Histoire
Vous voulez donc imposer des conditions à votre père ? Croyez - vous qu'il souffre comme moi tout ce dialogue ? Ne vous ai -je pas conjurée au nom de mon repos? Que ne lais-je pas en votre faveur? Cette commission même dont je ne me suis chargée que parce que j'ai craint que vous ne fussiez pas aisément persuadée par un autre , n'est-elle pas une tâche dure pour moi ? Et vous , ne ferez -vous rien pour votre mère ? N'avez-vous pas refusé tous les partis qui vous ont été offerts ? Si vous ne voulez pas nous faire deviner pour qui vous persistez dans ce refus , rendez- vous , car il faut vous rendre ou être regardée comme une fille qui veut braver toute sa famille.
Là-dessus elle s^est levée pour sortir.
Mais s' arrêtant à la porte de ma chambre , elle s'est tournée vers moi. Je me garderai Lien de dire là-bas dans quelle disposition je vous ai laissée. Faites bien vos réflexions; c'est une affaire résoKie. Si vous faites cas de la bénédiction de votre père et de la mienne , et de la satisfaction de toute la famille , prenez le parti d'obéir. Je vous laisse à vous-même pendant quelques momens. Je reviendrai. Faites que je vous trouve telle que je le désire ; et si votre cœur est libre , qu'il soit donc gouverné par le devoir.
Une demi-heure après ma mère est revenue. Elle m'a trouvée dans les larmes.
DE Clarisse Harlowe. zj^ Elle m'a pris la main. Mon rôle , m'a-t-elle dit , est toujours de reconnoître mes torts. Je m'imagine que je me suis exposée malà- propos à vos résistances , par la méthode que j'ai employée. Je m'y suisprise d'abord comme si je m'étois attendue à un refus , et 'je me le suis attiré par mon indulgence.
Ne le dites pas , ma très-chère maman , ne parlez pas ainsi.
Si c'étoit moi , a-t-eîle continué , qui ett donné occasion à ce débat ; s'il étoit en mon pouvoir de vous dispenser de la soumission qu'on demande , vous savez trop ce que vous pourriez obtenir de moi.
Qui penseroit à se marier , chère Miss Howe , lorsqu'on voit une femme d'un caractère aussi doux que celui de ma mère , et d'un jugement aussi droit que celui qu'on lui reconnoit , dépouillée de tout exercice de sa volonté , et obligée encore de servir d'instrument pour forcer la volonté d'autrui sur des points de la dernière importance , contre son propre sentiment ?
Lorsque je suis revenue ici la seconde fois , m'a-t-elle dit , j'ai refusé d'écouter vos raisons , parce que je savois que la résistance ne vous serviroit à rien. Et c'est encofe une faute que j'ai commise. Une jeune créature qui aime à raisonner , et qui est accoutumée à vouloir être convaincue par le raisonnement , devoir être écoutée dans ses objections. Je suis donc réso-»
Q.i6 Histoire
lue dans cette troisième visite d'entendre tout ce que vous avez à nie dire. Ma bonté, chère filie , doit exciter votre reconnoissance , votre générosité ; oui , je veux bien le dire , parce que c'est à vous que je parle , à une fiile dont l'ame est ordinairement toute généreuse. Si votre cœur est réellement libre , voyons a quoi il vous portera pour m'obliger. Ainsi , pourvu que vous vous laissiez gouverner par votre discrétion ordinaire, je vais écouter tout ce que vous avez à dire , mais en vous déclarant que tout ce que vous pourrez dire sera inutile et ne changera rien ailleurs.
Quelle terrible déclaration ! Cependant, Madame , si je pouvois obtenir du moins votre pitié , ce seroit une consolation pour moi.
Vous êtes sûre de ma pitié autant que de ma tendresse. Mais qu'est-ce que l'agrément de la personne , Clary , pour une fille de votre prudence , et dont le cœur , m'avez -vous dit , est libre ?
Le dégoût des yeux n'est-il rien lorsqu'il est question d'engager son cœur ? O Madame ! qui pourroit consentir à se marier , quand le cœur est choqué à la première vue, et que ce dégoût doit augmenter ensuite à chaque moment qu'on se trouve ensemble ?
Ce dégoût 5 Clary , est un effet de votre prévention. Ne me donnez pas un sujet de regret dans cette noble fermeté d'ame
que
DE Clarisse Harlowe. 217 que je vantois clans votre caractère comme une qualité glorieuse clans une fille si jeune ; elle ne seroit ici qu'une obstination contre votre devoir. N'avez-vous pas fait des objections contre plusieurs?
C'étoit contre leur cœur, contre leurs principes, Madame : mais cet homme....
Est un honnête homme , Clary ; il a uue bonne ame , c'est un homme vertueux.
Lui 5 un honnête homme, une bonne ame , Madame ! un homme vertueux !
Personne ne lui refuse ces qualités.
Est-ce un honnête homme , qui par les offres qu'il a faites à une famille étrangère, dépouille ses propres parens de leurs justes droits? Peut-il avoir une bonne ame ?
C'est pour vous , Clsry , que sont cç's offres , et vous devriez être îa dernière à faire cette observation.
Permettez-moi de dire , Madame, que préférant , comme je fais , le bonheur aux richesses , n'ayant pas même besoin de ce que je possède , et dont j'abandonne la jouissance par la simple vue du devoir
Cessez, cessez, de vanter votre mérite.
