‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 38 sur 47 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe,

Samedi f Ii Mars,

L m'est venu tant de messages insuîtans de la part de mon frère et de ma sœur ^ tant de menaces répétées de ieur vengeance , si je n'acquiesce pas à leurs volontés , et qui m'ont été rendus par Betty Barnes avec une impertinence révoltante j qu'avant de m'adresser à mes oncles , suivant l'ouverture que ma mère m'a donnée dans sa lettre , j'ai jugé à propos de leur faire mes plaintes de ces indignes procédés. Mais je m'y suis prise d'une manière qui vous donnera beaucoup d'avantage sur moi , si vo«s continuez d'expliquer mes. termes , comme vous avez fait quelques endroits de mes premières lettres. En un mot , vous aurez une plus belle occasion que jamais de me croire déjà fort avancée en amour , si les raisons que j'ai eues de changer un peu de style par rapport à M, Lovelace , ne vous disposent pas à un jugement plus favorable J'ai cru à propos de les laisser à leurs propres idées , et puisqu'ils veulent absolument que je sois prévenue pour M. Lovelace , je leur donne sujet de se confirmer dans leur opinion ^ plutôt aue d'en douter.

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En pen de mots , voici mes raisons pour changer de ton. Premièrement, ils ont fondé leur principale batterie sur Taveu que mon cœur étoit libre ; et supposant ainsi que je n'ai nulle préférence en vue , ma résistance prend k leurs yeux l'air d'une obstination sans motif; d'où ils concluent que mon aversion pour Soîmes peut être aisément surmontée , et qu'elle doit l'être par l'obéissance que je dois à mon père , et par la considération du bien général de îa famille.

En second lieu , tout en employant cet argument pour me fermer îa bouche, ils paroissent fort éloignés de m'en croire sur ma parole , et ils me traitent avec autant de violence et de mépris , que si j'étois amoureuse d'un laquais de mon père ; de sorte que l'offre conditionnelle de renoncer à M. Lovelace ne m'a procuré aucune faveur.

D'un autre côté , je ne puis m^ôter de l'idée que l'antipathie de mon frère pour M. Loveîace est loin d'être bien fondée. Le crim e de M. Lovelace , celui du moins qu'on fait retentir sans cesse à mes oreilles , esi sa passion désordonnée pour les femmes. C'est un grand vice sans doute. Mais est-ce par affection pour moi que mon frère lui fait ce reproche ? Non , toute sa conduite fait trop connoître que ce n'est pas là son principal motif, et que ce qui l'anime contre sa sœur , c'est qu'il la croit un obstacle à ses vues.

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C'est en quelque sorte la voie de la justice qui m'appelle à prendre un moment la défense d'un homme qui , quoique provoqué par mon frère , ne lui a pas fait tout le mal qu'il pouvoit , tandis que mon frère s'est efforcé de lui en faire beaucoup , s'il l'avoit pu. J'ai donc vu qu'il étoit à propos de les alarmer un peu , par la crainte que les méthodes qu'ils emploient ne soient directement opposées à celles qu'ils auroient dû prendre pour parvenir à leurs fins. Après tout, est-ce donc faire un compliment si flatteur à M. Lovelace , que de laisser penser que je le préfère à l'homme dont on m'épouvante ? Ma chère Miss Kowe , me suis-je dit , m'accuse d'un e prétendue molesse qui m'attire les insAiltes de mon frère : je veux me placer sous les yeux de cette chère amie , et d'après tous ces motifs , faire un peu l'essai de son esprit , au risque de reconnoître qu'il me sied fort mal.

C^est dans cette façon de penser que j'ai écrit à mon frère et à ma sœur. Voici la lettre que j'ai adressée au premier.

" Traitée comme je suis traitée , en par- » tie ou peut-être entièrement par vos insf> tigations, mon frère, il doit m'étreper- V mis de vous en faire mes reproches. Mon t) intention n'est pas de vous déplaire , >y dans ce que je vais vous écrire , mais w je dois m'expliquer ; l'occasion l'exige.

