‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 41 sur 47 · LETTRE X X X L · texte numérisé non relu

LETTRE X X X L

Lundi , 13 Mars,

^'est en vain que tu ( *) me presses , toi et tes camarades , de retourner à la ville , tant que cette fière beauté me tiendra dans Fin certitude où je suis. Si j'ai gagné jusqu'à présent un peu de terrain avec elle, je n'en ai l'obligation qu'à ses vives inquiétudes pour la sûreté de gens que j'ai raison de haïr.

Ecris donc , me dis - tu , si tu ne veux pas venir. Oh ! cela , je le puis y soir que j'aie de la matière ou non p^îur mes lettres. Ce que tu va^ lire en sera la preuve.

Le frère de ma belle a eu la malice de me susciter , comme je te Tai raconté au château de M... , un nouveau concurrent,^ l'homme du monde le moins da!>gereux par la figure et les qualités personnelles , mais le plus formidable , par ses offres ,. qv^ ait encore paru sur la scène.

(*) L'auteur remarque que ces Messieurs affectoient souvent de s'écrire en ce qu'ils nomjBoient style Romain ( c'est-à-dire le tu et îe toi ) , et qu'ils étoient convenus de prendre en tonne part toutes sortes de libertés mutuelles dès qu'elles seroient dans ce style. lî se trouve souvent dans leurs lettres des citations des meilleurs poètes ajjgîois.

DE Clarisse Harlov/e. 371 Cet homme a captivé , par ses propositions , les âmes de tous les Harlowes. Les âmes ! ai-je dit. Il n'y a point d'ame dans cette famiile , point d'autre que celle de mon enchanteresse. Et cette ame incomparable , qnilenr tient tête à tous , est ac- ' tuellement renfermée et de plus maltraitée par un père , le plus sombre et le plus absolu de tous les hommes , à l'instigation d'un frère jle plus arrogant et Je plus égoi>te. Mais tu connois leurs caractères ; ainsi je n'en souillerai pas mon papier.

Mais connois-turien de si darnnable que d'être amoureux d'une femme qui est la fille , la sœur , la nièce d'une famille k qui je dois un éternel mépris ? Et le diabolique de la chose , c'est de sentir croître mon amour par son... comment dirai-je? dédain? non : orgueil ? non : insolence d'unebeauté adorée ? non. C'est à la vertu , à ce qu'il paroît , que j'ai l'obligation des difficultés que je rencontre. Je suis puni de n'être pas un rusé pécheur , un hypocrite ; de n'avoir aucun soin de ma réputation , ce permettre à la médisance d'ouvrir la bouche contre moi. Mais l'hypocrisie m'estelle donc nécessaire , à moi qui suis en possession de tout emporter dès que je me présente , et aux conditions qu'il me plaît d'imposer ; à moi qui n'ai jamais inspiré de crainte , sans un mélange sensible d'amour prédominant ? Le poète a bien dit : <' paroître vertueux n'est qu'un rôle de

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5? théâtre , qui montre moins le vrai ca-

» ractère du personnage que son art. »

Fort bien ; mais il me paroît que me voilà forcé à le pratiquer , cet art , si je veux réussir auprès de cette créature vraiment admirable. Mais pourquoi forcé à le pratiquer? Pourquoi recourir à l'art? Ne puis-je pas me réformer ? — Je n'ai qu'un vice; qu'en dis-tu , l'ami ? Si quelque mortel connoît mon cœur , c'est toi. Tu le connois.... autant du moins que je le connois moi-même. Mais c'est un maudit trompeur , car il en a mille fois imposé à sonj maître. Son /naître ? je ne le suis plus. J'ai cessé de l'être du moment où j'ai vu pour la première fois cet ange sous la figure, d'une femme. J'y étois préparé , néanmoins, avant de la voir , parla peinture qu'on m'a faite de son caractère ; car que penser de l'ame qui, quoique sans vertu ^elle-même , ne l'admire pas dans autrui? La visite que je rendis à la pauvre Arab elle, ne fut , comme je te l'ai dit , qu\me erreur de l'oncle , qui prit une sœur pour l'autre ^ et qui au retour tout récent de mes voyages , devant , suivant ce que j'attendois ^ m'introduire auprès d'une divinité , au lieu û^elle ne me fit voir qu'une très^simple mortelle. Je ne laissai pas d'avoir beaucoup de peine à me dégager , tant la dame éprise aîîoit vite en besogne ! Ma crainte ëtoit de rompre sans retour avec une famille de qiii j'espérois recevoir une déesse.