Vous savez bien que vous gagnerez à cette soumission volontaire au lieu d'y perdre. Vous savez que vous ne risquez rien. Ainsi finissons là-dessus. Car je puis vous assurer c]ue tout le monde n'attache pas un si grand mérite à cette action , quoique pour moi j'en aie cette idée , et que votre père et vos oncles l'aient eue aussi dans le temps... Tome I. K
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Dans le temps , Madame,! quels indignes oflîces m'ont donc rendus mon frère et ma sœur , dans la crainte que la faveur où i'étois il n'y a pas long temps
je ne veux rien entendre contre votre frère et votre sœur. Quels troubles domestiques vous m.e faites envisager, dans un t-emps oii j'espérois ma consolation de tous mes enfans !
Que le ciel accorde ses bénédictions à mon frère et à ma sœur dans toutes leurs entreprises louables ! Vous n'aurez poin-t de troubles dans la famille , s'il est en mon pouvoir de les prévenir. Vous aurez la bonté , Madame , de me dire vous-même ce qu'il faudra que je souiîi'e d'eux , et je le souiFrirai. Mais , de grâce , que ce soient^ mes actions qui plaident pour moi , et non pas leurs infidelles interprétations , dont je ne suis qiie trop sûre par les ordres îiumiiians que j'ai reçus.
Dans le moment mon père est entré , avec une sévérité dans les regards qui m'a fait trembler. Il a fait deux ou trois tours dans nia chambre , malgré ses douleors de goutte , et s'est adressé ensuite à ma mère , qui éîoit demeurée en silence h sa vue. Ma chère ^ vous vous arrêtez bien long-temps , îe dîner est prêt ; ce que vous avez à dire ne demandoit que deux mots. Assurément vous n'avez qu'à déclarer votre volonté et ma volonté ; mais peut-être vous entreteniez-vous des préparatifs. Ne tardez pas
DE Clarisse Hap.lowe. cli^ de descendre.... en amenant votre fille , si elle est digne de o^ nom.
Il est descendu ,'en jetant sur moi un regard si terrible que je n'ai pas eu la force de lui dire une parole , ni môme pendant <îuelques minutes de parler à ma mère.
N'y avoit-il pas bien de quoi être effrayée , ma chère ? Ma consternation a paru toucher ma mère : elle m'a nommée sa chère fille. Elle m'a embrassée , en me disant que mon père ne savoit pas que j'eusse continué mes résistances. îl a bien youlu nous fournir une excuse, a-t-elîe ajouté , pour avoir tardé si long-temps. Allons , venez , ma chère , on va servir à î'instant. Descendrons-nous ensemble ? et «lie m'a prise par la m.ain.
Son action m'a fait tressaillir. Bescen- "dre, Madame î quoi ! pour faire supposer que nous nous entretenions des préparatifs ? O ma chère maman ! ne m'ordonnez : pas de descendre sur une pareille supposition .
Vous devez voir, ma fille , que nous arrêter plus long-temps ensemble c'est avouer que vous disputiez contre un devoir nécessaire , et on ne le soufErira pas. Votre père ne vous a-t-il pas dit lui-même , il y a quelques jours , qu'il veut être obéi ? Je vous laisse encore à vous-même pour la troisième fois. Je chercherai quelques moyens de vous excuser. Je dirai que vous ne seriez pas bien aise de descendre pour
• Kl
aïo Histoire dîner ; que votre modestie dans cette occasion
O Madame ! ne parlez pas de ma modestie dans cette occasion ; ce seroit donner des espérances
Et est- il donc vrai que votre dessein soit de n'en donner aucune ? Fille perverse ! Et se levant brusquement pour sortir :
prenez plus de temps pour faire vos réflexions. Puisque c'est une nécessité, prenez plus de temps. Et lorsque je vous reverrai , que je sache quel reproche je dois me faire à moi-même , et essuyer de la part de votre père pour l'excès de mon indulgence.
Cependant elle s'est arrêtée un moment 1 à la porte , pour attendre que je la sup^l pliasse du moins de donner l'explication la plus favorable à mon absence ; car parois?sant hésiter : je suppose , m'a-t-elle dit J que vous ne voudriez pas que mon rap-j port
O Madame ! en l'interrompant , de qui!
puis-je espérer la faveur , si je perds cellej de ma mère!
Vous comprenez bien , ma chère amie, que désirer un rapport favorable , c'éîorj passer condamnation sur un point trofj décidé dans mon esprit , pour laisser croin à mes parens qu'il me reste la moindri irrésolution. Ma mère a pris le parti drj descendre. '
Je vais envoyer au dépôt tout ce quf
Î3E Clarisse Hap.lowe. ^21 je viens d'écrire ; et sûre comme je le suis que vous ne vous ennuierez pas du détail , dans des circonstances si intéressantes pour celle que vous honorez de votre amitié, je continuerai de même. Dans ma position , je ne suis pas curieuse de garder longtemps avec moi des écrits où je m'explique avec tant de liberté. Si vous n'avez pas un besoin pressant de Robert , faitesmoi le plaisir de me l'envoyer tous les jours , au risque de ne rien trouver de prêt.
Mais je serois bien aise qu'il ne vînt jamais les mains vides. Qu'il seroit généreux à vous de m'écrire aussi souvent, par le mouvement de l'amitié , que j'y suis forcée par le sentiment de l'infortune!
Lorsque mes lettres ne se trouveront plus au dépôt , je serai sûre qu'elles seront entre vos mains. Comme je profiterai pour les y remettre de divers moyens que je ne puis prévoir, trouvez bon que je supprime adresse et signature. Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis , etc.
aaa Histoire