» Permettez, qu^en premier lieu, je rap-

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V pelle à votre mémoire que je suis votre ?> sœur, et que je ne suis pas votre ser- »5 vante. Vous en conclurez , s'il vous plaît,

V qu'il ne convient ni à moi de souffrir, fy ni à vous d'employer le langage amer , » insultant et emporté qu'on me tient de »> votre part , dans une occasion où je n'ai >5 pas d'ordre à recevoir de vous.

» Supposons que je dusse me marier à » l'homme que vous n'aimez pas , et que f> j'eusse le malheur de ne pas trouver en 9) lui un mari tendre et civil ; seroit-ce une jy raison pour vous d'être un frère incivil » et désobligeant ? Bevriez-vous , Mon- » sieur , avancer le temps de mes infortuf> .nés , si j'étois destinée à les essuyer un w jour ? Je vous le dis nettement ; le mari fy qui me traiteroit plus mal , en qualité 7} de femme , que vous ne m^avez traitée w depuis quelque temps en qualité de sceur,

V seroit sans contredit un barbare.

» Demandez-vous à vous-même , Mon- »> sieur , si vous auriez fait le même traify tementà votre sœur Bella, dans la sup- >3 position qu'elle eût reçu les soins de >^ Fhomme que vous baissez tant ? S'il y w a toute apparence que non , souffrez , »> mon frère , que je vous exhorte à régler » moins votre conduite sur ce que vous .» croyez qu'on supportera que sur ce que » le devoir vous permet d'entreprendre.

>y Comment le prendriez - vous de la w part d'un frère , si vous en aviez un qui ,

DE ClAHÎSSE HaRLOWE. 15Î » dans un cas de la même nature , tînt k fy votre égard la conduite que vous tenez V avec moi ? Vous ne sauriez avoir oublié w la réponse laconique que vous iites à >y mon père même lorsqu'il vous proposa ?) Miss Doily. ?î Elle n'est pas de mon n goût. >? Tels furent vos termes ; et Ton » eut la bonté de n'y plus penser.

yi Vous devez bien juger qu'il est im*» » possible que j'ignore à qui je dois attrity buer mes disgrâces , lorsque je me rap- M pelle avec quelle indulgence mon père 7? m'a permis de rejeter d'autres offres ; >y et qui je dois accuser de la ligue for- 9> mée en faveur d'un homme dontlaperfy sonne et le caractère souffrent bien plus f> d'objections , qu'au cim de ceux qu'oa fi m'a permis de refuser.

» Je n'entreprends point de comparer w les deux sujets. Et qui oseroit dire en » effet qu'il y ait entr'eux la moindre corn- M paraison ? Toute la différence , qui est >y au désavantage de l'un, ne consiste que ?y dans un point, à la vérité, de la plus w grande importance : mais pour qui est il ?> si important? Pour moi-même assuré- » ment , si j'étois disposée à le favoriser ; w et moins pour vous que pour tout auw tre. Cependant , si vous n e parvenez pas , fy par\votre étrange politique , à réunir cet 7) homme et moi , comme des parties qui w souffrent pour la même cause, vous me w trouverez aussi déterminée à renoncer

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yy à lui , que je le suis à refuser l'autre. J ai 7) fait l'ouverture de cette proposition. Je ?> me flatte que vous ne me confirmerez w pas davantage dans l'opinion que les dif- -fy ficultés viennent de vous , si elle n'est » pas acceptée.

s5 II est bien triste pour moi d'avoir su- " jet de dire que , sans pouvoir me reprojy cher de vous avoir jamais offensé , j'ai >y en vous un frère , mais non pas un ami.

yy Peut-être ne c|aignerez-vous pas entrer yy dans les raisons de votre conduite ré- >y cente avec une folle petite sœur. Mais >y si vous trouvez qu'on ne doit ni poliw tesse ni civilité à ce titre , non plus qu'à 7y mon sexe , rien ne peut du moins vous >y dispenser de la justice.

