PROSPECTUS
Clarisse , le chef-d'œuvre des romans anglois , et devenu le premier des nôtres ^ n'a pas besoin d'éloges. C'est un ouvrage immortel , dont la réputation et l'intérêt ne peuvent périr , parce qu'ils sont fondés sur une profonde connoissance du cœur humain. Des hommes célèbres ont rendu à son auteur l'hommage pubHc de leur admiration , et tout lecteur honnête et sensible lui paie chaque jour et à tout âge , dans ses larmes de plaisir et d'attendrisse*ment , un tribut honorable et sincère , qui ne s'épuise jamais. Cependant, l'imprimerie et la gravure , depuis nombre d'années si prodigues du luxe de leurs ornemens , n'ont rien fait pour CLARISSE. On diroit que les Libraires qui en ont multiplié les éditions , pensoient constamment d'elle , ce qu'Orosmane dit à Zaïre : Fart n'est pas fait pour toi , tu rien as pas besoin ; et il faut avouer qu'on n'a pas fait jusqu'à présent de grands frais pour sa parure. Rien de plus mesquin , de plus chétifet déplus défectueux que la typographie de toutes ces éditions. Quant aux figures qu'on y a associées , il faut tout le sérieux de l'intérêt et de l'attendrissement dont Clarisse remplit l'ame , pour n'en être pas distraite leur inspection , ne pas rire d'indignation ou de pitié. Il est temps de
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réparer cette longue injure , et de donner à cette aimable et intéressante production du génie , un extérieur plus décent et plus jioble. Sans nous jeter dans l'autre excès d'une profusion dispendieuse et vaine ^ l'édition que nous imprimons se fait sur un papier et en caractères choisis. Chacun des volumes sera décoré de gravures , dignes des sujets et de l'ouvrage : il sulTit de nommer le célèbre ChodoV/iecki pour leur auteur. L'on nous saura gré sans doute de montrer en tête de ce beau monument du génie de Richardson , son vrai portrait : quel lecteur n'a pas envie de connoître la physionomie de l'homme à qui il doit tant déplaisir , tant de larmes délicieuses , et peut-être des vertus? C'est lui montrer le visage de son bienfaiteur ^ que cherche sa reconnoissance.Nous avons, dans cette entreprise , une satisfaction précieuse à l'honnête homme , c^est de n'avoir point à craindre le reproche de prêter des charmes au vice ou à la séduction de la jeunesse. Le nom de roman est indigne de ce livre : >y Je voudrois , « a dit M. Diderot , » qu'on en trouvât un autre pour les fy ouvrages de Richardson , qui élèvent j> l'esprit , qui touchent l'ame , qui respi- « rent par-tout l'amour du bien. ?? Le père de famille n'arrachera point ce roman des mains de sa fille ; et s^il faut qu'il partage ce titre impropre avec les autres productions frivoles ou ds.ngereuses , c'est du
Prospectus. 9
moins le premier , et peut-être le seul dont il puisse , dont il doive lui permettre la lecture , lorsqu'elle sera en âge de le sentir et de l'entendre.
Avec les seuls avantages dont nous venons de faire mention , cette édition pourroit déjà se promettre d'être accueillie du public , qui depuis long-temps demandé une forme plus agréable , et un disparate moins choquant entre la lésine typographique et le rare mérite de l'ouvrage. Elle peut donc espérer les suffrages , lorsqu'elle réunira de plus IV/antage d'être une traduction neuve et la seule complète.
On nous avoit déjà restitué une portioa intéressante ("* ) que l'abbé Prévost avoit comme dérobée à la gloire de Richardson , et à nos plaisirs , sans autre motif apparent que son empressement de sortir de l'humble rôle de traducteur , pour créer luimême , et puiser , comme il a si heureusement fait , dans son propre fonds : on a vu avec étonnement les suppressions si gratuites du premier traducteur. On se flatte de renouveîler dans cette édition la même surprise , et de faire couler de nouvelles larmes sur. le tombeau de Clarisse ;
('*f) Le volume de SHppîément , ajouté à l'ancienne édition de Clarisse, avec 1 éloge de Richardson par M. Diderot , a été donné par M. Périsse du Luc , d'après un manuscrit d'un ami de M. î'ai^bé Perneiti , qui le lui avoit remis pour en disposer et en être l'éditeur,
îo P R o s p E c t iT s:
lorsqu'on verra reparoître tout ce qui étoït laissé dans un injurieux abandon. Ces lacunes sont moins fréquentes dans le premier voînme ; mais dans les suivans et sur-tout les derniers , c'est une vraie mutilation de l'ouvrage. (*) Si quelques lecteurs, d'après leur caractère , leurs goûts et leur genre d'amusemens , trouvent trop longue cette histoire rétablie dans son originale et véritable étendue , on se contentera d'opposer à leur opinion celle d'une^nultitude d'autres lecteurs , qui en porteront ïin jugement plus favorable , et ces juges îie seront pas moins honnêtes ni moins sensibles que les autres.
