‹ Clarté; romanChapitre 9 sur 32 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

Nous contemplons tous les deux ce petit carré de papier. Je Tai trouvé sur le banc surmonté du rosier, au bord du chemin qui descend. Plié soigneusement, il avait Tair oublié, et il attendait là, retenu un instant par son poids craintif. Il est couvert de quelques lignes d'une écriture appliquée. Nous le lisons :

« Je ne sais pas comment parlent les coeurs pieux, je ne sais rien; je suis l'extase et le martyre, je ne sais que les pleurs qui me montent aux yeux quand je vois ta beauté mêlée à ton sourire. »

Puis, après avoir lu, nous relisons cela, frappés par une influence mystérieuse. Et nous manions ce papier capturé au hasard, sans savoir ce que c'est, et sans bien comprendre ce qu'il dit.

Quand je lui ai demandé d'aller au cimetière, ce dimanchelà, elle a consenti, comme à tout ce que je lui demande. Je l'ai vue arriver par les jardins en coudoyant les rosiers. Nous avons cheminé en silence; nous perdons de plus en plus l'habitude de nous parler. Nous avons contemplé le carré grillagé et fleuri où dort notre tante — ce jardin qui n'a que les dimensions d'une femme. En revenant du cimetière à travers les champs, dans le soleil déjà bas, nous nous prenons la main et nous sommes pris d'une joie triomphale.

Elle a une robe de mousseline de laine noire dont la jupe, les manches et le col ondoient à la brise ; elle tourne vers moi, par moments, son visage si lumineux, qui, lorsqu'elle me regarde, me paraît encore s'illuminer. Elle marche un peu penchée, le front et les joues ornés d'un reflet vert, parmi la grâce des herbes et des fleurs, comme une géante. Un papillon nous devance sur notre chemin et se pose sous nos yeux, et quand nous arrivons à lui, il we renvoie et s€

pose un peu plus loin, pour recommencer sur nos pas, et nous sourions à ce papillon qui pense à nous.

Dorés par le soleil oblique, nous nous conduisons par la main jusqu'à la statue de Flore, qu'un seigneur du temps passé a élevée à Torée du bois. Sur le fond immuable des cimes lointaines, la déesse se dresse demi-nue dans la belle lumière mûre ; sa hanche blonde est drapée d'un voile de pierre plus blanche, comme de la lingerie. Devant le vieux piédestal amolli de tnousse, j^ai étreint désespérément Marie sur mon cœur. Puis dans la solitude de ce bois sacré, j'ai porté la main sur elle. J'ai dégrafé son corsage noir, j'ai rabattu les épaulettes enrubannées de sa chemise; pour qu'elle ressemble à la déesse, j'ai dénudé ses larges seins bombés et droits.

Elle se laisse adorer, la tête baissée, le regard magnifiquement trouble, rougissante de sang et de soleil.

Je mets mes lèvres sur les siennes. Jusqu'à ce jour, quand je l'embrassais, sa bouche se laissait faire. Cette fois, elle m'a rendu mon baiser profond, et même ses yeux se sont fermés sur cette caresse. Puis elle reste là, croisant ses mains sur sa gorge éclatante, la bouche entr'ou verte mouillée et rouge, elle reste là, détachée mais jointe encore à moi, saignante et le cœur aux lèvres.

Elle a recouvert son sein. La brise a des coups plus brusques : on voit les pommiers des vergers secouer et semer leurs oiseaux dans l'espace, et dans un enclos vert vif, au loin, du linge étendu en files danse au soleil. I^e ciel s'est obscurci. Puis le vent s'élève et règne. Ce fut ce jour-là qu'il y eut tant do vent. Il assaille nos deux corps sur le flanc du coteau. Il vient de l'infini ; il fait rugir les fauves frondaisons de la forêt, et on les voit remuer derrière la grille des troncs noirs.

Le ciel, en se déplaçant rapidement avec ses voiles grises, donne le vertige, et d'un nuage à l'autre, un oiseau semble lancé comme une pierre. Nous descendons vers le fond de la vallée, cramponnés sur la pente, offerts au souffle profond du ciel, poussés en avant et nous retenant l'un à l'autre.