fy Acccrdez-nioi la liberté d'observer M aussi que le principal but de l'éducation fy qu'on donne à un jeune homme dans w nos universités , est de leur apprendre à >y raisonner juste et h maîtriser la violence yy de leurs passions. J'espère , mon frère , fy que vous ne donnerez pas lieu à ceux w qui nousconnoissent tous deux , de conyy dure que l'une a fait plus de progrès à » sa toilette, dans la seconde de ces deux » sciences, que l'autreà Puniversité. Je suis ty véritablementafEigëed'étreobligéedeîe yy dire, mais j'ai entendu remarquer plufy sieurs fois que vos passions indomtées » nefont pas d'honneur à votre éducation.

t> JemQ flatte , Monsieur , que vous ne

DE CLi\RISSE HAF.LOWE. 357 py vous offenserez pas de la liberté que j'ai

V prise avec vous. Vous ne m'en avez » donné que trop de raison , et vous en w avez pris , sans raison , de bien plus >y étranges avec moi. Si vous vous trouvez py offensé , faites moins d'attention à l'ef- » fet qu^à la cause. Alors , pour peu que. » vous vous examiniez vous-même , la yy cause ne manquera pas de cesser ; et Ton ?j pourra dire avec justice , qu^il n'y a pas 7i de jeune homme plus accompli que mon » irère.

« C'est , je vous assure , Monsieur , dans 9) les véritables sentimens d'une sœur , r malgré la dureté avec laquelle vous me

V traitez, et nullement par cette présompyy tion dont vous avez été si prompt à m'ac- ?) cuser , que je vous donne ce conseil, ») Souffrez que je demande au ciel le rew tour de l'amitié dans le cœur de mon ?) frère unique. Faites-moi retrouver en ?) vous , je vous en conjure , un ami com- » pâtissant ; car je suis et je serai toujours ?) votre affectionnée sœur

C L. HaRLO WE.

Voici la réponse de mon frère.

" Je sais qu'on ne verra pas la fin de votre impertinent griffonnage , si je ne prends le parti de vous écrire. Je vous écris donc ; mais sans entrer en dispute avec une petite prêcheuse , une impertinente quesiionnejuse pleine de présomption ; c'est unique-

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ment pour vous défendre de m' excéder davantage de votre joli galimatias. Je ne sais à quoi l'esprit est bon dans une femme , si ce n'est à lui faire prendre une ridicule estime d'elle-même , et à lui faire regarder tous les autres avec mépris. Le vôtre. Miss TefFrontée , vous élève au- dessus de votre devoir , et vous apprend à mettre au-dessous de vous les leçons et les ordres de vos parens. Mais poursuivez , Miss ; votre mortification n'en sera que plus cuisante. Voilà tout , mon enfant ; elle le sera , ou j'y perdrai ma peine , aussi long-temps que votre préférence exclusive continuera pour cet infâme Lovelace , qui est justement détesté de toute votre famille. Nous voyons à présent par votre lettre , avec la dernière évidence, comme nous n'avions que trop de raisons de le soupçonner, nous voyons qu'il a pris de fortes racines dans vos inclinations un peu précoces ; mais plus ces racines auront de force , plus on en trouvera ( et l'on n'en manquera pas ) pour arracher l'infâme de votre cœur. Quant à moi , malgré votre impudent avis, et les réflexions non moins impudentes qui le précèdent , vous trouverez toujours en moi un ami et un frère , ou ce sera votre faute. Mais si vous continuez de songer à ce misérable Lovelace , attendez - vous à ne trouver jamais ni l'un ni l'autre dans »

James Harlowe.

DE Clarisse Harlowe. 359 Voici à présent une copie de ma lettre à ma sœur , et de sa réponse.

