‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 37 sur 47 · LETTRE XXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVIII

Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe.

Vendredi , lO Mart.

R O U V E z bon , ma chère , que j^ revienne sur quelques endroits de votre lettre , qui m'affectent sensiblement.

En premier lieu , vous me permettrez

344 Histoire

de vous dire, malgré l'abattement oii sont mes esprits , que je suis très-sérieusement fâchée contre vous pour vos réflexions sur mes proches; particulièrement celles qui regardent mon père , ma mère et la mémoire de mon grand-père. Votre mère n'échappe point au tranchant de votre censure. On ne peut guère s'empêcher soi-même d'écrire ou de parler librement , de ceux même qu'on chérit et qu'on honore le plus , dans les momens où l'idée d'un traitement injuste et dur tourmente et chagrine le cœur. Mais on souffre de voir que d'autres prennent la même liberté. D'ailleurs , vous avez un tour d^expressioii si vif contre tout ce que vous prenez en aversion , que lorsque ma chaleur est un peu refroidie, et que mes réflexions me font appercevoif à quoi j'ai donné occasion , je me sens obligée de tourner mes reproches contre moi-même. Mais ce que je puis le moins supporter, ce sont vos réflexions sur ma mère. (^) Et ! quoi , ma chère, parce qu'elle n'est pas récompensée de sa grande douceur , ce défaut de récompense ou même de reconnolssance de ses sacrifices , est-il une raison pour sesenfansde se dispenser de ce qu'ils croient leur devoir ? Ce fut d'abord par sa grande vivacité que mon père sut intéresser son ame douce et tendre. Et c'est cette vivacité même , qui , comme je l'ai observé, se tournant contre son sein, à

DE Clarisse Harlowe. 145 Tépoque de sa cruelle maladie , a mis cette impatience dans son liiimeur. Il aima toujours tendrement ma mère. Et n'excuserat-on pas, ne îouera-t-on pas même une épouse généreuse et sensible, qui fait à la tendresse et à la pitié le sacrifice de sa propre volonté, de tous ses goû^s, pour complaire à un mari dont elle sait qu'elle est aimée, et qu'elle voit journellement tourmenté parles douleurs d'un mal cruel , dont les accès deviennent de jour en jour plus fréquens et plus terribles ? Et la suite trop naturelle n'est-elle pas ( la nature humaine^ ma chère, n'est pas parfaite) qu'un mari si bien accoutumé aux conti^ nueîîes complaisances de sa fenmie , ne puisse plus souffrir d'être contredit par personne, bien moins par ses enfans ?

Ainsi souvenez-vous d'épargner ma mère , si vous ne voulez pas offenser cruellement votre amie. £t sans doute vous m'accorderez de partager avec elle sa tendre compassion , aussi bien que son amour et son respect pour mon père. Je n'ai point d'autre amie que vous devant qui je puisse plaider ma cause, à qui j'ose me plaindre. Et dans la malheureuse position où je suis , il n'est que trop probable que je me plaindrai souvent, parce qu'il est plus que probable qu'on m'en donnera de plus en plus sujet. Mais que votre rôle soit d'adoucir l'amertume de mes chagrins, et la violence de mes sentimens, par des avis

34^ Histoire

dont vous connoissez tout le crédit sur mon esprit : d'autant plus que vous devez, savoir, que les traits que vous vous permettez contre mes parens, ne peuvent avoir d'autre effet que d'afFoiblir le sentiment de mon respect pour eux sans produire aucun bien pour moi-même. (|^)

Je ne puis désavouer que mon cœur ne soit flatté de me voir secondée par votre jugement, dans le mépris que je crois devoir à M. Solmes. Cependant, permettez-moi de vous dire qu^il n'est pas si horrible que vous le représentes, du moins par la figure ; car du côté de l'ame ^ tout ce que j'ai appris de lui me porte à croire que vous lui avez rendu justice. Mais vo^ tre talent est si singulier pour peindre ,. comme vous dites , les laides ressemblances , et votre vivacité si extraordinaire ,, que l'un et l'autre vous emportent quelquefois hors des bornes de la vraisemblance. En un mot, ma chère , je vous at vue plus d'une fois prendre la plume , avecla résolution d'écrire tout ce que votre esprit , pkitôt qu'une exacte justice, pourroit vous dicter de convenable à l'occasion. On pourroit penser qu^il m'appartient d'autant moins de vous quereller là-dessus y que vos dégoûts et vos aversions pour cet homme viennent ici de la tendresse quevous avez pour moi. Mais ne devons-nous pas toujours juger de nous-mêmes et de ce qui nous touche , comme nous pou-

DE Clarisse Harlowe. 347

vons nous figurer raisonnablement que les autres jugeroient de nous et de nofe actions ?