DE Clarisse Harlowe. 373 Je me suis vanté d'avoir aimé une fois dans ma vie , et en vérité je croyois que c'étoit de l'amour. C'étoit dans ma première jeunesse , avec cette coquette de qualité , dont tu sais que j'ai fait vœu de punir la perfidie , sur autant de créatures de son sexe qu'il pourra m'en tomber entre les mains. Je crois que pour acquitter mon vœu j'ai bien sacrifié déjà dans divers climats , une hécatombe à mon Euménide.

Mais en me rappelant ce que j'étois alors , et le comparant à ce que je me trouve être actuellement , je ne puis vraiment dire que j'aie senti l'amour qu'aujourd'hui. Qu'étoit-ce donc , me demanderas-tu , puisque le ressentiment de me voir trompé fit tant d'impression sur moi, que je manquai d'en perdre la tête ? Je vais te l'apprendre , autant que je pourrai m'en souvenir ; car c'est déjà parler de fort loin.

C'étoit attends, mon enfant. Ma foi,

il nç m'est pas trop aisé de te le dire ; ce n'étoit, je crois, qu'une violente passion pour la nouveauté. Ces diables de poètes , avec leurs descriptions célestes de beautés terrestres , firent bien autant sur moi que ma Lady. Ils m'échauiFèrent l'imagination ^ et m'inspirèrent l'envie de créer aussi des déesses. Me voilà à faire l'essai de mes jeunes ailes , par des sonnets , des élégies , des madrigaux. Il me fallut une Iris , une Clorjs , une Sylvie , comme aux plus célèbres d'eatr'eux. Il fallut donner à mom

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Ciipidon des ailes, des traits, des flammes, et tout ce diable d'attirail poétique. Il fallut me créer une beauté de ma façon , la placer où d'autres ne se seroient jamais avisés d'en trouver ; et souvent je me suis vu dans l'embarras pour un sujets lorsque ma Déesse de nouvelle création avoit été moins cruelle qu'il ne convenoit au ton plaintif de mon élégie. D'ailleurs, il entroit une autre sorte de vanité dans ma passion ; je me voyois bien reçu des femmes en général : je me sentois flatté d'exercer une petite tyrannie assez ressemblante à celle de leur sexe ( j'étois fort jeune alors , et très-vain ) en faisant tomber sur l'une ou sur l'autre un choix qui ne manquoit pas de faire vingt jalouses : et je puis t'assurer que ce petit manège faiscit son eflët. J'ai vu plus d'un bel œil étinceler de l'indignation d'une rivale. J'ai vu monter la rougeur sur plus d'un visage. J'ai vu briser de dépit plus d'un éventail ; avec de malignes réflexions peut-être sur ce que la voisine soiiiîroit tête-à-tête un jeune étourdi , qui ne pouvoit , après tout , s'y trouver avec deux belles à là fois.