MARIB i9

Ainsii gorgés de vent> étourdis par cet ufiiverBel ooticert

de l'espace qui passe par nos oreilles, nous nous réfugions sur les bords de la rivière. L'eau coule entre des arbres dont les feuillages supérieurs se rejoignent. Nous longeons, par un noir sentier mou et humide, sous l'ogive des branches, cç cloître d'ombre verte aux dalles de cristal* Nous découvrons une barque à fond plat qui est là, et qui sert aux pêcheurs* Je fais monter Marie dans cette barque qui fléchit et geint sous le poids de son corps* Au battement des deux vieilles rames, nous descendons le fil de l'eau.

Il semble à nos yeux créateurs et à nos cœurs, que les rives fuient de chaque côté : c'est le décor d'arbres et de buissons qui recule. Nous, nous demeurons ! Mais la barque s'arrête sur un fond, entre de hautes herbes. Marie est à demi couchée et ne dit rien. Je me traîne vers elle à genoux, dans l'embarcation qui palpite comme moi. Sa figure m'appelle en silence ; elle m'appelle toute, de son corps al^attu, abandonné, désordonné, et — sous les légers tissus qui vivent sa vie -— de ses seins tendus, de son ventre entr'ou- * vert.

Je l'ai possédée. Défaillante, docile, sublime, elle s'est laissé caresser violemment et pénétrer. Maintenant, elle est à moi, elle est à moi à jamais ! Désormaâs, tout peut survenir, le temps peut passer, les hivers succéder aux étés, elle est à moi, ma vie est exaucée ! Je pense orgueilleusement aux grands amoureux célèbres auxquels nous ressemblons; je vois qu'il n'y a pas de . loi admise qui tienne devant la force de l'amour. Et sous l'aile éphémère des feuillages, dans le cfécor sans cesse emporté du ciel et de la terre, nous répétons : « Jamais •, nous répétons : t Toujours V, et nous crions à l'éternité.

Les feuilles tombèrent, l'année approcha de sa fin. On fixa le mariage aux environs de la Noël.

C'est moi qui pris cette décision : Marie disait oui, ton* Jours, et son f^ère^ plotl«é t<7Ut« là joiinié« dans de» chiâres^

en émergeait !• soir comme un naufragé, éberlué, passif, sauf pourtant de rares cas où, on ne sait pourquoi, il s'entêtait jusqu'à la folie.

Au point du jour, tandis que je montais au travail par la colline des Châtaigniers, parfois Marie, à un tournant, s'offrait à mes yeux, dans l'aube pâle et rougissante. Nous cheminions, baignés par ces flammes fraîches, et regardions, à nos pieds, la ville renaître de ses cendres. Ou bien, au retour, soudain, elle était là, et nous allions ensemble à la rencontre de sa maison. Nous nous aimions trop pour savoir nous parler. A peine échangions-nous quelques mots pour enlacer nos voix, et en parlant des autres, on se souriait.

Un jour de cette époque, M. le marqui^ de Monthyon eut l'aimable pensée de nous inviter tous deux en soirée au château, avec quelques personnes notables du quartier. Quand tous les invités furent réunis dans une vaste galerie ornée de bustes trônant entre de hauts rideaux de damas rouge, le marquis qui, en grand seigneur, aimait les grosses farces, eut l'idée d'éteindre l'électricité. J'étais en train de sourire à Marie qui se tenait près de moi au milieu de l'assemblée compacte, quand l'obscurité, subitement, se fit. Dans les ténèbres, je tendis les bras, je la pris et je l'attirai. Elle s'abattit sur moi avec plus d'élan qu'elle n'avait fait jusque-là, nos bouches se rencontrèrent plus acharnées que jamais, notre corps commun chancela, tandis que nous étions coudoyés et bousculés par l'invisible cohue qui s'exclamait de toutes parts. L'électricité se ralluma. On s'était lâchés... Ah I ce n'était pas Marie que j'avais tenue! La femme s'enfuit avec une exclamation étouffée de honte et de révolte, vers celui qu'elle avait cru étreindre et qui n'avait rien vu. Bouleversé, comme aveuglé encore, je rejoignis Marie; mais je rentrai difficilement en moimême. Malgré tout, ce baiser qui m'avcxit bfusquement mis en contact, à nu, avec une étrangère totale, gardait pouc, moi unm extraordinaire douceur infernale. Je crus, après.

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MARIB U

reconnaître la femme, à sa robe bleue entrevue en mdme temps que l'éclait de sa nuque après la brève scène éblouie, lofais il y en avait trois à peu ^çrès semblables. Je ne sus iamais laquelle de ces inconnues renfermait dans sa chair l'wiante la moitié de ce frisson que je ne pus, toute cette soirée, ôter de moi.

