‹ Clarté; romanChapitre 11 sur 32 · UNE VOIX DANS LE SOIR · texte numérisé non relu

UNE VOIX DANS LE SOIR

— Les mouleurs, eux, monsieur, c'est pour la chose des équipes...

Tout à l'heure, en contemplant le peuple de l'usine, j'ai eu presque peur. Il m'avait paru que ces travailleurs-là étaient d'autres espèces d'êtres que les gagne-petits isolés qui vivent autour de moi. Quand je regarde celui-ci, je me dis : ce sont les mêmes, ce sont tous les mêmes.

De loin et d'ensemble, ils font peur, — et ce qui est menaçant, c'est leur réunion — mais de près, ce ne sont que les mêmes. Il ne faut pas les regarder de loin.

Pétrolus s'excite. Il fait des gestes et enfonce et défonce du poing son chapeau, posé de travers sur sa tête conique et ses oreilles pointues comme la feuille de l'artichaut. Il me précède et chacune de ses semelles est percée d'une soupape aspirant l'eau du sol spongieux.

— Les syndicats, monsieur, me soufïie-t-il dans le vent, c'est dangereux à mett' le doigt. On n'a plus l' droit de penser — c'est c'qu 'ils appellent la liberté. Là dedans, faut pas aimer les curés (j'veux bien, mais qu'est-ce que c'a à voir avec le travail), et quelque chose de plus grave, ajoute le lampiste avec un accent tout à coup c"hangé, faut pas aimer l'armée... L^armée !

Alors, le pauvre cuisinier des lampes serrble se décider, s'arrête, et illuminé, roulant des yeux de Don Quichotte dans sa face étique et assombrie, il me dit :

— Moi, j 'pense à quelque chose, toujours. A quoi? vous allez dire. Eli bien, voilà, j'suis de la Ligue des Patriotes.

Ses yeux s'allument encore au vent ccminc deux petits bouts de braise dans le noir.

— Déroulède ! s'écrie-t-il. C't homme-là, c'est mon Dieu, à moi.

Pétrolus parle haut, il gesticule, il fait de vastes mouvements dans le soir à l'image de son idole, avec laquelle sa maigreur et ses longs bras élastiques lui donnent quelque ressemblance. Il figure son ombre sur le piteux chemin que bat sa semelle baveuse •■ — son ombre captive, encagée, les ailes de redingote rognées...

— I' veut la guerre, i' veut l' Alsace- Lorraine .1' veut ça.

M eftARTÊ

lui, et surtout, i' veut rien d'autre. Ahl c'est tout c'qtiTy a! Ah ! il faut que les Alboches disparaissent de la terre, ou bien, ce s'ra nous. Ab ! moi, en politique, quand on m'en parle, j'ieur demande : t Est-ce que vous êtes pour Dérou-^ lôde, oui ou non? • Ça suffit. J'tne suis instruit d'briû et-d'broc, j 'sais à peu près rien, mais j 'trouve que c'est beau de n'penser qu'à ça, et dans la réservé, j'suis adjudant', presque officier, monsieur, tout lampiste que je suis.

Il me raconte, presque par cris et par signes, à cause du vent du plateau, que son adoration date d'une cérémonie où Paul Déroulède lui a parlé.

— Il a parlé à tout le monde, pis i* m'a parlé à mol, de tout près comme voilà vous : mais c'était lui ! J'avais besoin d'une idée, qu'i' m'a donnée !

— C'est très bien, lui dis-je, très bien.«. Vous êtes patriote, c'est très bien*

Ce culte dont je sens que la grandeur dépasse les revéhdi<^ cations égoïstes du travail — bien que je n'aie jamais eu le temps de beaucoup réfléchir à toutes ces choses, — ^ me paraît touchant et noble... Pétrolus est pris d'un dernier sursaut d'ardeur en apercevant au loin la maison pointue d'Eudo, et il crie que le jour de la grande revanche, il y aura des, comptes à régler. Puis la véhémence de ce porteur d'idéal s'éteint, se décolore, et s'use à la longueur du chemin. Ce n'est plus qu'une espèce de pauvre coq noir Séuis envolée possible. Sa figure se réveille tristement au soir. Il traîne la jambe, courbe sa faible et longue échine, et aborde, à bout de vie et d'énergie, le portillon de sa maison, où Mïûe Marcassin l'attend.

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