LE RÉSUMÉ
Les ouvriers me témoignent de la méfiance et même de l'antipathie. Pourquoi? Je ne sais pas; mais ma bonne volonté» peu à peu, s'est lassée.
Des fenomes, successivement, ont peuplé mon existence. Ce fut d'abord Antonia Véron. Son mariage, le mien, l'obstacle, l'emprisonnement, nous ont rejetés l'un vers l'autre comme jadis. Un jour, dans ma mai$on où rien n'advenait jamais, nous nous sommes trouvés seuls, et, irrésistiblement, elle m'a ofEert sa bouche. Puis sa sensualité s'est incorporée à la mienne et j'ai eu souvent besoin d'elle^ Mais la joie sans cesse refaite qui me pousse dans ses brsis aboutit toujours à des réveils tristes. Elle est restée égoïste, fantasque, incompréhensive, et lorsque je rentre de chez elle à travers le quartier nocturne plein d'êtres fuyants comme moi, je n'emporte plus que le souvenir de son rire nerveux et agaçant, avec cette ride nouvelle qui se cramponne à sa bouche ainsi qu'un appareil.
Puis de jeunes désirs anéantissent les vieux, et les aventures d'amour se créent l'une l'autre. C'est fini de celle-ci et de celle-là, que j'ai adorées. En les revoyant, je m'étonne qu'on puisse dire en même temps d'une créa-
ture qui n'a ps^s changé^ : c Comme je l'ai aiméel • et : • Comme je ne Talme plus 1 1 " Tout en accomplissant ainsi qu'un devoir nia tâche quotidienne, tout en prenant les précautions c^^^nvenables pour que Marie ne sache pas et ne soufEre pas. Je cherche le bonheur' vivant. Et vraiment, lorsque je sens dans l'univers un consentement nouveau qui balance et se prépare, ou que je vais à un premier rendez-vous, je me sens surélevé de gloire et capable de tout!
Cela emplit ma- vie. Le désir use le cerveau autant que l'use la pensée, et l'amour remplace tout. Tout mon être épie les occasions de rayonner et de se partager. Quand on dit devant moi, d'une jeune femme : « Elle n'est pas heureuse », je suis labouré d'un frisson de joie.
Je me suis souvent senti, le dimanche, dans les foules, le cœur serré de misère en regardant les inconnues. Sonvent» j'ai été rêveur toute la journée à cause d'une passante qui avait passé et s'était perdue, me laissant distinctemeut le fantôme de sa chambre voilée, de sa personne tombée et ribrant comme une harpe, et de la brusque volupté tenace. Celle-là, je l'aurais peut-être aimée toujours, c'était peutêtre celle que je cherche à tâtons, désespérément, de l'une à l'autre... Ah ! comme une femme, quelle qu'elle soit, est toujours, de loin, un objet délicieux pour l'œil et pour la pensée t
Il y a des moments où je soufire et où je suis à plaindre. Certes, si on lisait en moi, personne ne me plaindrait. Et pourtant, tous les hommes, sont pareils à moi. Lorsqu'ils sont doués d'un physique acceptable, ils rêvent d'aventures â corps perdu, ils les essayent, et notre cœur ne s'arrête jamais. Mais personne n'avoue cela, personne, jamais.
U y eut aussi les femmes qui n'ont pas voulu. Parmi toutes, M"^« Pierron, une belle bourgeoise de vingt-cinq ans, aux bandeaux noirs et au profil marmoréen, qui gardait encore la gaucherie claire et l'œil vide des jeunes mariées. Elle allait, venait, vivait, calme, posée et taciturne, totalement aveugle à mes regards d'admiration.