En un mot 5 mon cher, c'étoît l'orgueil ^ comme je le reconnois aujourd'hui , bien plus que l'amour, qui me fit faire cet infernaWacarme pour la perte de ma vile coquette. Je m'étois cru aimé d'elle, autant du moins que je croyois l'aimer. Ma vanité me persuadoit même qu'elle ne pou-

DE Clarisse Haiilowe. 37; voit s'en défendre. Ce choix étoit approuvé de tous mes parens , à qui il taudoit de me voir bien enchaîné ; car ils se sont défiés ^ de bonne heure , de mes principes de galanterie. Ils remarquoient que toutes les femmes du bel air , celles qui aiment la danse , le chant, la musique, étoient passionnées pour ma compagnie. En effets connois-tu quelqu'un ( me voilà , je crois ^ dans un accès de vanité ) ; mais dis , Belford , nommerois-tu quelqu'un qui danse , qui chante , qui touche toutes sortes d'înstrumens avec plus de grâce que ton ami ?

Je n'ai pas envie de donner dans un raffinement d'hypocrisie, au point de m'aveugler sur des qualités que tout le monde voit et me reconnoît. Loin de moi cette basse dissimulation qui maudit les louanges ! Cette fausse affectation de désavouer les qualités qu'on a ; ces petits et méprisables artifices dressés pour surprendre l'estimes des sots ! Mais ma vanité se bornera toujours aux qualités personnelles , telles que mes manières , ma contenance ferme, mon goût d'ajustement. Celles-là , c'est moi qui me les suis données , >e ne les dois qu'à moi seu^. Pour mes talens naturels^ je ne m'en estime pas davantage. Tu diras que je n'en ai pas sujet, et peut-être as-ta raison. Mais si je vaux quelque chose par l'esprit , c'est un avantage que je ne tiens pas de moi ; et s'énorgueilîîr d'une chose 4ont l'abus nous rend coupables ^ sans qu'il

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y ait aucun mérite à en bien user , c'est se pavaner comme le geai de ia fable , dans un plumage emprunté.

Mais pour revenir à ma belle coquette , je ne pus supporter que la première femme qui m'avoit donné des chaînes ( chaînes de soie d'ailleurs, et non pas des chaînes de fer , comme celles que je porte aujourd'hui ) m'eût quitté pour un petit baronnet ; (f) et, l'oiseau une fois envolé , j'y ai attaché plus de prix, que je n'y en avois jamais mis , quand je le tenois en cage , et que je pouvois en disposer à mon gré.

Mais aujourd'hui , c'est bien l'amour que je sens , et dans toute sa force. Je ne pense à personne , à rien au monde , qu'à Ja divine Clarisse Harlowe. Harlowe ! que ce nom détesté a de peine à sortir de ma bouche ! mais compte que je lui en ferai prendre un autre , (^) et ce sera celui (*) de l'amour même. Clarisse ! nom charmant ^ dont le son enchanteur m^ attendrit comme un enfant , et fait palpiter mon cœur du premier sentiment de la vie ! (**) Mais aurois-tu pu le croire , que moi qui me flattois de faire en amour autant de faveur que j'en pouvois recevoir; moi, dis-je, lorsque je songe à quitter la vie de l'honneur pour la vie de l'esclavage , je puisse

(♦) Le nom de Lovelace , qui signifie lien d'amour.

(**) Sens de trois vers anglois.

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adopter pour moi ces vers si tendres d'Otway (*) ? que je fusse capable de ce fol excès de tendresse ? Je ne me le pardonne pas moi-même , et laissant les trois premiers vers suivans de Dryden , aux amans langoureux y je trouve les effets que cette fatale passion produit dans mon cœur agité , bien mieux exprimés par les trois derniers (**).

" L'amour agit différemment , suivant >? la différence des anies qu'il inspire. Il « allume dans les naturels doux une y> Flamme douce , comme celle del'encens V qui brûle sur l'autel.

» Les âmes violentes sont en proie à 9) des flammes ort^;/!;euses. C'est un feu 9y qu'irrite le souille de toutes les passions : f> qui monte avec l'orgueil , et qu'attise la 7) vengeance, yy

Oui , la vengeance attise le mien. Car peux-tu penser que , si je n'étois pas retenu par l'espoir que la stupide famille des Harlowes ligués ensemble ne travaille que pour moi, je supportasse un moment leurs insultes ? Qui me croira jamais capable de me laisser braver com.me on me brave, menacer comme je suis menacé, par des gens à qui ma seule vue cause de l'effroi , et sur -tout par ce frère brutal , qui me doit la vie ( une vie , à la vérité ,

( * ) Un des meilleurs poètes tragiques anglois.

