peut-être en état de résoudre cette question. — Je crains qu'elle ne me force au désespoir.

jVii envoyé la prier de m'accorder sa com.pagnic j on m'a refusé avec mépris.

io2 ' Histoire

Je viens d'avoir le bonheur de recevoir dans ce moment une troisème lettre de ma chère correspondante M'ss Howe. C'est un petit démon un peu sévère ! — Cette lettre auroit , j'en lu «s sûr, donné le coup de la mort à ma bien- aimée, si elle efit tombé dans ses mains. J'en joins ici une copie. Lis- la de suite.

COPIE DE LA LETTRE de Jvliss How£ à Miss Ci^ARissE Harlowe.

Mardi , 20 Juin.

Ma très-chère Miss Karlowe,

Je me hasarde encore à vous écrire, ^quoique contre mon inclination) et cela ^ar votre ancien messager , quoique je m'en soucie tort peu.

J'ignore dans quel état vous pouvez ^tre. Peut-être êtes- vous malade, et ce seroit une dureté alors de vous faire des reproches sur un silence que vous n'auriez pas été en état de faire cesser. Mais si vous êtes en santé , je ne sais pas de reproches que vous ne m.éritiez , de n'avoir répondu à aucune de mes dernières lettres. Vous m'avez accusé la réception de la première (*) (qui, je crois., vous

(*) Vojez Lettre ccxxix.

Dî Clarisse Harlowe. 103

importoit trep pour rester sans réponse. ) Dans Tautre qu'on vous a remise à vousmême ( * ) , je vous priois si instamment de m'accorder la faveur de quelques lignes , que je suis étonnée comirent vous avez pu ne pas me faire cette grâce — et ce qui est plus surprenant encore , c'est de n'avoir point entendu parler de vous depuis.

Le messager mi'a fait un conte si étrange de la situation où il vous a trouvée , et de ce que vous lui avez dit , que je ne sais qu'en conclure : sinon que c'est un imbécilie , qui malgré sa bèîise et son ineptie, a encore la vanité de faire rhoxmme d'esprit , et qui en donnant dans les descriptions et le merveilleux , prête un air ^e contes bleus à tout ce qu'il raconte. Vous m'en croirez , lorsque vous saurez qu'il vous a dépeinte dans une extrême douleur (t) ^t cependant ù -riche .en embonpoint, le visage si enluminé ^ x'est son expression , et les bras si charnus , qu'on imagineroit que vous étiez travaillée d'un poison violent ; d'autant plus que lorsqu'on le fit efltrer , vous étiez sur un lit de repos , sans que vous ayez fait le moindre mouvement pour vous lever ou vous mettre ■sur votre séant.

Sur mon honneur , Miss iiarîowe , je suis dans une mortelle inquiétude sur votr^

( * ) Voyez Lettre CCLII.

et) Voyez Lîttre cc.Ll.

104 Histoire

compte. Vous me permettrez de vous dire que votre prompt retour avec votre séducteur, a très-fort ti-ompémon attente. Vous n'avez pas agi en cela dans votre caractère. Mde. Townsend m'a dit sur le témoignage des femmes d'Hamstead , avec quelle joie vous vous étiez remise une seconde fois entre ses mains ; cependant il étoit imipo;s";ble que vous fussiez mariée alors !

O Dieu , ma chère , quelle déplorable chose î xAprès avoir pris tant de peines pour vous délivrer de cet homme ! Mais vous

savez mieux que personne Quelquefois

je m'imagine que ce n'est pas à vous que ce lourdaut a remis ma lettre. Cependant ce doit être à vous. Mais il est bien étrange que X'ciis n'ayiez pu m/envoyer par lui une seule ligne r — pas un nîot ! Et sitôt rétablie pour retourner avec ce misérable î

Je ne suis pas sûre que la lettre que j'écris niaintenant vous parvienne : voiîà pourquoi je ne vous dis pas la moitié de ce que j'aurois à vous dire. Mais si vous jugez à propos de m'écrire , faites- moi savoir, je vous prie, qui étoient ces belles Damjcs ses parentes qui sont venues vous voir à Ham.stead , et qui vous ont ramenée si joyeuse dans une m.aison que je vous avois tant de fois averti d'éviter. Mais je ne veux rien dire de plus — du moins jusqu'à ce que je sois miicux informée. Car jusqu'à présent je ne peux que rester confondue d'étonnement.

DE Clarisse Harlowe. 105

Malgré toute la bassesse de cet homme, il est évident quil y avoit quelque chose de plus qu'un amour caché. — Bon Dieu ! — Mais je finis. — Je ne sais pourtant pas trop comment me taire. — Mais enfin je finis. Il le faut.

Daignez seulement m'apjîrendre , ma chère , une chose que je ne puis expliquer : faites- moi savoir^ si vous êtes réellcjnenl: mariée ou non. Alors je saurai s'il doit y .avoir ou non un terme plus court que l'une de nos deux vies , à une amitié .qui a toujours fait la gloire et Torgueil de Votre affectionnée j

AXx\E HowE,

Dorcas m.e dît qu'elle a scruté (^ c'est son expression) sa maîtresse dans une conversation qu'elle vient d'avoir avec elle- S'a maîtresse se sent encoje portée , à ce qu'elle dit à cette fille , à m.ettre sa con- £ance en elle. Dorcas espère qu'elle Va rassurée ; mais elle m'avertit de ne pas trop m'y fier. Cependant la lettre de Tomlî.nson doit infailliblement avoir fait quelque effet. Je viens de la lui envoyer par Dorcas , en la priant de vouloir bien la relire...^ Elle ne me l'a pas renvoyée , ccmiine je le craignois. C'est un bon signe ^ à ce que je présume.

Je dis je présume , et toujours ]£ pré^ siums : car cette charmante créature , m.aiii«

lto6 "B î^ T O î RT

tenant qu2 je su's comme pris dans mes propres filets , m^em.barrasse plus mille fois que je ne Tembarrasse elle-même. ( J^)

(5[) LETTRE CCLXXVI.