Cette insensibilité parfaite a exaspéré mon amour en pas-
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sion. Je me rappelle l'angoisse avec laquelle j'ai vu, par un matin de juin» du linge de femme étendu sur la haie verte à l'intérieur de son jardin. Ces délicates choses blanches rangées là attendaient, remuées par les feuilles et la brise ; ainsi, le printemps leur prêtait f ragilement la forme, la douceur, — la vie. Je me rappelle aussi une façade décharnée et brûlante dans le soleil, et une fenêtre qui se fermait après avoir lancé un éclair ! La fenêtre demeurait close comme une dalle ; tout au monde se taisait ; et la magnifique vivante était murée là. J'ai souvenance enfin d'un soir où dans le paysage bleuté, vert-noir. et crayeux de la ville noyée de jardins arrondis, je vis, à mes pieds, au loin, s'éclairer cette fenêtre. Une étroite lueur rose et dorée s'y était encadrée, et appuyé sur le mur bas qui surplombe la ville, j'ai distingué, au cœur de ce resplendissement, une forme féminine qui bougeait à mes yeux, avec une inaccessible charité. Longuement, les genoux tremblants, j'ai regardé cette fenêtre éclose dans l'étendue, comme le pâtre regarde Vénus qui se lève. Ce soir-là, lorsque je suis rentré, seul un moment — Marie besognait en bas, dans la cuisine — seul dans notre chambre sans attrait, je me suis blotti à la fenêtre étoilée, traqué gar des pensées immenses. Ces espaces, ces séparations et ces durées incalculables... Tout cela nous réduit .en poussière, tout cela a une espèce de splendeur affreuse contre laquelle on essaye de se protéger en se cachant.
Je n'ai pas gardé un souvenir précis d'une période de jalousie qui m'a fait souffrir pendant une année. A certain? faits, et à de profonds changements d'humeur de Marie, il me sembla qu'il y avait quelqu'un entre elle et moi. Mais • en dehors de vagues indices et de ces terribles reflets sur elle, je ne sus jamais rien. La vérité, partout autour de moi, n'était qu'un fantôme de vérité. Je ressentis des blessures aiguës d'entrailles, de l'humiliation, de la honte, de la révolte! Je luttai pauvrétnent, comme je pus, contre ce mystère trop grand pour moi, puis mes soupçons s'usèrent.
J'ai fui ce cauchemar et par un énergique effort, je Tai oublié. Mes accusations n'étaient peut-être pas fondées; mais c'est étrange comme on arrive à ne croire, que ce qu'on veut.
Il se tjramait quelque chose depuis longtemps dans les bas fonds socialistes, et brusquement se produisit à l'usine un arrêt du travail suivi de démonstrations qui roulèrent dans la ville terrorisée. Partout, les persiennes se fermaient. Les commerçants mettaient leurs volets, effaçaient leurs boutiques, et on ausait dit un dimanche tragique.
— C'est une révolution I me dit Marie pâlissante quand Benoît, sur le pas de notre porche, nous eût crié la nouvelle d'une marche en avant des travailleurs. Conunent se fait-il que tu n'aies rien su à l'usine?
— Je suis passé à côté de cela, avouai-je.
Une heure plus tard, on apprit qu'une délégation composée des plus dangereux meneurs précédait l'armée des n^ianifestants et était chargée d'extorquer, par des menaces, à MM. Gozlan, des avantages exorbitants.
Le quartier avait un aspect défait, décousu. Des gens y passaient furtivement, l'oreille aux informations. Des portes s'entr 'ouvraient à regret. Par-ci, par- là, quelques groupements se formaient et déploraient, à mi-voix, le manque de prévoyance des pouvoirs publics, l'insuffisance des mesures d'ordre.
On colportait des bruits sur les progrès dp la manifestation.
— Us traversent la rivière.
-- Ils soiit au carrefour de la Croix.
— ' C'est une marche contre le château I J'entrai chez Fontan. Fontan n'était pas là. Des hommes conversaient dans la pénombre des volets clos.,
— La baronne est dans tous ses états. Elle a vu au loin nue masse noire. Des jeunes gens de l'aristocratie, armés, veillent sur elle. Elle a ait : t C'est une Jacquerie ! i
— Ah, Dieu de Dieu I fit Crillon, quel gâchis l
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— C'est le commencement de la fin ! proclama le vieux père Ponce, en hochant son front gris-jaune tout rempaillé de rides.
Puis le temps passa. Plus de nouvelles. Qu'est-ce qu'ils font, là-bas? Qu'est-ce qu'on va apprendre I
Enfin, vers trois heures. Postaire s'encadre dans la porte, n transpire et eiulte.