( ** ) lis sont de Dryden.

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qu'il n'est pas digne de perdre par mes mains ) , si^mon orgueil n'étoit plus satisfait de savoir par Tespion même qu'il entretient pour m'observer, que je le joue à mon plaisir, et que j'enflamme ou refroidis ses violentes passions autant qu'il convient à mes vues. Je lui fais révéler de ma conduite et de mes intentions autant qu'il en faut pour lui inspirer une aveugle confiance dans cet agent à double face , et faire mouvoir k mon gré l'automate sur les ûh que tient ma main , et que règle ma volonté.

Voilà ce qui élève mon orgueil au-dessus de mon ressentiment. Par cette machine , dont j'entretiens continuellement les ressorts , je m'amuse à les jouer tous. Le vieux matelot d'oncle n'est que mon ambassadeur auprès de la reine mère Howe, pour l'engager à se joindre à la cause des Harlowes , dans la vue d'en faire un exemple pour la princesse sa fille , et à les fortifier dans le soutien d'une autorité qu'ils sont résolus de faire valoir, bien ou mal à propos , sans quoi je manquerois mon but.

Quel peut être mon motif? me demandes-tu. Le voici. Que ma charmante ne puisse trouver de protection hors de ma famille ; car si je connois bien Ja sienne , elle sera forcée de prendre la fuite ou de recevoir Thomme qu'elle déteste. Il arrivera donc , si mes mesures sont bien pri-

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ses , et si mon esprit familier ne m'abandonne pas au besoin , qu'elle sera forcée d'être à moi , en dépit de tous eux , en dépit de son cœur inflexible : à moi , sans conditions , sans promesse de réforme , peut-être sans qu'il soit besoin d'un iong siège. J'en serai quitte , après m'être masqué quelque temps d'une humble et modeste hypocrisie , pour une apparence équivoque de réforme , sur une vaine épreuve. Alors je verrai tous les faquins et toutes les faquines de la famille ramper à mes pieds ; moi , leur faisant la loi , et forçant ce frère impérieux et sordide de venir piier le genou sur le marche - pied de mon trône.

Mes seules inquiétudes viennent du peu de prise que j'ai encore sur le cœur de cette charmante forme de glace. Un si beau teint , sur les plus aimables traits du monde , des yeux si brillans , une taille si divinement tournée , une santé si riante , un air si animé , toute la fleur de la première jeunesse , avec un cœur si impénétrable ! Et moi pour amant ! moi , jusqu'ici l'heureux et toujours triomphant Lovelace î Quel prodige incroyable ! et cependant , c'est une mortelle : il se trouve des gens , et j'ai parlé à quelques-uns qui se souviennent de l'avoir vu naître. Norton se vante d'avoir été sa nourrice , se vante de lui avoir rendu dans son enfance les soins d'une mère , et d'avoir suivi par degrés les

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progrès de son éducation. Ainsi voilà des preuves convaincantes qu'elle n'est pas tout-à-coup descendue du ciel en ange tout formé. Comment se peut-il donc qu'elle ait le cœur si impénétrable ?

Mais voici sa méprise , dont elle ne veut pas qu'on la guérisse. Elle prend l'homme qu'elle appelle son père ( car sa mère , il n'y auroit rien à lui reprocher , si elle n'étoit pas la femme d'un tel père ) , elle prend les gens qu'elle appelle ses oncles , rimbécille qu^elle appelle son frère , et la méprisable petite femme qu'elle appelle sa sœur, pour être en effet, son père, ses oncles , son frère et sa sœur. A ces titres , elle croit devoir aux uns de la considération , aux autres du respect , n'importe avec quelle barbarie elle en soit traitée. Liens sordides ! vains préjugés du berceau : si la nature en m^auvaise humeur ne lui avoit pas imposé cette famille , ou si elle avoit pu choisir elle-même ses parens , en aiiroit-elle un seul parmi tous ces gens-là ?