Jeudi à midi , 22 Juin,

V^ UE je meure, Beîford ^ si je sais ce ^qje je dois faire , et de miOi-même, et de cette surprenante fille. — Tantôt calme, tan'ôt agitée. — Mais je sais que tu n'ai- ^nes pas plus que moi qu^on anticipe.

A mes prières réitérées , elle m'a accordé une entrevue à six heures du matin. Elle étoit toute habillée ; car elle n'a pas -quitté ses habits depuis qu'elle a déclaré ■qu'elle ne se dcshabllleroit plus dans cette Tnaison. Elle avoir un air charmia-nt , m.ai- «ré lin mal d'estomac de trois heures.

( Dorcaî m'a dit quelle avoit été réellement t^.a-.ade ) sans avoir pris aucun repos, ies yeux rouges et enflis à force d'avoir pleuré. Qu'-l me paroit étrange , que ces ^deux aimables fontaines ne soient pas épuisées depuis long temps f mais elle est ^emme. — Et les anatomistes , je crois, '.assurent que les femmes ont le cerveau g>lus humide ^ue les hcinrnsso

■D E Cl a r ï ss e h a R'L o vv~e. -107 'Hé bien , ma très- chère ame , j^spère que vous avez bien pesé tout le contenu ■de la lettre du capitaine Tomlinson. Mais puisque nous voilà ensemble de si bonne heure, je vous conjure de rendre ce joinr le plus heureux jour de ma vie.

Elle me jeta un regard peu favorable.

'Dès qu elle entra , ses sourcils parurent :Couverts d'un nuage épais; mais lorsqu'ellf se disposa à me répondre , un sérieux plus sombre encore se répandit dans ses aimables traits.

Votre air , vos regards , lui dis-je , moR cher amour, ne sont pas propices pour moi. Permettez que je vous supplie avant que vous partiez de vous abstenir de toutes récriminations ; car le repentir et le Gentiment de m.cn indigne conduite avec vous £ont si vifs , que je ne sais corritrent supporter les reproches de ma propre conscience.

Puisqu'il ne m'est pas possible de votis éviter, dit-elle, j'ai fait tous mes efTorts pour me commander une patience et un calme, dont je ne me croyois plus capable en vous voyant. Comibien ce calmedok durer, c'est ce que je ne saurois dire ; rnak -j'espère du moins prendre sur moi de voi*s parler sans cette véhémence que j'ai montrée hier sans pouvoir mi'en empêcher, f*^

(*) Clarisse d^ns ses notes dit ; « je cràlrç-qsc y) Dorcas ne soit fausse. Ne piii?-je donc esjic-rer .;: devenir à boLit de rcn gjger.à me laisser .Aj^é

îoS Histoire

Après une pause ^ ( j'étois tout attention ) elle continua :

Il m'est aisé de voir , M. Lovelace , que TOUS me préparez de nouvelles violences, si je résiste à vos desseins , quels qu'ils soient. Je les supposerai même tels que vous me protestez solemnellement qu ils sont. Mais je vous ai déclaré aussi solemnellement ma résolution , que je ne veux ni ne peux être à vous , ni à aucun homme sur la terre. Je renonce néanmoins à toute espèce de vengeance pour les torts que vous m'avez faits. Je ne veux que me retirer sans bruit dans quelque coin obscur , pour m'y cacher de vous et de tous •ceux qui m'ont autrefois aimée. Ce désir <ie réconciliation avec mes parens qui itoit si violent en moi , est bien amorti, îls ne me recevront point à présent , quand même ils le voudroient. Déchue et déshonorée à mes propres yeux , je me trouve indigne de leur faveur. Je vous conjure donc, Lovelace, dans l'amertume de mon

35 liberté ? J'aime mieux tenter cette voie que cîe r> rae fier à cette fille. Si je ne peux l'obtenir de » Itu^ et qu'il me faille le voir en présence de w ràcn oncle , j'espère avoir alors le courage de y) renoncer à lui. Mais je serois bien aise d'éviter K de composer avec ce misérable , et de lui donner » une attente que mon intention est de ne pas » remplir. "Si je suis maîtresse de mes propres )) rcsûîutians , mon oncle lui-même ne sera pas « capable dpe me déterminer à enchaîner mon ame a avec un hoiniae aussi vil. m

D'E Clarisse Harlowe. 109 ame (ses yeux étoient pleins de larmes ) je vous conjure de m'abandonner à mon destin. En le faisant , vous me causerez îa plus grande des satisfactions que je sois maintenant capable de sentir.

Où voulez-vous donc aller , ma chère vie?

N'importe 011. Lorsque je serai hors de cette maison , je laisserai à la Providence le soin de diriger mes pas. Je ne connois que trop l'abandon où je suis. Je sais que je n'ai m.aintenant aucun ami dans le monde. Jusqu'à Miss Howe m'a abandonnée,

— ou vous seriez — vous me les avez

fait perdre tous. — Et vous avez été pour moi un ennemi barbare — vous le savez bien.

Elle s'arrêta.

Je n'eus pas la force de répondre.

Les maux que j'ai soufferts , continuât-elle ( en se détournant de moi ) quoi- •que irréparables , ne sont que des maux temporels et passagers. Laissez- moi dans la -douce espérance de pouvoir un jour obtenir pardon du ciel pour Totiense que vous m'avez fait faire à mes parens et à la ^ertu, afin que je puisse éviter des maux plus grands qu.^ les maux temporels, C'estlà maintenant que se bornent tous mes désirs. Que demandai-je que ce que j'ai <iroit de demander , et ce qu'on ne peut j-efi^ser sa^ie la plus inique violence l

ne Histoire

Je luis dis nettement qu'il m'étok ■absolument impossible de lui accorder sa demande. Je la suppliois de me donner sa main le jour môme. Je lui dis que je ne pouvois vivre sans elle. Je lui appris la maladie de Milord, raison qui m'em- ;pêchoit d'attendre l'anniversaire de la naissance de son oncle. Je la conjurai de m'accorder son consentement et de m'accompagner à Berks aussitôt après la cérémonie. — Ainsi , ma chère ame , lui disje , vous serez délivrée d'une maison pour iaquelle vous avec conçu tant d'antipathie.

