LETTRE XXX
Miss Clarisse: Harlowe à MissHowE.
Dimanche au soir , la Mars.
V-J E T homme , ce Loveîace me jette dans de grandes inquiétudes. Sa hardiesse et sa témiérité vont à l'excès. 11 étoit ce soir à l'égiise , dans l'espérance apparemment de m'y voir. Cependant si c'étoit là son motif, ses émissaires ordinaires ont été cette fois en défaut.
Chorey y qui étoit à l'église , m'a dit qu'elle avoit observé particulièrement son air fier et hautain , lorsqu'il s'est tourné du banc où il étoit assis , vers le banc de notre famille. Mon père et mes deux onqIqs s'y trouvoient. Ma mère et ma soeiy:
DE Clarisse Hariov/e. 3^5 y étoient aussi. Heureusement que mon frère n'y étoit pas. Ils sont tous revenus en désordre. Comme c'est la première fois qu'il se soit fait voir ici depuis la malheureuse rencontre ', toute l'assemblée n'a eu des yeux que pour lui.
Quelles peuvent avoir été ses vues , s'il s'étoit proposé de prendre un air de bravade et de défi ^ comme Chorey le dit et comme . d'autres qu elle croient l'avoir remarqué ? Est-il venu pour me voir ? Mais en se conduisant de la sorte vis-à-vis de ceux de ma famille qui se trouvoient là , a-t-il cru me rendre service ou me plaire ? Il sait combien il en est haï, et il ne daigne pas prendre la peine , quoique sans doute fort inutile , d'éviter du moins de se trouver dans le chemin de leur haine î
Souvenez - vous , ma chère , qu'entre vous et moi nous avons souvent observé son orgueil. Vous l'en avez même raillé ; et loin de se disculper là-dessus , il en est convenu, et en l'avouant, il croit en avoir fait assez. Pour moi , j'ai toujours pensé que dans sa situation , l'orgueil est un assez mauvais SU] et de plaisanterie. C'est un vice si petit , si inutile dans les gens d'une haute naissance ! S'ils méritent du respect , ils sont sûrs d'en obtenir sans l'exiger. En d'autres termes , vouloir s'attirer du respect par des manières hautaines , c'est faire voir qu'on se délie de son propre mérite , c'est avouer qu'on ne s'en juge pas digne
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par ses actions. La distinction ow la qualité peut inspirer de Forgueil à ceux pour qui c'est une acquisition toute nouvelle ; alors les réflexions et le mépris qu'il attire sur eux en deviennent les contrepoids.
Avec tant d'autres avantages du côté de la personne , de la figure , du savoir même , comme on assure qu'il en a , être orgueilleux et hautain ! tandis que les traits même de son visage démentent et condamnent ces airs qui ne lui sent pas naturels ! que je le trouve inexcusable l Orgueilleux I de quoi? ce n'est pas de bien faire y seul orgueil qu'on pourroit Justifier. Orgueilleux des avantages extérieurs ? Quand on voit dans un homme ou dans une femme cette espèce d'orgueil qui , pour ainsi dire , vous arrête à la surface j, n'est-QB pas tenté de se méfier de l'intérieur ? Quelques gens pqurroient craindre qu'on ne marchât stlr'^éiu;^ ^ s'ils ne vous tenoient pas à une certaine distance par un air de fierté : crainte , après tout , bien humiliante , puisqu' elle, suppose , si l'on peut parler ainsi , qu^ife se méprisent eux-mêmes. Mais un homme tel que lui doit être sûr que l'humble modestie ne lui serviroit que d'ornement..
On ne peut lui refuser des talens ; mais ces talens et tous ses avantages personnels ont été pour lui autant de pièges : il n'y a pas moyen d'en douter ; d'où il faut conclure que le mal et le bien , pesés'
DE CLAS.ISSE HAkLOWE. 3^7 clans une juste balance , ce ne seroit pas îe bien qui Temporteroit.
Si mes parens avoient conservé la confiance qu'ils avoient dans cette discrétion dont ils ne m'accusent pas de manquer , j'ose dire que faurois pénétré l'homme.
Alors , j'aurois été aussi ferme à le congédier que je l'ai été à congédier tous les autres , et que je le serai à ne jamais accepter M. Solmes. Ah ! que ne connoissentils le fond de mon cœur ? Il se brîseroit plutôt qu'on ne le verroit , si on le laissoit agir en liberté et sans violence, m'inspirer jamais volontairement un désir qui puisse jeter la plus légère tache sur eux ou sur mon sexe.
Je vous demande grâce , ma chère amie, pour mes graves soliloques ; c'est le nom que je puis leur donner. Quel chemin j'ai fait de réflexions en réflexions ! Mais Foccasion en est récente. Tout ici au-dessous de moi est en mouvement pour le mém.e sujet. — .Chorey dit qu'il a cherché les yeuK de manière , qu^lî lui a fait une profonde révérence qu'elle lui a rendue, il l'a toujours admirée : je crois qu'elle n'auroit pas eu d'aversion pour lui , si on ne lui avoit ordonné d'en avoir , et sans cette malheureuse rencontre entre lui et son fils unique.
, Le docteur Lewin étoit à l'église. Ayant obsetvé , comme tout le monde , le trouble où l'apparition de M. Loveîace avoit
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jeté toute notre famille , ii a eu Tattention de l'engager , après le service, dans un entretien assez long , pour laisser le temps à tous mes proches de remonter en voiture.
Mes oncles ont reçu mes lettres ce matin, il paroit qu'ils s'animent aussi bien que mon père , de plus en plus contre moi. Leur réponse , s'ils daignent m'en faire une , me confirmera sans doute l'imprudence que ce téméraire a eue de se présenter si mal à propos à notre église.
Ils sont lâchés aussi , à ce que j'entends, contre ma mère , pour le retour de politesse dont elle n'a pu se dispenser. Quel ennemi que la haine pour aller s'attaquer jusqu'aux devoirs les plus communs de la civilité , qui doivent être considérés du côté de celui qui les rend d'abord , plutôt que de celle qui les reçoit ! Mais ils voient tous , disent-ils , qu'il ne leur reste qu'un moyen de mettre fin à ses insuites. Ainsi , c'est sur moi que la peine va retomber. Qu'aura gagné cet imprudent , et quel avantage en tirera-t-il pour avancer ses vues ? ( '^ )
Ma plus grande crainte est que cette apparition , plus funeste que celle d'un fantôme y ne présage des entreprises encore plus hardies. S'il a l'audace de se présentier ici , comme il me presse instamment
C' ) On verra dans la lettre suivante quel* étoient les motifs qui avoient amené M. Love-» lace à l'église.^
P DE Clarisse Harlowe. 3^9 de le permettre , je tremble qu'il n'y ait du sang répandu. Pour éviter ce malheur, je soufFrirois volontiers , s'il n'y avoit pas d'autre moyen , qu'on m'enterrât toute vive.
Ils sont tous en consultation. Je suppose qu'il est question de mes lettres. Ils s'étoient assemblés dès le matin , et c'est à cette occasion que mes oncles se sont trouvés à notre église. Je vous enverrai les copies de ces deux lettres , suivant ma promesse , lorsque j'aurai vu si je puis vous envoyer en même-temps celles des réponses. Cette lettre n'est que... quoi diraije? que l'effet de mes craintes et de mon ressentiment contre l'homme qui les a occasionnées. Six lignes auroient contenu tout ce qu'il y a qui ait rapport à mon histoire.
Cl. Harlowe,
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