Au mariage, il y eut une nombreuse assistance. Le marquis et la marquise de Monthyon parurent à la sacristie. Brisbille, par bonheur, s'abstint : en bon sectaire qu'il était, d n'admettait que les mariages civils. J'eus un peu honte de voir dealer, prenant leur part du beau sourire calme distribué par Marie, des femmes qui avaient été jadis mes maîtresses : M°»« Lacaille, nerveuse, électrique, mystique ; :a grosse Victorine aux rotondités bonasses, qui m'avait accueilli tant que je voulais, chez elle et n'importe où, et Madeleine Chaîne, et surtout la maigre Antonia avec sa tête allumée et théâtrale d'Italienne, encadrée d'ébène, chapeautée avec un luxe parisien, et fort élégante depuis g[u'elle avait épousé Véron. Je ne pus ra'empêcher de sourciller quelque peu en voyant s'empresser autour de aous, cérémonieusement vêtu, ce corps sec qui, certains soirs, s'était cramponné au mien dans des chambres hasardeuses, et m'avait soutiré du plaisir. Mais comme tout cela Stait lointain et efiEacé t

LBS JOURS'

On refit ranangement de la maison. On ne changea pas les dispositions d'ensemble ni la place des gros meubles : c'eût été un trop grand changement ; mais on jeta les vieilleries poussiéreuses qu'avait accumulées Mame, ses bibelots fossiles sans valeur. On désencadra de leur similiécaille, pour les enterrer au fond de tiroirs, les photographies qui, sur les murs, se mouraient de jaunisse et de langueur, et qui,, au reste, à cause delà grandeur du temps, ne représentaient plus personne.

J'achetai des meubles. Nous disions, en humant l'odeur de yemls qui persista longtemps dans la pièce du bas : « C'est un vrai appartement. » De fait, notre intérieur se, rapprochait des installations bourgeoises du quartier, et de partout. N'est-ce point la seule vraie fierté, que de pouvoir dire ici-bas : « Moi aussi ! »

Les années passèrent. Il n'y eut plus rien de notable dans notre existence. Le soir, quand je rentrais, Marie qui, souvent, n'était pas sortie et avait gardé son peignoir, et ses nattes roulées, venait me dire :

— .^u]ourd'huî, il n'y a rien eu,

LE6JQURS SB

S y eut, à ce moment du temps, les ^^ropUnes. On #a parlait, on en voyait les photographies publiées par 1$b joumaus^. Un dinoanche, de notre ienêtre, nous en aptr-r ^mes un : Nous avions entendu s'épandre dans le ciel entier • fracas haché du moteur ; en bas, sur les seuils, les citadine ■avaient la tête vers le plafond de leur rue. L'espace grin» çant était taché d'un point ; nous ne l'avons pas quitté des yeux et nous avons vu grossir, gjfossir, silhouettant te noir de ses lignes cloisonnées et de ses angles sur Touate \égèrt des nues, le grand insecte horizontal et tapageur. Qnand il fut passé précipitamment, qu'il eût diminué à nos yeux et k nos oreilles au centre de ce nouveau monde de bruits qu'il traînait, Marie soupira, rêveuse.

"-* Je voudniis, dit-elle, monter en aéroplane dans le vçnt, dans le ciel I

Pendant un printemps, on a beaucoup parli d'un voyage qu'on ferait lïJi jour. Des affiches de Compagnies de chemin? de fer avaient été apposées sur les murs de l'ancienne fef^ blanterie que l'affaire Pocard allait transformer. Le jour où elles étaient éclatantes de fraîcheur dans leur vernis moutUé et leur odeur de colle de p4te, nons les avons regardées. Nous avons pré^é celle de la Corse, qui repréf sentait des paysages marins, des ports, avec des 4tres pittoresques an premier {dan, et la masse d'une montagne pr nrprée — entre des guirlandes. Et apr^, même déchi»quat^ et pétrifiée, et tictaqnante au vent^ cette affiche nous attirait.

Un soir qu'on venait de rentrer, dans la cuisine —^ il y a d«B souvenirs qui, par un mystère, survivent îwix autree -- Marie, le chapeau sur la tête, tout en allumant le feu, ses mains eiSacées dans la pénombre par le noirçissemen du charbon, me dit : .