Tu m'avoueras, Belcbrd , que c'étoitlà une offre à faire à une princesse. Et j'étois en effet résolu de tenir ma parole. Je m'imaginors , comme je te Tai dit., avoir tué ma conscience. Mais la conscience, je le vois, si Ton parvient à Tétouffer pour un temps , ne peut pas mou- <rir ; et quand elle n'ose parler haut , elle 'murmure tour oas. J'ai cru dans cet instant, à un léger mouvement que j'ai vouiu faire pour rétrograder sur mes pas , sentir J'importune ressuscitée se glisser autour de .mon péricarde , comme un serpent , et rassemblant toutes ses forces dans sa tête, r( comme ie rep.ile mor.rant ) enfoncer -dans mon cœur son cruel dard.

Elle hésita et baissa les yeux, comme dans l'irrésolution. Mon cœur ranimé remonta jusques sur le bord de mes lèvres « jEt ,( tu me croiras si tu veux ) dans .c££

^DE Clarisse Harlowe. iir ■instant je voyois dans mon indignation , •entrer un vieux curé en lunettes , véttî 'd'une robe noire couverte d'un surplis 'fclanc ( emblème juste de son ministère qui, comme rhalcyon , sous une apparence bénigne , amène souvent aux deuK embarqués une vie remplie d'erages et de temipétes ) marmotant et récitant du nez lies formules de 1" irrévocable cérémonie.

J'espère maintenant , ma chère vie^ lui dis-je en lui prenant la main et la pressant contre mes lèvres , que votre -silence est un heureux présage en ma fa- 'veur. Que j'aie seulement , ma hiea-aimée , votre consentement tacite , et dans le mojTient je voie chercher un ministre. — Je lui promis que le reste de ma vie sercit dévoué à lui plaire , et que je serois le mjeilieur et le plus tendre des maris.

A la fin , se tournant vers moi. — M. Loveîace , je vous ai déjà dit mes intentions. Pensez -vous que je pourrois ainsi solemnellement, .... ? Elle s'arrêta là. — Je suis déjà trop en votre pouvoir , continua-1- elle ; je suis plutôt votre prison- ^nière , qu'une personne maîtresse de son .choix et de ce qu'elle doit faire ou devs- ■nir. — Mais donnez - moi une preuve de l'honnêteté de vos intentions , en m.e laissant la liberté de quitter à l'instant cette ^maison., et je vous ferai par écrit la ré- ^ciiSLe que me pern^ettra ma malheureuse ^situation.

iiî Histoire

Tu t'imagines donc la belle, dis- je en moi-même , que cette offre contentera un Lovelace ? Des vivans comme moi , ainsi que les ministics d'état, ne lâchent jamais leur proie , sans être assurés du double de sa valeur.

Je lui représentai que si la cérémonie se faisoit sinon ce matin , du moins demain ou jeudi , jour de la naissance de son oncle et en sa présence : nous irions ensemble à Berks , comme je Tavois proposé ; que nous quitterions ainsi cette maison , et qu'à notre retour à la ville , j'en ferois préparer une pour laquelle j'étois en marché.

Elle ne me répondit que par des pleurs et des soupirs. Toujours crédule et dupe de ma folle espérance, j'imputai son silence à la modestie de son sexe. Cette chère créature, dis- je en moi-même^ après le ton de hauteur de son début avec moi , médire dans une douce irrésolution en quels termes elle peut , sans se compromettre , déclarer les paisibles dispositions de son cœur prêt à se rendre. Mais lorsque mes yeux pleins de douceur et de tendresse cherchèrent son visage détourné de moi, .j"'y reconnus bientôt que c'étoit le ressentiment et non pas une timide pudeur , qui excitoit le trouble et les combats dont son sein étoit agité. (*)

(♦) 'Clarisse , dans ses minutes , avoue qu'il lui fut diiîîcile de contenir son indignation dans cette

deClarisseHarlowe. 115

A la fin , die rompit le silence. — Je ne peux supporter, dit- elle , de me voir prisonnière dans une aussi vile maison. — Dites-moi^ Monsieur, dites-moi en deux mots, si c'est votre intention ou non, de me perm.ettre de la quitter ? — De me laisser jouir de la liberté qui m'appartient de droit , en qualité de fille née Angloise.

Mais , Madame , si je vous laisse partir d'ici , ne sera-ce pas consentir à vous perdre pour toujours ? — Feux-je supporter un seul instant cette pensée ?

Elle se retira brusquement. — Mon ame dédaigne de discourir avec toi. — Telle fut sa violente apostrophe. — Je me jetai à ses pieds , je pris sa main mialgré sa résistance , et je commençai à prodiguer les sermens , les vœux , les protestations. — Mais cette beauté irritée m'interrompit pour continuer.

Je suis lasse de toi , homme 1 Toujours il sort de ta bouche une file de vœux , de sermens et de protestations qui ne diffèrent que par le temps et le lieu ! Pourquoi me retiens-tu ? Mon cœur se soulève contre toi , ô cruel instrument de Vinique vengeance de mon frerë ! Tout ce que je te demande , c'est de me sauver l'autre

conférence. « Mais lorsque je vis , dit-elle , que -» toutes mes prières et mes supplications étoient » sans effet , et qu'il étoit toujours re'solu de me » tenir prisonnière , je ne pus contraindre plus' V long'tenips mon impaden.re. w

TT4 Histoire

partie de la malédiction de mon père : pour celle qui regarde le bonheur de cette vie passagère , tes bassesses et tes indignités l'ont accomplie.

'Je demeurai muet. — Il y avoit de quoi ! *— U instrument de son frère ! L'instrument de James Harlowe { Feux et flammes , quelles expressions , Belford !