A Pégard du conseil que vous me donnez de reprendre mes droits , je suis résolue de ne jamais entrer en procès avec mon père, quelque mal qui puisse m'en arriver. J'entreprendrai peut-être une autre fois de répondre à tous vos raisonnemens sur ce point ; je me contente d'observer aujourd'hui que Loveîace même me jugeroit peu digne de ses attentions , s'il me croyoit capable d'une pareille résolution . Ces hommes, ma chère , au travers de toutes leurs flatteries, ne laissent pas de jeter les yeux sur l'avenir, et de songer au solide. Et ce n'est pas là-dessus que je les condamne. L'amour , vu en arrière et dans le passé y doit paroître une grande folie , lorsqu'il a conduit à la pauvreté des personnes nées pour l'abondance, et qu'il a réduit des âmes généreuses dans la dépendance des besoins et des obligations étrangères.

Vous faites sortir de la différence de nos caractères , une raison fort ingénieuse de la tendre amitié que nous avons l'une pour Pautre. Je ne l'aurois jamais imaginée. Il peut bien y avoir quelque vérité ; mais qu'elle soit vraie ou non, il est certain que, de sang froid, et lorsque je me donnerai le temps de réfléchir , je ne vous en aimerai que mieux pour vos corrections et vos reproches , quelque sévérité que

34B Histoire

vous y puissiez mettre. Ainsi , ne m'épargnez point, ma chère amie , lorsque vous me surprendrez dans la moindre faute.

J'aime votre agréable raillerie ; vous save2 que ce n'est pas d'aujourd'hui : et toute sérieuse que vous me croyez , vous ai- je jamais reproché d'N^tre trop légère , comme vous le dites trop durement de vousmême ?

Une des premières conventions de notre mutuelle amitié fut de nous dire ou de nous écrire ce que nous pensons l'une de l'autre, sans jamais nous en choquer ; et cette liberté est une condition que je crois indispensable en amitié.

Je savoîs bien que votre mère se déclareroit pour l'obéissance aveugle de la part des enfans. Je me trouve malheureuse d'être placée dans des circonstances qui m'ôtent le pouvoir de me conformer à ses principes. Je le devrois, je le sais , si je le pouvois. Que vous êtes heureuse de n'avoir rien à démêler qu'avec vous- même ^^ ^ avec vos agréables caprices , un peu singuliers pourtant , dans le choix que votre mère vous invite à faire de M. Hickman i que je le serois aussi, sij'étois traitée avec îa même douceur ! je rougirois d'entendre ma mère me prier et me demander en grâce , et le tout en vain , d'encourager un homme aussi exempt de reproche que l'est M. Hickman.

Sérieusement , ma chère Miss Howe , je

n'ai pu lire sans confusion que votre mère ait dit , en m'ayant en vue , que tout est à craindre de la prévention en amour dans les jeunes personnes de notre sexe. Cela m'est d'autant plus sensible que vous-même, ma chère , vous me semblez prête à vouloir me persuader que je suis dans le cas de la réflexion. Je serois bien blâmable de chercher à vous déguiser le moindre penchant de mon cœur. Je ne disconviendrai pas que cet homme,... ce Lovelace,... ne soit une personne pour laquelle on pourroit prendre assez de goût , si son caractère étoit aussi irréprochable que celui de M. Hickman / ou même s'il y avoit quelqu'espérance de pouvoir le ramener.

Mais il me semble que le mot d'amour , quoique si-tôt prononcé , rend un son qui a bien de la force et de l'étendue. Cependant firai jusqu'à reconnoître que par des mesures violentes on peut être menée comme pas à pas à quelque chose qu'en pourroit nommer.... Je suis assez embarrassée à trouver un nom qu'on pourroit nommer une sorte de goût conditionnel ^ ou quelque chose d'approchant. Mais pour le nom d'amour , tout légitime et tout charmant qu'il est dans plusieurs cas ^ tel que celui de la parenté , celui de la société , et plus encore dans nos devoirs suprêmes oiiil mérite proprement le nom de divin , il me semble que , borné au sens étroit et particulier qui ne regarde que

350 Histoire

nous-mêmes, et dans lequel vous me l'appliquez, le son n'en est pas fort agréable. Traitez - moi aussi libremeiit que vous le souhaiterez sur les autres points. Cette liberté , comme je vous l'ai dit , ne fera qu'augmenter mon amitié. Mais je serois bien aise , pour l'honneur de notre sexe , que soit qu'il soit question de moi ou d'une autre , vous ne laissassiez pas glisser si facilement de votre bouche ou de votre plume l'imputation d'amour. Ce doit être un double triomphe pour les hommes , qu'une femme de votre délicatesse , et aussi pleine de mépris pour eux que vous voulez qu'on le pense , puisse leur livrer en quelque sorte une amie , comme une sotte créature malade d'amour , avec une espèce de triomphe de joie de sa foiblesse.

J'aurois quelques autres observations à faire sur vos deux dernières lettres , mais je n'ai pas à présent l'esprit assez libre. Je me suis attachée aux endroits qui m'avoient le plus frappée , et dont j'ai cru ne pouvoir trop tôt vous avertir. Dans ma prochaine lettre , je reviendrai à ce qui se passe ici.

DE Clarisse Harlowe. 3^1

Page 1