Ces suppîémens si nombreux et si inté- Tessans qu'il y a des lettres , des scènes oii îa plume du traducteur a été forcée de s'arrêter, noyée dans les larmes, suffiroient seuls pour former une édition toute neuve. Mais l'ouvrage entier qu'on propose ici , est moins une révision légère et superficielle de l'ancienne Clarisse , qu'une traduction nouvelle , où l'original a été suivi
(*) Dès le premier voFume il y a des cfîx passes entières de supprimées , ef on [ugera si «clies le méritoient. Dans les ai?v-s des vingt et trente pages de suite ; et le tout monte à des V^Tumes entiers. On marquera le commencesnent de ces restitutions parun pied- de- mouche entre deirx parenthèses ( *[ ) ; ef la fin par le Snème signe renversé (t) j qui ne dépaierofft poijiî la typographie.
Prospect us. ii
pas à pas, travaillée sur une édition revue par l'auteur, et bien différente (*)decel]e que Tabbé Prévost a rencontree.D'ailleurs, en le suivant , on seroit tombé dans une foule de contre-sens , d'obscurités , de négligences , qui accusent la précipitation de son travail ; comme de rendre par-tout le moifriends , par celui agamis , qui est bien sa significatioh générale , mais qui signifie Vi\\ss\ pareils ; ( le frère et la sœur Arabella étoient bien parens de Clarisse , mais ils n'étoient pas sûrement ses amis ) de prendre pour VOlii'ier Cromwd , protecteur ou tyran de l'Angleterre , un Sir Olivier , vieux avare du canton ^ dont Solmes avoit hérité , etc. Ces fautes échappoient à sa plume élégante et facile , mais rapide , et qui couroit vers d'autres productions originelles plus flatteuses pour son talent et sa réputation. L'un et l'autre sont si bien établis , qu'on ne peut nous soupçonner d'aucune vue de les déprimer ici pour nous élever ^ et que le plaisir de lui rendre justice nous dédommage de la nécessité d'éclairer le Public sur le nouveau travail qui lui est offert. C'eût été tomber dans une autre affectation ridicule, que de s'étudier à éviter de se rencontrer avec lui dans aucune phrase , et même dans plusieurs phrases de suite. Il n'y a pas toujours plu-
('*') II y a plus (3e 300 pages de différence Çfllre les deux éditions angîoises.
i^2. Avertissement.
sieurs manières de les rendre , souvient iî n'y en a qu'une : et l'abbé Prévost , même lorsqu'il traduisoit avec moins de soin et d'intérêt qu'il ne produisoit , n'est pas un écrivain d'un mérite si commun , qu'il fût possible d'engager avec lui cette lutte aussi vaine qi?îe ridicule. On jugera à la lecture , si Ton s'est traîné sur sa trace dans l'espace oit il couroit , où si l'on a traduit et suivi l'original.
Le prospectus , qu'on vient de lire'j, donne les motifs et une idée assez claire de mon travail ; à quoi bon Talonger d'une préface inutile ?
Parlerois-je de Ricliardson ? tenter ois je. de faire son éloge ? M. Diderot Fa loué mieux que je ne pourrois faire (*) ; et son plus bel éloge est dans ses ouvrages.
Parlerois-je de mon travail ? on en jugera , si on relit dans cette édition Clarisse , que beaucoup de personnes ne reliront jamais , que beaucoup d'autres, je crois , ne se lasseront pas de relire : j'ai du moins rempli de nombreuses lacunes. Les uns m'en sauront gré , comme de nouvelles jouissances : peut-être les autres m.e les reprocheront-ils comme de nouvelles longueurs ; mais elles sont marquées d'un signe typographique , qui en avertit le.