Je lui cédai sa main. Elle fit deux ou trois tours dans la chambre , d'un air où se peignoit tout l'orgueil de son ame altière. Ensuite s'approchant de moi en silence , puis s'éloignant et se rapprochant encore , elle me dit d'un ton radouci : — je vois ta confusion , Lovelace , — ou bien, est-ce le remords ? — Je n'ai qu^une seule requête à te faire. — Celle que je t'ai répétée tant de fois : — qu'à l'instant même tu me permettes de quitter cette maison. Adieu , adieu pour toujours ! Puisses - tu jouir dans ce monde du bonlieur que tu m'as ravi , comime tu m'as ravi les amis que j'y possédois.

A ces mots elle disparut , me laissant ^ans une si grande confusion , que je ne savoîs que penser ni que faire.

Mais Dorcas m'eut bientôt réveillé de ma léthargie. — Savez- vous j Monsieur, accourant à moi . que Madame est descendue ?

Non certes i — et sur- le - champ me voilà en bas de l'escalier , où je la trou- >vai encore une fois à ia porte de la rue ,

BE Clarisse Ha RLowE. 115 st débattant avec Polly Horton pour •sortir.

Dès qu'elle me vit, elle se jeta dans le sallon de devant , vola à la fenêtre , et essaya une seconde fois de lever le châssis, en criant, bon peuple j au secours! au secours !

Je la saisis dans mes bras , et je Tarrachai de la fenêtre. Mais comme je craignois de blesser cette charmante créature; ■oui , charmante , jusques dans sa rage ; elle glissa de mes bras sur le plancher, ■ — Que je meure ici , cria-t-elk, laicsezmoi mourir ici ! restant toujours étendue sans mouvement, jusqu'à Tinstant ou Sally -et madame Sinclair entrèrent précipitamment.

La vue de cette vieille furie-lui causa tiûQ terreur visible ; et moi sincèrement aiïecté , je les pris à témoin , madame Sinclair, Miss Polly, miss Horton, soyez toutes témoins que je ne fais aucune viaîence à cette charmante créature.

Elle retrouva alors ses pieds , et se relevant — ô maison ( regardant du côté des fenêtres et autour d'elle , ) ô maaisca construite pour ma ruine ! — Mais que cette femme sorte de ma présence , ainsi que cette miss Horton , qui n'auroit pas osé s'opposer à ma fuite , si elle n'étoirt pas une basse et vile créature.

Oh , Monsieur ' oh , Madame i s'écria Je vieux dragon , (ses poings renversés

iTt5 Histoire

sur les hanches , et ses bras en cercle s'avançant d'un pied en avant de sa jupe ) que de vacarme pour rien ! je n'ai jamais vu de m.a vie pareilles scènes, entre un gentilhomme doux ccmme un poulet et une Dame sauvage comme une tigre s se.

La belle fut saisie d'effroi : elle se hâta de remonter. — Une méchante femme est certainement plus terrible à son sexe qu'un méchant homme.

Je la suivis , elle courut par son appartement dans la salle à manger. La terreur même ne peut lui faire oublier hs plus légères bienséances.

Ce seroit un récit trop touchant que de te raconter tout ce qui s'est passé d'un côté en invectives , en exclamations , en menaces , même contre sa propre vie , et de l'autre , en reproches, en supplications et qucîqueiois en menaces. Je t'ai déjà décrit de pareilles scènes.

Je te dirai seulement qu'à la /in je parvins à lui arracher une concession. Elle a eu raison de croire qu'il lui seroit arrivé pis £ur-le-chanip, si elle ne leût pas fait. C'est qu'elle tâcheroit de se modérer et d'être tranquille , jusqu'à ce qu'elle vît l'événement que devoit produire le jeudi jour de la naissance de son oncle. ( * )

(*) Clarisse dit cl?.ns ses minutes , qu'elle ne vit pss d'autre moyen , pour se préser^-er d'être déshonorée à l'heure même : si seule espérnnce e-3t , que si tlk ne peut pas se sraiver par le moyea

DE Clarisse Harlowe. 117 Mais plût à Dieu , s'écria-t-elle violemment en m'accordant cette chétive grâce ! plût à Dieu que ce ne tût pas un crime de m.ettre nn à sa propre vie, plutôt que de consentir à mô donner cette assurance !

Cependant je vois par-là qu'elle craint qu'en interprétant en ma faveur cette assurance extorquée malgré elle, je n en déduise une sorte de promesse de mariage. Si elle vouloit revenir dans ce moment, oui, dans ce moment , je t'assure , Beiford, du fond du cœur , que je me revêtirois de sa livrée, et que je la porterois toute ma vie,

o'Belford , dsns quelle situation m ont réduit mes maudites inventions ! Je suis embarrassé , confus , excédé de moi-même. Prendre tant de peines pour être lâche et vil ! — Mais laisse- moi te demander pour la cinquantième fois , qui auroit cru qu'il y eût eu dans le monde une pareille femme ? — N'importe , elle feroit mieux de prendre garde de ne pas pousser son obstination trop loin. Elle ne sait pas à quelle vengeance peut me porter Tamour méprisé l

de Dorcas ( sur laquelle néanmoins elle a toujours Ats soupçons , ) elle cherchera un moyen d'invoquer jeudi prochain la protecnon de son oncle , ou même celle des magistrats -, s'il est ne'cessaire. « 11 verra , dit-elle , toute timide qu'il me cfoit r 5) ce que je suis capable de faire pour me délivrer )) de Todieuse contrainte où je suis , et d'wa » homme cipible de tant de bassesses et d'inha- » manités rétléchies. »

"ïi^ Histoire

Toutes les scènes de trouble et d'agîtation par où je viens de passer , ont tel^ lement ému mon cœur, que ce n'est pas Taffaire d'un moment d'y faire rentrer le ealme. J- vois en relisant ce que j'ai écrite que l'agitarion de mon cœur s'est communiquée à mes doigts au point que dans quelques endroits , mes caractères sont si confus , si mal formés , que tu auras peine a les déchifrer. Cependant , pourvu qu'il y en ait la moitié d'intelligible , ce sera assez pour m'exposer à ton mépris , en voyant le beau fruit que je retire de mes stratagèmes et de mes complots. — Mais certainement, Belford , je crois avoir gagné quelque terrain par cette promesse.