— Plus tard, on fera ce voyage I

n nous arrivait parfois de sortir, elle et moi, pendant la semaine. J'obeervais autour de moi, et lui faisais part de mes réflexions. Peu loquace, elle m'écoutait. Au sortir de la place de l'Église qui nous émouvait tant naguère, on

rencontrait souvent, près de la borne fendue, là où gît par terre une vieille boîte de conserves, Jean et Geneviève Trompson, dont tout le monde disait : • Ils vont se séparer ; voilà ce que c'est que de s'être trop aimés I C'était de la folie. Je l'di^ais bien. » En entendant ces propos, malheureusement justes, Marie murmurait avec une sorte de douceur obstinée :

— L^amour est sacré.

Quand nous revenions, non loin de la tanière de l'anachronique et interlope Eu do, nous entendions le perroquet qui tousse. Ce vieil oiseau, râpé jusqu'à la corde, et d'un vert déteint, imitait interminablement les quintes de toux qui, deux ans auparavant, avaient déchiré les poumons d'Adolphe Piot, mort au milieu des siens dans des circonstances si tristes. Nous rentrions, ces jours-là, les oreilles pleines du cri tenace de l'animal enregistreur, acharné à éterniser ce bruit qui paèsa u{i instant dans le monde, à agiter l'écho d'un vieux malheur auquel personne ne croyait plus.

Il n'y a guète autour de nous que Marthe, ma petite belle-sœur, qui a six ans et ressemble à sa sœur comme une miniature surprenante, mon beau-père, qui s'annihile graduellement, et Crillon. Celui-ci, tandis que le temps coule, vit toujours content dans sa même échoppe, comme son père, son grand-père, et le savetier de la fable, son ancêtre étemel. Il monologue, sous son bonnet carré, au bord de sa niche de verre, en fumant sa courte pipe juteuse qui parle et crache avec lui, et à qui il semble répondre. Sa destinée de travailleur solitaire est de plus en plus dure, et presque misérable. Il vient souvent chez nous pour de petites besognes : raccommoder un pied de table, rempailler une chaise, remettre un carreau. Il dit :

— Y a qué'qu' chose qu'il faut que je dis...

Et il raconte les histoires du quartier, ayant, comme il l'avoue ingénument, le remords de cacher ce qu'il connaît. Et Dieu sait s'il y a des histoires dans le quartier ! Tout un r'^eau, en haut et en. bas, de tracasseries, d'intrigues et de

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tromperies autonr de l'homme, de la femme, et du public. On dit : c Ce n'est pas possible ! i pois on pense à autre chose.

Lui, devant toute la méchanceté, tout le mal, il sourit ! J'aime voir ce beau sourire 4© simplicité sur cette figure d'humble travailleur. Il est meilleur que moi, et même, il comprend mieux la vie, avec son infaillible bon sens.

Je lui dis :

— N'y a-t-il pas des abu9, des vices? L'alcoolisme?...

— Oui, dit Grillon, mais à condition de pas exérager. Moi j'aime pas les exarégations et j 'trouve qu'il y en a autant chez les pessimistes que chez les opticiens. L'alcoolisme, quoi? C'est surtout qu'on manque de charité, va. On jette la pierre à tous ces pauvres bougres qui boient et on s'croit malin 1 Et on est envieux aussi : si on n'y était pas, dis-moi, est-ce qu'on s'rait là à rester piétrifiés devant les manigances de Pierre ou de Paul? C'est ça, Tfond d'nous. J'vais vous dire, moi : J'parle pas d'Termite, i' braconne, et pour les gens du château c'^t pire que tout, mais c'bandit d'Brisbille ne s'rait pas l'anarchiste qu'il est et qui fait peur à tout Tmonde, que j'y pardonnerais de s'salir le nez et même de n'pas déboire tout l'iong d'ia s'maine. C'est pas un crime, si c's'rait qu'un brave pochard. Faut voir loin et avoir l'esprit large, comme dit M. Joseph. D'I'indulgence 1 Nous en avons tous besoin, hé?

— Vous êtes un brave homme, dis-je.

— J 'suis un homme comme toutl'monde, répond orgueilleusement Crillon. C'est pas que j 'tienne aux idées reçues : j'suis pas antiquitaire, mais j'aime pas m'singuliériser. Si j 'bricole dans la vie, c'est que j'suis comme les autres ; pas moins, fait-il en se redressant.

£t se redressant encore davantage, il ajoute :

— Pas plus non plus !

