Tome /. H
17® Histoire
les vues de mon frère et de ma sœur, et m'étabiiroit pour jamais dans les bonnes grâces de mon père et de mes deux oncles.
Je vous rapporterai en gros cette confidence de ma tante , après une ou deux observations préliminaires , que je crois moins nécessaires pour vous , qui nous connoissez tous si parfaitement , que pour mettre de l'ordre dans mon récit.
Je vous ai entretenue plus d'une fois dit projet favori de quelques-uns de nous , qui est ce qu'on appelle illustrer une famille ; projet qui , comme je l'ai souvent pensé, est une sorte d'injure pour la nôtre , qui n'est pas sans quelque lustre , ni de création toute nouvelle d'aucun des deux côtés, de celui de ma mère sur-tout. Ce sont des idées que nourrissent trop souvent les familles opulentes , qui , avec de grandes richesses , ne sont pas contentes qu'elles n'y joignent un rang et des titres.
Mes oncles avoient étendu cette vue à clïacun des trois enfans , fondés sur ce que renonçant eux-mêmes au mariage , nous pouvions, ^tre tous trois assez bien partagés , et mariés assez avantageusement pour faire par aous-mêmes , ou par notre postérité y-une figure distinguée dans notre pays. Mon frère de son côté , en qualité de fils miique , s'étoit imaginé que les deux fillis seroient fort bien pourvues , chacune avec douze ou quinze mille livres sterlings ; et que tout€«,4es grandes terres
DE Clarisse Harlowe. 171 de la famille, c'est-à-dire celles de mon grand-père , de mon père et de mes deux oncles , avec leurs acquisitions personnelles et les espérances qu'il avoit du côté de sa marraine , lui composoient une fortime assez noble , et lui donnoient assez de crédit pour prétendre à la dignité de Pair. Il ne falloit pas moins pour satisfaire son ambition.
Avec cette perspective qu'il s'étoit faite, îl commença de très-bonne heure à se donner de grands airs. On lui entendoit dire que son grand -père et ses oncles ^toientseslntendans ; que jamais personne n'avoit été dans une plus belle position ; que les filles ne sont qu'un embarras , un attirail dans une famille. Cette familière et basse expression étoit souvent dans sa bouche , et toujours prononcée ( f ) avec la suffisance d'un homme qui sourit intérieurement à une idée heureuse de son imagination. Il disoit qu'un père qui a des fils , est un hom.me qui élève des poulets pour sa propre table ; ( comparaison que je déconcertai une fois , en lui demandant :si pour la rendre complète , il falloit aussi tordre le cou aux fils ) au lieu que les filles sont des poulets élevés pour la table d'autrui. Et cela étoit accompagné de la réflexion également civile , que pour engager les épouseurs à en débarrasser la famille , il falloit qu'elle appauvrît ses fonds pour le marché (i). Ces discours impa*