Je te dois un mot en réponse aux assulances que tu mes donnes, que tu n'as pas trahi mes secrets en rien de ce qui a rapport à cette charmante créature. Tu aurois pu t'épargner cette peine , Belford. Mes soupçons n ont duré que le temps que j'ai mis à te les écrire. (*) Car j'ai aisément reconnu en me donnant le temps d'y réfléchir , que tu n'as aucun principe , aucune vertu qui pût t'égarer et te conduire a une mdiscrétion. Tes motifs n'auroienr pu être qu'une assez forte jalousie et un peu de lâche pitié que je te connois. Tu n'es pas capable de provoquer ma colère^ €t tu as toujours excité ma pitié ^ et je te

(*} Voyez Lettre CCLXUI,

DE Clarisse Harlowe. irf^ la dois plus que jamais. Car tu es vraiment un pitoyable et pauvre homme.

Je répondrai à tes nouvelles plaintes en faveur de ma charmante , lorsque je te verrai. Adieu, (j^)

(U) LETTRE CCLXXVIL

M. Love LA CE à M. Belford,

Jeudi soir,

J E suis dans une horrible fureur contre cette perverse créature ! — Tu ne me blâmeras pas , si tu es mon ami. Elle regarde la concession qu'elle nVa faite comme extorquée ; et nous en sommes encore au point où nous en étions auparavant.

C'est avec la plus grande difficulté que j^ai pu obtenir la faveur d'une demi-heure de conversation avec elle ce soir. J'avois besoin de l'emretenir sur la nécessité où je suis d'aller au château de M....

Je lui dis qu'après la bonté qu'elle avoit eue de me promettre qu'elle tâcheroit dêtre tranquille , jusqu'à ce qu'elle ait viî l'événement de jeudi prochain , j'espérois qu'elle n'hésiteroit pas à me donner sa parole , que je la retrouverois ici à mon retour du château de M....

Elle se garderoit bien de me faire une pareille promesse. Il n'a été fait aucune

tio -Histoire

mention de cette maison , dit-elle , vons

le savez bien.

Et croyez- vous que j'aurois voulu consentir à rester emprisonnée ici ? Je fus vivement piqué et cruellement trompé aussi. Si je ne vais pas au ciiâteau de

M , Madame , vous voudrez bien ,

j'espère, rester ici jusqu'à ce que jeudi soit passé.

Il le faudra bien , si je ne peux faire autrement. — Mais j'insiste encore une fois sur la liberté de quitter cette maison, soit que vous y restiez ou non.

Eh bien , Madame , je souscris à votre demande. J'irai dès ce soir chercher un logement contre lequel vous n'aurez point d'objections à faire.

Je ne veux point de logement de votre main. — Je veux , Monsieur , aller chez Mde. Moore à Hamstead.

Chez Mde. Moore ! — Je n'ai rien à objecter contre Mde. Moore. — Mais voulez-vous bien me promettre , Madame , de m'y recevoir quelquefois.

Comme je fais ici.... — si je ne peux m'en empêcher.

Fort bien , Madame. — Voulez - vous bien avoir la bonté de me dire ce que vous avez entendu , en disant que vous resteriez tranquille ?

J'ai dit , Monsieur , que je tacherais d'être tranquille, — Voilà ma phrase.

Jusquà

Jusqu'à ce que vous vissiei V événement de jeudi prochain ^ n'est-ce pas ?

Ne me faites point de questions pour me tendra des pièges. Je suis trop franche pour la société avec laquelle je suis.

Permettez-moi de vous demander , Mafia me , ce que vous entendiez en disant que si ce n'étoit pas un crime, vous mourriez plutôt, que de me donner cette assurance ?

Elle restoit dans un silence d'indignation.

Vous avez cru , Madame , que vous me donniez lieu par- là d'espérer votre pardon ?

Lorsque je croirai devoir vous répondre avec patience , je parierai.

Vous croyez-vous en mon pouvoir , Madame ?

Si je n'y ëtois pas.-— Elle s'arrêta.

Parlez , adorable créature , — je vous en supplie, expliquez-vous. —

^ Elle garda le silence : son charmant visage étoit tout en feu.

Faites- vous , Madame, quelque fonds sur mon honneur ?

Encore muette.

Vous me haïssez , Madam.e , vous me méprisez plus que vous ne^ méprisez la plus vile des créatures de ce globe.

Si je ne vous méprisois pas, vous auriez raison de me mépriser,

Tomç VIII, p

Ï22 Histoire

Vous dites , Madame , que vous êtes dans une infâme maison? — Vous n'avez aucune confiance en mon honneur ? — Vous croyez qus vous ne poiivei m'é^ yiter ?

Elle se leva. Je vous en conjure , laissez-moi me retirer.

Je saisis sa main en me levant , je la pressai d'abord contre mes lèvres , puis contre nion cœur , dans un violent désordre. Elle dut le sentir palpitant de passion et prêt à forcer ses barrières. — - Vous irez à votre appartement , si vous voulez. — Mais par le grand Dieu du ciel , je veux vous y accompagner.

Elle trembla. Eh î — Je vous prie, M. Lovelace , de grâce ne m'épouvantez pas.

Asseyez-vous^ Madame , je vous en supplie , asseyez-vous.

Je vais m'asseoir*

Asseyez -vous donc ^ asseyez- vous. — Toute mon ame étincelcit dans mes yeux, et m.es artères battoient jusqu'au bout de mes doigts.

Allons , allons , je m'assieds. — Vous me blessez , — M. Lovelace , de grâce , ne m'é.... ne m'épouvantez pas ainsi. — Elle s'assit en tremblant ; ma main tenant toujours la sienne serrée.

Je passai un de mes bras autour de sa ceinture, et penché sur son sein agité. — Et vous dites , Madame, que vous me haïssez ? — Et vous dites que vous me mépri-

DE Clarisse Harlowe. ti^ sez ? — Et vous dites qus vous ne nVavez rien promis ? —

Oui , oui , je vous ai promis. — Eh ! ne me tenez pas ainsi penchée. — Vous voyez que je me suis assise lorsque vous me l'avez dit. — Eh pourquoi , ( en se débattant ) pourquoi me tenir ainsi penchée ? — J'ai promis que je tâcherois d'être tranquille , jusciiCà ce que jeudi soit passé. — Mais vous ne voulez donc pas me laisser ? — Comment voulez- vous que je sois tranquille ? —De grâce, ne m'épouvantez pas ainsi.