{'^) On trouvera d-après cet Eloge jpag. tg,
Avertissement.. i j lecteur. Il m'a toujours semblé que dans ce bel ouvrage , que Rousseau préféroit au sien , il n'étoit point de fragment qui ne tînt à l'ensemDÎe , qui n'en reçût et ne lui rendit quelque degré d'intérêt , et qui ne portât à la masse totale sa portion de lumière et de sentim^ent.
J'ai du moins encore rectifié une foule d'obscurités , de contre-sens ; qui ne les pardonnera pas à l'abbé Prévost en lisant ses propres romans ? Il a bien fait d'épargner le temps et de se hâter de produire.
Si j'ai quelque chose de neuf à ajouter y le voici.
On a bien, voulu m.e confier un portrait ressemblant de Richardson. (*) Peut-êtreobtiendraî-je encore parles soins du même ami des lettres , à qui je le dois , quelque portion des faits et anecdotes delà vie de cet écrivain immortel : si je réussis , ce sera une nouvelle jouissance que l'éditeur s'empressera de procurer au public.
Je me tairai donc pour laisser Richardson parler lui-même de son ouvrage , dans sa préface.
(*) Il ne peut être gravé pour îa première livraison. Les souscripteurs aimeront mieux ç, sans doute , l'attendre avec îa seconde , que de Eous voir manquer au terme annoncé peur ia dktriJbution des premiers volumes.
14 P R lÊ F A C E.
" Cette histoire est racontée dans une ?3 suite de lettres , formée principalement ?3 de deux correspondances séparées : Tune py entre deux jeunes personnes d'honneur » et de vertu , liées ensemble par la plus #> étroite et la plus inviolable amitié , et 9) qui n'ont , en s'écrivant , pas simple- ?? ment l'amusement pour objet ; mais qui 7y ont aussi pour but de s'éclairer mutuel- 9? lement, de se communiquer leurs senti- ?5 mens et leurs idées sur des sujets inté- ?3 ressans , et où toute famille de la société w peut se trouver en effet tous les jours
V plus ou moins intéressée ;
7> L'autre entre deux jeunes libertins , 9? nés dans l'opulence , d'une famille et » d\me éducation distinguées , dont l'un ?y se fait gloire de son talent pour l'inîri- >? gue et la séduction , et communique à fy son ami les secrets et les stratagèmes 9) d'une tête inventive , et d'un cœur aussi f) entreprenant que corrompu. Sacorrupf) tion admet pourtant certaines bornes,
w Quoiqu\ine de ses maximes soit d'être >? perfide avec les femmes , il n'est cepen- » dant ni incrédule ni frondeur indécent
V des principes et des devoirs qui unissent f> l'homme à l'homme, et qui font le lien f) de la société. Tous deux se redressent fi mutuellement , quand l'un s'écarte de fy ces grands principes : tous deux croient py à la vertu , aux récompenses d'une autre f> vie , et ont le projet de se corriger un
Préface. li '
» jour. Un des deux songe même déjà h sa 9y réforme, et devient par-là le censeur des 9) licences que se permettent rimagination 9) libertine et le cœur léger de l'autre.
w La correspondance des deux jeunes 9> amies offre un modèle sublim.e mais pra- » ticable d\me amitié raisonnable et éclai- ?> rée entre deux âmes sensibles , imbues
V des plus nobles principes de la religion >> et de la vertu y avec un mélange , sui- » vant les occasions, d'une délicatesse rare ?? de sentimens et de notions fines sur les r devoirs et les bienséances de leur sexe. 9) L'impartialité fait la base de leur liaison n et de leur commerce épistolaire : elles se 99 blâment, elles se louent réciproquement » avec une franchise et une raison qui peu- » vent servir d'exemple à la jeunesse de 9> leur sexe.