Que mon cœur s'indigne de la préférence qu'elle leur accorde sur moi , pendant qu'elle est convaincue de leur injustice à mon égard 1 convaincue , que mon alhance leur feroit honneur à tous , à l'exception d'elle , à qui tout le monde doit de l'honneur , et de qui le sang le plus royal en recevroit î Mais combien mon cœur se soulèvera encore plus d'indignation , si je m'apperçois que , malgré

DE Clarisse Harlowe. 381 les persécutions qu'elle soufFre , elle hésite un seul moment à me préférer au misérable qu'elle hait d'une haine déclarée !

Non , elle n'aura jamais la bassesse d'acheter d'eux son repos k ce prix. Il est impossible qu'elle mette jamais le sceau de son consentement à des projets formés à ses dépens , par la malveillance et le sordide intérêt. Elle a trop d'élévation d'ame , pour ne pas les mépriser dans autrui , et elle est intéressée k les désavouer , de peur que nous ne la prenions pour une Harlowe,

De tout cet amas de choses incohérent' tes , tu pourras du moins recueillir qu'il n'y a guère d'apparence que je me hâte de retourner à la ville , puisqu'il me faut d'abord tâcher d'obtenir de la bien-aimée de mon cœur de n'être point sacrifiée à un misérable tel que Solmes. S'il faut que je trouve de la difficulté à me procurer cette assurance , malheur à la belle , dans le cas où quelque événement la pousseroit malgré elle sous mon pouvoir ! car je désespère que jamais l'impulsion de son cœur en ma faveur l'y amène volontairement.

Ce qui rive ma chaîne , c'est que son indifférence pour moi ne vient d'aucun goût de prédilection pour tout autre homme. Mais gardez-vous bien , charmante personne ! garde-toi bien , ô la plus élevée des âmes femelles , et la plus aimable de ton sexe ! de te dégrader par le moindre signe de préférence en faveur dg l'indigne

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rival que tes sordides parens n'ont suscité qu'en haine de moi... Tu diras , Belford , que j'extravague ; tu diras vrai. Çiie V enfer me saisisse , s'il n^ est pas vrai que je l'aime avec fureur .' ( * ) autrement , pourroisje soufîrir les continuels outrages de son implacable famille ? autrement , pourroisje m'humilier à passer ma vie, je ne dis pas autour de la maison de son orgueilleux père , mais autour de la palissade de son parc et des murs de son jardin , n'ayant entre nous qu'un mille de distance qui me sépare d'elle , et sans aucun espoir de découvrir du moins le bord de son ombre ? autrement me croirois-je payé , avantageusement payé , lorsqu'après avoir erré pendant quatre , cinq et six nuits , par àQ% sentiers déserts et à^s enclos hérissés d'épines , je trouve quelques froides lignes , qui aboutissent à me déclarer qu'elle fait plus de <:as du plus indigne sujet de son indigne famille que de moi , et qu'elle ïie m'écriroiî pas une ligne sans le motif de m'engager à soufîrir des insultes dont la seule idée me trouble le sang "î Logé pendant ce temps là dans un misérable cabaret du voisinage ; déguisé comme si î'étois fait pour y vivre ; nourri et meublé comme je me souviens de l'avoir été dans mon voyage de WestphaUelIl est heureux pour elle que la nécessité de cette indigne

(*) Expression d'Othello dans Shakespear,

DE Clarisse Harlowe. 383 servitude ne vienne pas de ses dédains et de sa tyrannie , et qu'elle y soit assujettie la première.