Et qu'avez-vous entendu , Madame, par votre promesse ? Y avoir- il qudque vue favorable pour moi ? Vous avez voulu

dans ce moment là me le faire croire.

Aviez - vous quelqu'intention favorable pour moi, Madame? — Avez- vous voulu me le faire croire ?

Quittez ma main. Monsieur. — Otez votre bras d'autour de moi , ( en se débattant , mais toujours tremblante. ) Pourquoi me regardez- vous si fixement ?

Répondez - m.oi , Madame ; aviez-vous quelque vue favorable pour moi dans votre promesse ?

Ne me forcez pas ainsi de vous répondre.

Alors s'arrêtant et reprenant un peu ses esprits : laissez -moi aller , dit-elle : je ne suis qu'une femme — une /o/è/^ femme. — . Mais ma vie est en mon pouvoir , quoique

124 Histoire

ma personne n'y soit pas. — Je ne veux pas être contrainte de la sorte.

Vous ne le serez point , Madame ; en m^'inciinant profondément et quittant sa main ; mais le cœur jusques sur mes lèvres , et espérant être provoqué de plus en plus.

Elle se leva , et elle se retiroit précipitamment.

Je ne vous poursuis point , Madame. Je yeux éprouver votre générosité. — Arrétezvous , — revenez , — arrêtez - vous, dans jinstant , revenez , Madame , si vous ne voulez pas me réduire au désespoir.

Elle s'arrêta à la porte , fondant en larmes. O Lovelace , — comment , comment, ai-je mérité ! ?

Mon cher ange, daignez revenir.

Elle revint, mais avec une répugnance visible , et attibuant sa complaisance à la terreur.

La terreur , Belford , comme je l'ai déjà reconnu , quoique j'aie si peu profité de la découverte , doit être ma ressource , si elle me la rend nécessaire. — Il n'est point d'autre moyen avec cette charmante inflexible. — Elle s'assit vis-à-vis de moi dans un désordre extrême , — mais l'indignation dominoit visiblement dans tous ses traits.

Je m'avançoîs vers elle en prenant exprès l'air de la tendresse et de la douceur —

DE Clarisse Harlowe. 115

Charmante créature ! mon cher ange -— Mais en se levant elle exigea que je demeurasse assis à queque distance d'elle.

J'obéis — et la suppliai de donner sa main par dessus la table, à la mienne étendue pour la joindre , voulant voir , lui disje , si elle vou droit encore m-'obliger en quelque chose. Mais je ne gagnai rien par la douceur , ni par mon air affectueux et tendre. Elle me refusa sa main : — Etoitelle sage , Belford , de me convaincre ainsi que je ne pourrois rien obtenir d'elle que par la terreur ?

. Dites- moi seuîem.ent , Madame , si votre promesse d'attendre avec patience Tévénement de jeudi prochain , renfermoit quelque intention fevorable pour moi ?

Pouvez - vous attendre aucune faveur

volontaire d'une personne à qui vous ne laissez aucune liberté dans son choix?

Avez -vous intention , Madame , de m'honorer de votre main en présence de votre oncle , ou non ?

Mon cœur eî ma main ne seront jamais séparés. — Et pour quelle raison pensezvous que j'ai résisté à la volonté de mes meilleurs amis , de m^es amis naturels ?

Je compends votre idée , Madame. — Vous suis-je donc aussi odieux que le vii Sol ai es i

Ne me faites pas pareille question , M. Lovelace.

si6 Histoire

Il faut que vous me répondiez. Vous suis- je aussi odieux que le vil Solmes ?

Pourauoi traitez -vous M. Solmes dq vil ?

Ne le croyez-vous pas tel , Madame ?

Pourquoi le penscrois- je ? M. Solmes s'est il jamais permis d'action vile avec moi ?

Très-cbère créature ! ne me désespérez pas par ci'odicuses comparaisons I Et peutêtre par une préférence encore plus odieuse.

Ne me faites pas des questions , Monsieur , auxquelles vous savez que je vous répondrai la vérité.

Quand ma réponse devroît vous mettre en fureur , mon cœur , MadamiC , et mon am- sont en ce moment tout entier à vous. Mais il faut que vous me donniezquelque espérance que la promesse que vous m'avez faîte , vous lie dans votre intention , ( s'il ne survient aucune raison contraire et nouvelle ) à m.e donner vocre main jeudi. Sans cela , comm.ent vouiez - vous que je vous laisse !

■ Laissez-moi aller à Hamstead et fiez-vous à mon indulgence.

Puis-je m'y fier? dites seulement : puisje m/y fier ?

Coîîiinent voulez -vous vous y fier, si vous violentez lua réponse à cette question ?

DE Clarisse Harlowe. 117

Dites- moi seulement , chère créature , dites-moi, puis- je me fier à votre indulgence", si vous allez à Hamnead ?

Si vous m'obligez de parler, Monsieur, comment osez- vous espérer de moi une promesse favorable ? Quelle vile créature jedevrois être à vos yetix , si après votre bassesse et votre ingratitude envers moi , j'étois capable de vous donner pareille promesse !

Alors se levant : O le plus vil des hommes ! (ses mains jointes et le visage tout violet d'indignation ) tu m'as fait habiter la plus infâme des maisons; m>ais tant que j'y serai, j'aurai un cœur incapable de sentir autre chose que l'horreur pour elle et pour toi !

> Elle jeta en même tem>ps ses regards autour d'elle et sur moi d'un air d'inquiétude sur la conséquence d'une déclaration si sincère. — Mais n'aurois-je pas été un diable incarné , si , moi qui aime la bravoure dans les hommes , je n'eusse été plus frappé d'admiration pour son courage dans cet instant^ qu'aiguillonné par le désir de la vengeance ?