Quand on ne cause pas, on lit tout haut. Il y a à l'usine une très belle bibliothèque choisie par M"*« V^entine Gozlan, à l'usage du personnel parmi des œuvres à tendances

éducatrîces et morales. Marie, dont rimagination vagabonde plus que la mienne, et qui n*a pas mes préoccupalions, dirige les lectures. Elle ouvre un livre, elle lit à haute voix tandis que je me repose, désœuvré, les yeux sur le portrait au pastel accroché juste en face la fenêtre. Sur le verre où s'ensevelit l'image, on voit s'agiter doucement, se gonfler, le reflet des rideaux bougeurs de la fenêtre, et la figure de ce portrait glacé se brouille de traits brisés et de je ne sais quelle moirure.

— • Les aventures, soupire parfois Marie à la fin des chapitres, ces choses qui n'arrivent jamais I

— Dieu merci ! m'écrié^je.

•— Hélas î rëpond-elle.

Même quand on vit ensemble, on diffère plus qu'on ne le croit I

D'autres fois, Marie lit pour elle, tout bas. Je la surprends plongée dans cette occupation. Il arrive même que c'est de la poésie à laquelle elle s'adonne ainsi. Ses yeux, dans sa figure figée et penchée, vont et viennent sur la page où se dessinent les lignes écourtées des vers. De temps en temps, elle lève la tête et regarde dans le ciel, et bien plus loin encore que le ciel visible, tout ce qui s'échappe de cette petite cage de mots.

Parfois on est effleuré par l'ennui.

Un soir, Marie m'apprit que le serin était Tnort ; et elle se mit à pleurer en me montrant la cage ouverte et l'oiseau qui, les lignes de ses pattes recroquevillées, gisait au fond, chiffonné et immobilisé comme un petit joujou jaune de poupée. Je compatis à son chagrin, mais ses larmes ne tarissaient pas, et je trouvai sa douleur disproportionnée : « Eh quoi, lui dis-je, après tout, un oiseau c'est un oiseau, un point qui remuait dans un petit coin de la chambre... Alors, quoi? les milliers d'oiseaux qui meurent, et les gens qui meurent, et les malheureux?... » Mais elle secouait le front, s'entêtait à se désoler, essayait de me prouver

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que c'était important, que c'était elle qui avait raison... Pendant un instant, je suis resté confondu de cette incompréhension, de cette différence entre sa façon de sentir et la mienne. C'est une révélation désagréable d'inconnu. Souvent, à propos de détails, on pourrait faire un monde de réflexions si on voulait ; mais on ne veut pas.

Ma situation à l'usine et dans le quartier se renforce insensiblement. A l'occasion d'une gratification régulière que je reçus, nous pûmes enfin mettre de l'argent de côté chaque mois, comme tout le monde.

— Dites donc, me dit Grillon, un soir que je rentrais, en m'entraînant dehors avec lui, j'dois vous dire qu'on a parlé de vous sppntanecment pour le conseil municipal, pour le prochain renouvellement: On fait un gros effort, vous savez: M. le marquis va se présenter aux élections législatives... Mais nous sommes dansl'aut' quartier, dit Grillon en s'arrêtant net. Revenons, revenons.

On fait demi-tour.

— Cette société patriotique de M. Joseph, continua Grillon, a fait beaucoup du mal aux anarchistes. Il faut tous qu'on nous sente les coudes, c'est une tricte nécessité. Vous avez un pied dans l'usine, pas? Voyez les ouvriers, causez-y. Faites-vous bien v'nir d'eux pour obtiendre qu'y en ait qué'q's-uns qui votent pour vous. Parce que c'est eux qu'est le danger.

— C'est vrai que je leur suis très sympathique, murmurai-je, impressionné par ces perspectives.

Il s'arrêta devant un établissement de bains.