Mais jamais héros de roman ( à l'exception des géans et des dragons qu'ils avoient à combattre ) fût-il appelé ci de plus rudes épreuves? Naissance , fortune , grandeurs futures de mon côté ; et un pareil misérable pour rival ! Ne faut-il pas que je sois déplorablement amoureux , pour aller au travers de tant de difficultés , ne rencontrer que ses outrageans mépris ? Sur mon amie , j'ai honte de moi-même. Moi , d^ailleurs , qui , lié par une obligation antérrieure , me parjure si je suis fidèle à quelque femme au monde.

Et cependant , pourquoi ai-je dit que je rougis de moi ? N'est - il pas glorieux d'aimer celle qu'on ne peut voir sans l'aimer , ou sans la révérer , ou sans lui rendre ces deux hommages ensemble?

Dryden a dit : " jamais vous n'assignerez w la cause de l'amour. Ne \é. cherchez yy point dans les traits d'un visage ; elle >3 est dans le coeur de Tamant >' ( ^ ) ^^ Cowley adresse les vers suivans à la beauté, comme à un être purement imaginaire :

" beauté ! vague et chimérique fantôme , » qui dans chaque climat change de cou- » leur et de forme ; noire ici , la brune , » plus loin bazanée , blanche en Europe ; w singe flatteur , qui te conformes au gré ^ de tous les yeux ; ombre vaine , qui n'as

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f> ni berceau fixe , ni physionomie cer- 7> taine ! « ( ^ ) Mais si ces deux poètes eussent été contemporains de ma Clarisse, et qu'ils l'eussent connue , ils auroient avoué leur erreur ; et prenant ensemble figure , esprit et conduite , ils auroient reconnu la justice de la voix universelle qui applaudit k ce chef-d'œuvre de la nature. (5) " Nombre de femmes ont attiré

V mes yeux et intéressé mon ame : plus ?> d'une fois la mélodie de leur voix cap- » tiva mon oreille trop attentive à les f) écouter. Plusieurs belles me plurent , » l'une pour une vertu , l'autre pour une

V autre ; mais une beauté parfaite ! je ne » la trouvai jamais : toujours quelque dé- 7} faut jaloux , à côté de la plus belle de f> ses grâces , en détruisoit le charme. Mais w elle ! elle , incomparable , accomplie en ?> tout ! le ciel la forma du trait le plus par- ?7 fait de chacune de ses créatures (*) (t) . «

Es-tu curieux de savoir si je ne chasse pas quelqu'autre proie , et s'il est possible , pour un armnt unirersel comme moi , de se borner si long-temps à un objet unique ? Pauvre Belford ! tu n'as pas la moindre idée de cette charmante créature , si tu peux me faire de telles questions , ou si tu t'imagines me connoître mieux que tu ne fais. Tout ce qu'il y a de perfections dans ce sexe , s'est réuni en sa personne !

(*) Shakespear , dans la Tempête.

jusqu'à

DE Clarisse Harlowe. 385 jusqu'à ce que les intimités matrimoniales , ou d'autres de la même nature , me l'aient fait trouver moins parfaite qu'un ange y il m'est impossible de songer à une autre femme ; et puis , pour un esprit tel que le mien , il y a dans cette affaire tant d'antres aiguillons que ceux de l'amour ! un si beau champ pour l'intrigue et les stratagèmes , qui font , tu sais , les délices de mon cœur ! Et comptes-tu pour rien la fin qui doit couronner mes peines? emporter la conquête d'une fille telle que Clarisse , en dépit de ses implacables surveiîlans , en dépit d'une prudence et d'une réserve que je n^ai jamais trouvées dans aucune * de son sexe ! Quel triomphe ! quel triomphe sur tout le sexe ! D'ailleurs , n'ai je pas une vengeance à satisfaire? une vengeance que je ne contiens que par politique , pour la faire éclater dans l'occasion avec plus de furie ?Conçois-tu à présent qu'il y ait place pour une seule pensée qui ne .soit d'elle , et qlîi ne soit dévouée à elle ?