La plus ncb-e des créatures ! pouvezvous croire qu'il me soit possible de vous laisser , et de risquer de perdre mes espérances sur un objet si parfait ? aucune promesse ! aucune espérance ! que la foudre m'écrase , si vous ne m.e réduisez pas au -désespoir ! que la foudre m'écrase si je ne

iiS Histoire

vous rends pas toute lî justice qu'il est en

mon pouvoir de vous rendre !

Si vous avez la moindre intention de m'obliger, laissez- moi à ma propre liberté, et que je ne sois pas plus long- temps détenue dans cette abominable m.aison ! Me voir contrainte comme je Tai été ! ire voir arrêtée par vos vils suppôts .'Etre entraînée de force ! et toute meurtrie en me défendant contre une violence si contraire à toutes les loix ! Lovelace , j'ose mourir , et celle qui ne craint pas la m:Ort , n'est pas femme à se laisser entraîner , par la crainte , à des bassesses indignes de son cœur et de ses principes.

Etonnante créature ! — Mais pourquoi, Madame, m'avez- vous donné lieu de me flatter de quelque erpoir pour jeudi prochain ? Encore une fois ne m^e mettez pas au désespoir — avec votre grandeur d'ame , sublime créature ! ( j'étois plus qu'à demi frénétique) vous pourriez — vous pourriez.— Mais ne me forcez pas à vous menacer brutalement — ne me jetez pas , ne me jetez pas dans le désespoir.

Mon aspect devoit être plus menaçant encore que mes paroles. Je me levai. Elle se leva aussi. — M. Lovelace, calmezvous , — oh ! vous êtes encore plus terrible que le Lovelace que j'ai long-temps recioi't.: ! — Laissez- moi me retirer — je vous d-m^ande la permission de me retirer. — En vérité vous m'eiïrayez. — Cependant

jc ne vous donne aucune espérance. — Du fond du cœur je vous abh....

Arrêtez : ne dites pas , Madame , que vous mahhorrei. Au moins , pour votre propre intérêt , vous devriez cacher votre haine. — Au moins ne pas Tavouer. — Je saisis sa main.

Laissez-m.oi me retirer, laissez- moi me retirer, dit- elle , pouvant à peine respirer.

Je me contente de vous dire , Madame , que je m'en rapporte à votre générosité. Je ne dois pas me fier à mon cœur dans ce moment. Pour vous mjarquer ma soumission à vos volontés , vous vous retirerez dans ce mom.ent si voiu le voule^. Mais je n'irai point au château de M Milord peut vivre ou mourir. — Je nirai point au château de M.... J'attendrai ici ieffet de votre promesse. Souvenez- vous Madame , que vous m*av€z promis d'être tranquille jusqu'à ce que vous aye-^ vu l'événement de jeudi prochain. Jeudi prochain , souvenez- vous en bien , votre oncle viendra pour être témoin de notre union. — Voilà l'événement. — Vous pensez mal de votre Lovelace. — Eh , Madame , ne souffrez pas que vos principes soient dégradés par ce qwQ vous appelez la contagion de son exemple.

Ma charmante s'enfuit avec cette demiperm.ission. — Elle pensa sans doute qu^elle venoit d'échapper là,. — Et elle eut raison de le penser.

130 Histoire

Durant une demi- heure je ne sus que faire de moi-même. Cependant enragé au fond de i'ame , ( en la voyant disparue , et venant à réfléchir sur sa haine pour moi , et îa hardiesse de ses défîts , ) de ni'étre ainsi laissé imposer, réprimer, contenir.

Et à présent que j'ai écrit tout ce récit €n me n;ppelanî la suite de noîre entretien , je suis de plus en plus indigné contre moi-miême.

Mais je vais descendre chez les femmes^ et peut-être souitrirai- je encore qu'elles me vexent de leurs railleries.

Que le diable les emporte : Elles prétendent bien connoître leur sexe. Saliy a reçu une belle éducation, — Polly aussi. — Elles ont lu toutes deux , — T outes deux ont du bon sens. — Elles n'ont point à rougir de leur naissance. — Elles ont été autrefois modestes. — Elles le seroient encore, dirent- elles , sans moi. Elles ne sont mêmie pas maintenant sans délicatesse , inais elles n'en ont pas asse? powr préten-ï^ are à une intimité personnelle avec mioi , quelque peme qu'elles se fassent de me voir cette opinion d'elles. — La vieille est au^si une femme de bonne famille , quoiqu'elle soit tombée dans cet état d'avilissement, 4' abord par misère, et ensuite par la dépravation de Fes penchans. Elles préttndent to-iîtts se ressouvenir très- bien de CQ qudle-s furent. — Elles garantissent i^Q tout k s&&€ a les aiênies inclinations

DE Clarisse Harlowe. 131 que cache son hypocrisie , et elles ne dési- Tent rien aussi ardemment que devoir Clarisse à leur discrétion, pendant que jesei-ai à Berks , se chargeant de me la rendre souple et soumise à mon retour , et ne cessant de citer toutes les créatures rebelles qu'elles se vantent d'avoir don:ptées et obligées de suivre leurs traces-

Je sors d'auprès de ces furies.

J'ai été obligé d'abaisser un peu le caquet delà vieille, car elle commençoit déjà ses ho ^ ho. Monsieur : elle se donnoit les airs de me catéchiser , de me gronder avec autant d'insolence que si je lui eusse du de l'argent.

Je lui ai fait quitter la place à la fin. Nous cous sommes renvoyés Tun à Tautre des souhaits assez bisarres au moment où jeTai fait fuir. Quels étoient donc ces souhaits 1 Je vais te le dire. — Elle me souhaitoit marié, jaloux de mia femme , qui m'auroit donné un héritier dont je ne serois pas le père. — Je n\Q suis bien vengé. — • Cela jî'est pas possible 5 diras- tu; Comment asni fait? — Comment, Belford ? Je \m ai souhaité que sa conscience ressuicite. Je vois par les pointes dont la mienne me déchire à chaque quart- d'heure, qu''elîe passeroit fort -mal son temps avec la £ieiiniie.