» L'une de ces deux amies , celle qui >? joue le rôle principal dans cette histoire , 9^ est proposée pour modèle. Ce n'est pas ?? un ange ; quoique Tliomme même dont » le cœur corrompu cherche à coriompre » le sien , en ait cette idée , et ait peine 99 à se persuader que la nature humaine ait
V pu produire une ame aussi pure : Clarisse 99 n^est pas impeccable : ilfalloit , pour que 99 son exemple £ùt utile , qu'elle fut capa« » bîe de quelques erreurs , de quelques » écarts. Mais son cœur et sa volonté sont P9 innocens , et ses fautes même tournent 99 à sa gloire. Et en considérant la fragilité
j6 Préface.
» humaine , les caractères auxquels elle f> avoit affaire , et ceux auxquels elle étoit >5 inséparablement attachée , elle peut f> passer pour pjrjai te.
?> Outre ces quatre personnages , on en ?) trouve plusieurs autres secondaires , qui ?? se peignent dans leurs lettres , et qui 7) offrent , sur-tout les deux principaux
V après Clarisse et Lovelace , unefoule de ?5 traits d'imagination, de gaieté, aussi pro-
V près à amuser le lecteiu' qu'à l'instruire. ?) Toutes ces lettres sont écrites dans la
» chaleur même du sujet ou de l'évènew ment qui les occasionne; en sorte qu'elles » abondent en descriptions , en réflexions 7} instantanées , inspirées par le moment ?3 où l'impression est la plus fraîche et la ?5 plus vive ; en conversations piquantes y « en dialogues animés , et qui forment des » scènes dramatiques. Il doit y avoir , dit 7> un des principaux personnages, une bien w plus grande énergie de sentiment et de 9y vie dans le style de celui qui écrit aa ?) sein même de sa détresse , au moment » oason cœur est sur la roue de Pincerti- 7> tude , lorsque la suite des évènemens » de sa destinée est encore cachée dans les ^3 ténèbres de l'avenir ; que dans le récit ?y froid , inanimé d'une personne , qui , 9) le cœur à l'aise et dans le calme , ne fait ?3 plus que raconter à loisir des dangers w évanouis , des obstacles surmontés ; et 3? si elle n^çst plus elle-même que foible-
Préface. 37
?> ment émue du souvenir de sa propre w histoire , comment fera-t-elîe passer >3 dans l'ame du lecteur des émotions vi^ V ves et profondes ?
w Le but moral de cet ouvrage est sur- » tout de prémunir l'imprudence et la îégè- » reté des jeunes personnes contre les >j inventions et les artifices des séducteurs » de l'autre sexe , propres à leur en impo- » ser par des dehors aimables et des qua- 9) lités brillantes : d'avertir les parens du M danger d'abuser de leur autorité natu- »? relie sur leurs enfans dans l'article im- 99 portant du mariage : de faire sentir aux ?5 enfans l'avantage de préférer l'homme » de bien à l'homme de plaisir , et de les f> détromper de cet axiome reçu > mais bien » dangereux , quun libertin corrigé de^ yy vient le meilleur des maris : et enfin ^ » d^exposer dans leur jour et dans leur ?> force les plus grands principes de morale ?? et de religion, en les montrant en action >? dans la conduite des caractères vertueux, » tandis que leurs adversaires vicieux et >? corrompus , qui se piquent de braver et « d'outrager les principes sacres , subissent « la peine qui leur est due , et qui en est >> comme TefFet inévitable. Cet ouvrage w est donc le cadre intéressant d'une ins- 79 truction généralement utile , et n'a pas ?> eu pour l'objet Famusement frivole et ?5 passager que certains lecteurs seprometw tent d'une Noupelle , ou d'un Row.aa
î8 Préface
?j ordinaire , qui distrait quelques heures ^ fy pour être ensuite oublié.
>y La diversité des opinions et des carac- ?> tères a produit plusieurs remarques , >> plusieurs objections sur la conduite dé >y riiéroine dans certaines situations. Com- » me ces objections ne peuvent naître que ?) dans le cours de la lecture de l'ouvrage, yy la place naturelle des réponses dont elles ?) sont susceptibles , est à la fin de l'ou- >') vrage même , où le lecteur les trouvera.
V L'auteur s'étant proposé d'ofîrir au pu- >y blic comme un taîoleau de la vie sociale ,
V et une histoire des mœurs , tout ce qui ?> doit servir d'exemple et d'instruction , ?5 doit être irréprochable , et se concilier ?) également et avec l'ensemble du tout j M et avec la natujre de l'homme, n
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