Les avis que je reçois dans le moment , me donnent lieu de croire que j'aurai besoin ici de toi. Ainsi , tiens-toi prêt à partir au premier signal.

Que Beltort , Mowbray et Tourville se tiennent prêts aussi. J'ai fort envie de méditer quelque moyen de faire voyager James Harlowe , pour le former un pew.

Jamais sot gentillâtre n'en eut plus besoin. N'ai-je pas dit méditer ? Ma foi , le moyen Tome I. R

38é Histoire

est déjà trouvé. II ne manque pins que de îe mettre en exécution , sans qu'on puisse me soupçonner d'y avoir eu part. C'est une résolution prise. J'aurai du moins le frère, si je n'ai pas la sœur.

Mais , quoi qu'il en puisse arriver , la carrière paroît ouverte à présent pour de glorieux attentats : on a formé depuis quelque temps une ligue contre moi. Les oncles et le neveu , qui ne sortoient auparavant escortés que d'un seul laquais , doivent en prendre deux ; et cette double garde doit être doublement armée , lorsque leurs maîtres hasarderont de sortir en campagne. Cet appareil de guerre annonce une haine déclarée contre moi , et une partialité décidée en faveur de Solmies. Je crois qu'il faut attribuer Tordre de ce nouveau renfort de préparatifs ennemis , à une visite que je fis hier à leur église ; lieu que je croyois si propre pour commencer une réconciliation , si les chefs de la famille étoient chrétiens , et s'ils se proposoient quelque but dans leurs prières. Mon espérance étoit de recevoir une invitation , ou de trouver du moins quelque prétexte pour accompagner le sombre chef de la famille à son retour chez lui, et de me i procurer ainsi l'occasion de voir m.a déesse ; car je m'imaginois qu'ils n'oseroient pas me refuser les devoirs communs de la civilité. Mais il paroît que mon entrée les a saisis d'une terreur dont ils n'ont pu se

DE Clarisse Harlowe. 387 rendre maîtres. Je remarquai certainement <Iu trouble sur leurs visages , et qu'ils s'attendoient tous à quelque événement extraordinaire : ils ne se seroientpas trompés , si j'avois été plus sûr que je ne le suis du ceeur de leur fille. Cependant je ne songe pas à leur nuire , pas même à offenser un cheveu de leurs têtes stupides.

Vous aurez vos instructions par écrit , si l'occasion le demande. Mais après tout , j'ose présumer qu^il vous sufEra de vous montrer avec moi. Qu'on me trouve quatre hommes d'aussi bonne mine : un air aussi fier , aussi militaire que celui de Mowbray ; aussi vif, aussi inflammable que celui de Belton ; aussi agréable et aussi pimpant que celui de Tourville ; aussi mutin et aussi déterminé que le tien. Et moi votre chef! Où sont les ennemis que nous ne fassions pas trembler? Enfans ! que chacun vienne accompagné d\m ou deux de ces valets choisis de longue main pour leurs qualités assorties à celles de leurs maîtres.

Tu vois , ami , que j'ai écrit comme tu le désires ; écrit sur quelque chose , sur rien , sur la vengeance que j'aime ; sur l'amour que je hais , que je hais cordialement , parce qu'il est mon maître ; le diable sait sur quoi î car , en jetant les yeux ^ur ma lettre , je suis confondu de sa longueur. Tu peux la lire, toi : mais je ne consentirois pas pour la rançon d'un roi qu'un autre..^ Mais tu m'as dit qu'il suffi-

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soit que je t'écrivisse , n'importe quoi ,'

pour te donner du plaisir.

Prends-en donc. Je t'ordonne d'en prendre ; si ce n'est pour l'écrivain , ni pour ce qu'il t'écrit , que ce soit pour faire honneur à ta parole. Sur quoi finissant en style royal ( car , n'y a-t- il pas de l'apparence que , dans la grande entreprise qui se présente à nous , je serai ton roi et ton empereur?) je te dis de bon cœur , Dieu te garde !

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