131 Histoire

Sally et Polly voulurent aussi se donner des tons. Elles me jetèrent au nez qu'elles m'avoient honoré de leurs premières faveurs. Ces femmes vous vanter des faveurs qu'elles étoient aussi empressées de m'accorder (après les premières formalités remplies, ce qui est toute la difficulté) que je pouvois Tétre de les recevoir ! On îriC reprocha mon ingratitude , on me taxa de poltronnerie ; toutes les peines que j'ai à vaincre Clarisse venoient de ma faute , pour ne pas savoir suivre constamment mes assauts. Je îaissois cette fière beauté trop maîtresse de sa volonté , et je m'y prenois de façon qu'elle n'avoit jamais rien à se reprocher. Toutes s'accordèrent à dire que Texpédient dont j'avois usé contr'elle djns certaine occasion , avoit fait trop d'effet sur ses esprits , pour qu'elle et moi ayons pu juger de quelle manière sa volonté auroit été affectée dans l'épreuve critique. Alors elles se renvoyèrent les reproches de Tune à l'auire, et moi , je les chargeai toutes de malédictions.

Elks conclurent , que certainement je jTiC marierois \ et que j étois un homme perdu. S.^diy à cette occasion , affecta de sourire malignement, et rriC figurant avec deux de ses do'gts un emolême odieux, me pria de me souvenir des vers que je lui avois autrefois montrés dans mon auteur favori , sjïi gentil Driden : ( c'est ainsi qntlÏQ appçiie ce poète célèbre. )

DE Clarisse Harlowe. 135 « Nous autres femines , nous savons 5) goiîter sans être vues les plaisirs de )> la nouveauté : Il ne reste point de » traces sur les pas de Tamour. Tous » les autres bijoux des hommes ont )) chacun leur marque particulière :

j) nulle empreinte ne trahit celui )) qu'ils sont le plus jaloux de conser- )) ver. »

Ce suppôt d'enfer eut la hardisse de me donner à entendre que lorsque ma charmentc seroit ma fem.me , un autre homm^e De trouveroit pas avec mjon ange la moitié des difficultés que j'avois éprouvées. Est- ce là de la hardiesse? — Mais je ne t'en dirai pas moins, Bcîford , que cett^ chère créature est la seule femme au monde dont je ne serois pas jaloux Avec tout cela, si un homme se livroit à la société de ces furies, elles ne lui donneroient point de relâche , qu'elles ne fussent parvenues à lui faire soupçonner ou haïr sa femme.

Mais changeons de sujet , s'il est possible.

Il me semble qu'il me tarde de savoir en quel état sont les choses au château de M... J'ai reçu encore un avis particulier , que le vieux Pair étoit dans le plus grand danc^er.

Il faut que je m'y rende : mais que feraije de ma belle pendant ce temps là ? Ces maudites femmes sont pleines d audace et de cruauté. Elle n'aura pas un moment d^

134 Histoire

repos avec elles pendant mon absence.

Elles ne manqueront pas de prétextes, ni d'occasions qui provoquent leur méchanceté. — Mais , malheur à elles , si....

Mais à quoi servira la vengeance après ^ue rinsulte sera faite ? Les deux nymphes auront leur jalouse rage pour les animer. — Et qui peut retecir une femme jalouse et -déjà perdue ?

La laisser aller ailleurs , cela ne peut pas -être. Je suis toujours résolu d'être honnête, si elle m.e donne quelque espérance ; si elle veut me laisser être honnête*... Mais je veux voir comment eile sera , après le com.bat incérieur qu'auront sans doute excité en elle son ressentiment et la terreur qu'elle a eu raison d'avoir dans notre dernière conférence. — Ainsi laissons ce sujet reposer jusqu'à demam matin , et reparlons encore du vieux Pair.

J'aurai assez de peine, à ce que je crois, à prendre un air décent à i'événemient tju'on ariend. Quoique je ne sois pas un cœur bas et sordide, m.oi qui ne suis point un hypocrite, quelle contenance ferai- je les premiers jours du deuil? Par quelles farces ne faudra-t-il pas que je passe , et ©û je serai mém.e le principal auteur ! Pour me donner un air triste et grave , je tâcherai de songer moi-même à ma fin , de me voir avec une longue barbe grise , et à ^è de moi un avide eî ingrat héritier*

DE Clarisse Harlowe. 13$ Toi, Belfcrd , tu es assez expert dans ce genre de grimaces, et tu sais avec un cœur joyeux te donner un air contrit. Mais ton visage est taillé pour ceJa : mon cœur sera peut-être plutôt touché que le tien; car, crois-mjoi si tu veux, j'ai un cœur trèstendre. — Mais je déiie à qui que ce soit àc reconnoitre à ir.es traits, quelque sujet de chagrin que j'aie , que mon cœur est profondément affecté.

Tout dans mon maintien et dans ma figure, est serein et tranquille. La douleur ne peut s'établir dans m.es traits une demiheure de suite. Je dis plus ; le rétablissement m.ême de Milord ( s'il en revencit ) ne m'affccteroit pas plus d^un quartd*heure. Le plaisir de la nouveauté et d'un changem.ent de scène, et le plaisir déjouer THéraclite vis-à-vis de ma famiiile , tandis que je suis un Démocrite au milieu de mes amis ; voilà tout ce qui m'intéresse : sans quoi je n'ai nul besoin de ce que Milord peut me laisser. Pourquoi donc le chagrin £ttristeroit-il^défîgureroit-il des traits aussi ioyeuA et aussi enjoués que les miens?

Pour toi , on viendroit de commettre un meurtre dans la rue, tu ne ferois que passer, on connoitroit même iem.eurtrier : ceux qui poursuivroient , le laisseroient-là pour se saisir de toi sur ta fissure. Et ton air te feroit pendre , tout comme il t auroit fait arrêter.

136 Histoire

Mais un mot d'affaires , Belford. A qui t'adresses tu pour tes habits de deuil? Astu été bien traité? — J'aurai besoin d'une partie de ce maudit attirail. — Car je veux répandre le deuil dans toutes les âmes de la famille. — Au moins au dehors, si ce nest pas en dedans. (J^)

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