— C'est l'dix-sept, m*expliqua-t-il, l'jour du mois où il faut que j'prende un bain. Ah I je sais que vous, vous y allez chaque jeudi. Moi, j'suis pas d'cet avis. Mais vous êtes jeune : y a les amoui^s ! Mais croyez-moi, voyez tout d'même l'monde ouvrier. Il faut se bouger et se contraigner un peu, que diable 1 Moi j'ai fini ma carrière politique pour l'ordre. A vot' tour 4

n a raison. Je le regarde, vieillissant, sa charpente nn peu courbée, ses joues bossuées et mal rasées où, maintenant, des bouts de poils blancs cristallisent. Dans son humble sphère, il ia fait ce qu'il devait faire. Je pense aux oboles d'efforts des petites gens, aux devoirs anonymes qui s'amassent. Il en faut, de ces multitudes d'êtres ressemblanjb étroitement les uns aux autres ; les villes sont bâties sur la pauvre fraternité des pavés.

n a raison, comme toujours. Moi qui suis encore jeune, moi qui suis d'un niveau supérieur au sien, je dois jouer un rôle, et vaincre cette envie qu'on a de laisser aller les choses conmie eUes vont.

Un sursaut de volonté se marque à traven mon existence qui se résumait normalement.

UNE VOIX DANS LE SOtR

Je me suis rapproché des ouvriers avec toute la sympathie possible. Du reste, la destinée des travailleurs soulève d'intéressants problèmes, qu'il faut connaître. Je me docamente auprès de ceux qui m'entourent.

— Vous voulez voir le travail de l'ouvrier graisseur? Me v'ià, me dit Marcassin surnommé Pétrolus. J'suis lampiste. Avant, j'étais graisseur. Ça vaut-il mieux? J'n'en sais rien. C'est ici qu'ça s'tient, t'nez, là. Ma place, on la r'trouv'rait la nuit en s'iaissant conduire par son nez.

Le fait est que le coin de l'usine où il me conduit exhale un relent agressif. Les murs informes de cette espèce de grotte sont garnis de planches pleines de lampes, suintantes, et sales comme des bêtes. Dans un baquet, des mèches, des carcasses ; au pied d'une armoire en bois qui semble en fer, des verres de lampe enchemisés de papier; plus loin, des bandes de bidons. Tout est délabré, ruineux, tout est noir, dans cet angle de l'immense bâtiment, où s'élabore la lumière. Le spectre d'une fenêtre géante s'y dresse. Les carreaux sont à moitié éclatés, tellement encrassés qu'ils semblent couverts de papier jaune. Les grosses pierres, les rochers des murs sont tapissés d'un dépôt ténébreux de graisse comme des fonds de marmite, et des nids de pou s-

sière y sont pendus ; par terre, des flaques noires miroitent et le grattage des lampes a déposé par places des bancs limoneux.

Lui, remue là dedans, avec son bourgeron cuirassé, encroûté d'une crasse aussi sombre que du marc de café. Il serre dans sa pauvre griffe son instrument de travail : un chiffon de crêpe. Des traces d'huile minérale font luire sa main terreuse, embourbent et charbonnent ses ongles comme des bouts de mèches de lampe. Toute la journée, il nettoie, répare, dévisse, remplit, essuie des lampes.' Il attire sur lui la saleté et la noirceur de cette population d'appareils, et travaille comme un nègre.

— Parce que faut que c'soye bien fait, dit-il, et même quand on n'en peut plus, faut frotter avec amour.

« Y en a six cent soixante-trois, monsieur (il dit : monsieur, dès qu'il entre dans des explications techniques), en comptant les belles des beaux bureaux et les lanternes du chantier d'bois et des veilleurs. Pourquoi, vous m' dire?, on n'a pas l'électricité qui s'allume lui-même? C'est qu'i' s'fait payer pour ça et on a l'pétrole presque pour e'rrien, paraît, par une combine qu'i's savent, eux autres, là-haut. Moi, j'suis toujours sur mes jambes, depuis Tmatin quand on est fatigué d'avoir mal dormi, depuis après l'déjeuner quand on est dégoûté d'avoir mangé, jusqu'au soir, quand on est dégoûté d'tout. ^

La cloche a sonné. Nous nous en allons ensemble. Il a retiré son pantalon bleu puis sa blouse et jeté dans un coin ces objets ^ourdis et rouilles comme des ustensiles. Cette sale carcasse de travail l'étoffait un peu. Il en sort plus décharné, terriblement serré dans la petitesse d'une veste de torture. Ses jambes desséchées aux pantalons larges, mais trop courts, s'épointent en bas dans de tristes et longs souliers mon tu eux semblables à des crocodiles. Ses semelles imprégnées de pétrole traînent dans la boue plastique des empreintes oléagineuses irisées.

Peut-être à cause de ce lugubre compagnon aux longues armatures vers lequel je tourne la tête et que je vois galoper lentement et péniblement à mes côtés dans les grisailles

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