?) Par quelle offense , ma chère sœur 5 ai-je pu mériter qu'au lieu d'employer vos efforts pour adoucir la colère de mon père contre moi , comme il est bien sûr que je l'aurois fait pour vous, si vous aviez eu le malheur d'être dans ma position , vous ayez le cœur assez dur pour allumer contre moi , non-seulement la sienne , mais encore celle de ma mère ? Mettez vous à ma place , ma chère Belîa , et supposez qu'on voulût vous forcer d'épouser M.

Lovelace , pour lequel on vous croit de l'antipathie ; ne regarderiez- vous pas cet ordre comme une loi bien fâcheuse ? Cependant votre dégoût pour M. Lovelace ne sauroit être plus grand que le nûen pour M. Solmes. L'amour et la haine ne sont pas des passions libres.

?5 Mon frère regarde peut-être comme la marque d'un esprit mâle de se montrer insensible à la tendresse. Nous l'avons entendu toutes deux se vanter de n'avoir jamais aimé avec un sentiment de préférence marquée. Dominé comme il l'est par d^autrès passions , rebuté d'ailleurs dans sa première tentative , peut-être ne recevrat il jamais d'autres impressions d'amour. (^) Il est donc moins étonnant de voir que tout frais sorti du collège , et de dessous la main du précepteur , il veuille s'ériger à son tour en précepteur d'un sexe plus doux,

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et donner des loix à ses sœurs , dont les goûts et les manières ont été formés sur \m plan tout différent : car , suivant lui , qu'est-ce que les collèges, qu'une échelle de tyrans , qui remontent des classes inférieures aux supérieures , et de celles-ci jusqu'au maître ? ( ^ ) Oui , il est moins étonnant qu'avec des inclinations si viriles , il veuille dominer et opprimer une malheureuse sœur , dans des circonstances où il satisfait à-la-fois son antipathie et son ambition , défaut dont je vous ai entendu une fois le taxer. Mais qu'une sœur abandonne la cause d'une sœur , et qu'elle se joigne à lui pour animer un père et une mère , dans un cas qui pourroit avoir été le sien ; en vérité , Bella , cette conduite n'est pas fort jolie.

» îs^ous nous souvenons toutes deux d'un temps où M. Lovelace passoit pour un caractère qu'on pouvoit ramener , et où l'on étoit bien éloigné de regarder comme un crime, l'espérance défaire rentrer dans le chemin de la vertu et de l'honneur un homme de son esprit et de son expérience. Je ne souhaite pas d'en faire l'épreuve. Cependant , je ne fais pas difficulté de dire que si je n'ai aucun penchant pour lui, les méthodes odieuses qu'on emploie pour me forcer de recevoir un homme tel que Mo Solmes , sont capables de m'en inspirer.

» Daignez , ma sœur , mettre à part un

moment

DE Clarisse Harlowe. ^6i moment tous les préjugés , et comparez ces deux hommes du côté de la naissance , de l'éducation , de la personne , de l'esprit, des manières , du maintien et des procédés ; et du côté même de la fortune , en y comprenant les reversions : comparez et Jugez. Cependant , comme j'en ai souvent répété l'olFre , je me réduirai de bon cœur au célibat , si l'on veut accepter ce parti.

<< Je ne puis vivre ainsi dans la disgrâce et l'abandon. Je voudrois, s'il m'étoit possible , obliger tous mes parens ; mais la justice, l'honnêteté me permettent-elles d'épouser un homme qu'il m'est impossible de souffrir ? Si l'on ne m'a jamais vu m'opposer à la volonté de mon père , si j'ai toujours fait ma fatisfaction d'obliger et d'obéir , jugez de la force de mon antipathie , par la douloureuse résistance que je suis obligée de faire , et qu'il m'est impossible de ne pas faire.

Ayez donc pitié de moi , ma très-chère Bella ! ma sœur , mon amie , ma compagne , ma conseillère , et tout ce que vous étiez lorsque j'étois heureuse ; soyez aujourd'hui l'avocate de votre très-affectionnée w

Cl. Harlowe.

Voici sa réponse.

» Je vous assure que je dirai ma pensée sur votre compte et sur votre conduite , par rapport à cet abominable Lovelace.

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