‹ Clarté; romanChapitre 10 sur 32 · UNE VOIX DANS I^E SOIR' M · texte numérisé non relu

UNE VOIX DANS I^E SOIR' M

grondantes de la sortie du soir, j'ai en tout d'un coup, U temps d'un éclair, une vision tragique du peuple. (J'entrevois parfois des choses dans la vie, en certaines minutes.) Le portail semble déchiré en deux dans le soir. A travers ces deux fantômes» se répand la cohue noire. La foule charge la plaine hérissée de noires cheminées, de grues et d'échelles de fer noires et droites posées sur les nues, et vaguement brouillée de lignes géométriques -^ rails et chemins de cendre, — la plaine utilisée et stérile. On a jeté par endroits, aux abords de l'usine, dei5 tombereaux de mâchefer et de cendre dont des parties continuent à brûler comme des bûchers en secouant des flammes foncées et des voiles noirs. Plus haut, les obscures nuées vomies par les grandes cheminées s'accumulent en montagnes spacieuses dont les assises effleurent le sol et couvrent le pays d'un ciel d'orage. Dans le fond de ces nuages se déchaîne l'humanité. L'étendue immense d'hommes s'ébranle, crie, et roule dans le même sens le long du faubourg. Un inépuisable écho de clameurs nous entoure ; c'est comme un enfer en activité encerclé dans un horizon de bronze.

A ce moment, j'ai eu peur de la foule. Elle crée quelque chose d'illimité qui nous dépasse et nous menace, et il m'apparait que celui qui ne sera pas avec elle sera écrasé un jour.

Je songe et je baisse la tête. Je marche près de Marcassin qui, soit à cause de son nom, soit à cause de sa puanteur, me fait l'efîet d'un animal qui fuit, en sautelant, dans les pénombres. Le soir s'assombrit. Le vent arrache des feuilles, se charge de pluie et se met à mordre.

La voix de mon misérable compagnon me parvient par lambeaux. Il essaye de m'expliquer la loi du travail incessant. I^ fin de son murmure m 'arrive dans la figure :

— ... et v'ià c'qu'on n'se doute pas. Pa'ce que c'qui est près de nous, souvent, on n'ie voit pas.

— Oui, c'est vrai, dis-je un peu lassé par la monotonie de sa plainte.

Je le réconforte par quelque^ paroles ; je mÀÊ mn'û est marié depuis peu i

OftARTÉ

— Aprèi tout, on ne vient pas rems ennnyer daai Totre petit coin. C'est toujours ça. Et puis, après tout, vous rentrez chez vous. Votre femme vous attend. Vous êtes heureux...

— J'ai pas rtemps, ou plutôt j'ai pas la force. J'vas vous dire... Le soir, quand ) 'rentre, j'suis trop fatigué... Alors, quoi, vous comprenez, j'suis trop fatigué pour être heureux avec elle, vous comprenez... Chaque matin, je l'crois, j 'l'espère jusque vers midi, mais le soir, j'suis trop moulu d'avoir marché et frotté pendant onze heures, et l'dimanche, j'suis décidément démoli d'ia semaine. Y a même des fois où je m'iave même pas en rentrant : j 'reste avec mes pattes terreuses, et l'dimanche où j'suis nettoyé, ça n'rate pas qu'on m'dit : t Vous avez bonne mine. •

Et tandis que j'écoute ce récit de tragi-comédie qu'il débite comme un monologue sans me demander de réponse

— heureusement, parce que je ne saurais pas quoi répondre

— je me souviens en effet des jours de fête où la ûgure de Pétrolus est colorée par les traces visibles de l'eau.

— A part ça, continue-t-il en rentrant son menton dans la ficelle grise de son col trop large, à part ça, Charlotte elle est très gentille. Elle s'occupe de moi, range la maison, et c'est elle qu'allume not' lampe à nous ; et elle me cache avec soin les livres, rapport que j'ies graisse et qu'mes doigts y marquent des traces comme celles des criminels. Elle est gentille, mais ça tourne pas bien comme j'vous ai dit, et quand on est malheureux, tout est bon pour le malheur.

Il se tait pendant un bout de temps, puis ajoute en guise de conclusion à tout ce qu'il a dit et à tout ce qu'on peut dire :

— Mon père, à cinquante ans, a crevé. Moi, à cinquante ans, p't'êt'r avant, j 'crèverai.

Il (iésigne du pouce ces espèces de ténèbres indélébiles que fait la foule à travers le crépuscule :

— Eux autres, c'est pas la même chose. Y a ceux qui veulent tout changer, et s'nourrissent avec c't' idée. Y a ceux qui boivent et veulent boire, et s'nourrissent avec ça.

Je l'écoute à peine tandis qu'il m'explique «a» «tr*efs des différents groupes de travailleurs.

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