A M. JULES HARLOWE
Samedi f 11 Mars,
" Permettez- moi , mon très -honoré et second père , comme vous m'avez appris à vous nommer dans mes jours heureux , ' d'implorer votre protection auprès de mon . papa , pour l'engager à me dispenser d'un commandement sur lequel il ne peut in-
DE Clarisse Harlowe. 389 sister sans me dépouiller de ma liberté naturelle , et sans me rendre misérable pour toute ma vie.
Toute ma vie ! je le répète. Est-ce une bagatelle , mon cher oncle , à sacrifier légèrement ? N^est-ce pas moi qui dois vivre avec l'homme qu'on me propose ?
Est ce une autre que moi? Ne me laissera- Non pas la liberté déjuger , pour mon propre intérêt , si je puis ou si je ne puis pas vivre heureuse avec lui.
Supposons que ce malheur m'arrive , sera-t-il prudent de me plaindre alors ou d'en appeler ? Et quand il le seroit , de qui espérer du secours contre un mari ? Le dégoût invincible et déclaré que j'ai pour lui dès le principe , ne sufFiroit - il pas pour justifier ses plus mauvais traitemens quand je me ferois toute la violence possible pour remplir mon devoir à son égard ? Et s'il obtenoît de moi ces égards , il ne devroit cet effort qu'à la crainte , et non pas à Famour.
Encore une fois , je îe répète , ce n'est point là une bagatelle , et c'est pour toute ma vie. De grâce , mon cher oncle , pourquoi voudroit-on me rendre misérable toute la vie ? Pourquoi serois-je réduite à n'avoir pour toute consolation que l'espérance d'en voir bientôt la fin ?
Le mariage , mâme avec la perspective la plus heureuse , est un engagement assez sérieux pour faire trembler une jeune per-
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sonne,îorsqu'eIIe y réfléchit sérieusement. Etre abandonnée à un homme étranger ^ transplantée dans une famille étrangère ; perdre jusqu'à son nom , en signe d'une dépendance absolue de son maître t contracter l'obligation de préférer cet étranger à son père , à sa mère , à tout l'univers , et son humeur à la sienne propre , ou de disputer peut-être aux dépens de son devoir et de sa foi , pour l'exercice le plus innocent de sa propre volonté î se faire un cloître de sa maison , former de nouvelles connoissances , abandonner les anciennes , renoncer peut-être à ses plus étroites amitiés , et îe tout au gré de cet étranger , soit qu'on juge soi-même cette contrainte raisonnable ou non î assurément , Monsieur , tous ces sacrifices ne peuvent être exigés d'une jeune fille , que pour un homme qu'elle puisse aimer. Si on l'y force , quel est son malheur ! que sa. vie est misérable î si un sort si triste peut mériter le nom de vie.
Le désir de mon cœur seroît de pouvoir vous obéir à tous. Quel plus doux plaisir pour moi , si je le pou vois l " Commencez » par vous marier , a dit un de mes plus >? ehers parens , l'amour viendra après. >> Mais c'est là une maxime bien révoltante. Dans les mariages formés par une affection mutuelle , il arrive mille choses quipeuvent n'en faire qu'un état tout au plus supportable; que doit- il donc être lorsqu'un^
DE Clarisse HarloWE. pt mari , loin de pouvoir compter sur Tanectïon de sa femme , a des raisons d'en douter , par la persuasion où il est qu'elle lui auroit préféré tout autre homme , si elle avoit été maîtresse de son choix ? Combien de défiances , de jalousies , de froideurs , de préventions désavantageuses , doivent troubler la paix d'une union de cette espèce? L'action la plus innocente , un simple regard , peuvent être mal interprétés : tandis que , de l'autre part , l'indifférence , pour ne rien dire de plus , prendra la place du désir d'obhgér , et si l'on se contraint à conserver encore les apparences , la crainte seule fera l'office qui doit être rempli par l'amour.
Pesez un peu sérieusement ces réflexions, mon cher oncle , et représentez-les à mon père avec la force qui convient au sujet , mais que la foiblesse de mon sexe et celle d'un âge sans expérience ne me permettent pas de donner à cette peinture. Employez fout le pouvoir que vous avez sur son esprit , pour empêcher que votre malheureuse nièce ne soit livrée à des maux sans remède.
J'ai offert de renoncer au mariage , si cette condition peut être acceptée. Quelle disgrâce n'est-ce pas pour moi , de me voir privée de toute sorte de communication , bannie de la présence de mon père et de ma mère , ainsi oubliée et abandonnée de vous , Monsieur , et de mon autre oncle ;