— C'est fini ! Tout va bien, ah, farceur ! halette Postaire. J'te garantis qu'i's sont amvés en troupe à la villa Gozlan. Y avait MM. Gozlan. Les délégués, j'te garantis qu'i's s'mettent à crier et à menacer, farceur ! « C'est pas tout ça dit un des messieurs Gozlan, mais faut boire. J'vous garantis qu'on causera mieux après I » Y avait une table et j'te garantis qu'y avait du Champagne. On leur a donné à boire, pui' encore à boire, pui' encore. J'te garantis qu'i' s' sont envoyé qué'qu 'chose, farceur! dans l' gilet. J'te garantis qu'les bouteilles de Champagne sortaient comme par enchantement de terre. Fontan en apportait toujours, comme s'il les inventait. Faut dire que c'était un Champagne garanti archi-extra, dont i' faut s'méfier. Alors, au bout de trois quarts d'heure, presque toute la délégation était saoule. l's tournaient là, la langue clouée, i's s'embrassaient, j'te garantis. Y en avait qui s'tenaient mais i's n'comptaient pas, farceur ! Les autres ne savaient, même pas c' qu'i's étaient v'nus faire — et les patrons, qui avaient eu la frousse, i's s'gênaient pas pour s'tordre tout haut, j'te garantis, farceur I Et pis demain, s'i's veulent recommencer, y aura d'ia troupe !
Il y eut un joyeux abasourdissement. La grève avait été noyée dans le vin ! Et on se répéta : '
— Demain, il y aura de la troupe l
— Ah I béa Crillon en roulant des yeux émerveillés. C'est fort I Ben, c'est très fort, ça ! Ben, mon vieux...
Il rit d'un gros rire vengeur, et il répéta à gorge déployée son refrain familier sur « l'penp* souv'rain qui n'peut même pas s'tenir sur ses jambes I »
A côté de quelques citoyens pusillanimes qui, depuis le matin avaient déjà modifié leurs opinions politiques, une grande figure se dresse à mes yeux : Fontan. Je me rappelle
la nuit déjà ancienne où j'ai vu par hasard à travers le soupirail de sa cave des cargaisons de bouteiUea de Champagne, accumulées, nombreuses et pointues comme des obus. Il pirévoyait pour quelque jour la victoire d'aujourd'hui. Celui-là est vraiment fort, voit juste et voit loin. Il a su sauver l'ordre par une espèce de génie.
La contrainte qui a pesé toute la journée sur les gestes et les paroles, explose en joie. On se débarrasse bruyamment des allures de conspirateurs qu'on a endossées depuis le matin. Les fenêtres fermées durant les heures pesantes del'insurrection se sont rouvertes largement ; les maisons respirent.
— On est délivré de cette bande I se disent les gens en s'abbrdant.
Ce sentiment de salut gagne les plus humbles. J'avise, au pied de la buvette-restaurant couleur de sang caillé, M. Mielvaque qui sautille d'aise. Il grelotte aussi, mal vêtu d'un mince veston gris cassé de plis, qui semble en papier d'emballage, et sur sa figure réduite, on dirait qu'ont déteint à la longue les feuillets qu'il s'acharne à copier entre ses longues journées et ses courtes nuits, pour ramasser quelques brindilles de suppléments. Il reste là, n'osant pas, pour des raisons à lui connues, entrer au restaurant, mais comme il est ravi du résultat social de la journée 1 Et M.^* Constantine, ouvrière en chambre, incurablement pauvre, et usée par sa machine à coudre, ne se sent pas de joie. Elle écarquille ses yeux qui semblent éternellement pleins de larmes, et, blême, fiévreuse, mal lavée, la peau grise, toujours à demi en deuil — • elle bat des mains.
Marie et moi, nous écoutons les tapements furibonds, désespérés, de Brisbille dans sa forge, et nous nous. mettons à rire comme nous n'avons pas ri depuis longtemps.
La nuit, avant de m'endormir je me souviens de mes velléités démocratiques d'antan. Grâce à Dieu, j'ai échappé à un grand péril l Je le vois clairement à la terreur qu'a répandue dans les milieux honnêtes la m nace des ouvriers, à la félicité universelle qui a salué leui reculade t
Mes tendances profondes me reprennent à jamais, et tout s'arrange comme avant.
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Beaucoup de temps passa. Voilà dix ans que je suis tnarié. Il n'y a guère eu dans ce laps de temps d'événement que je me rappelle, sinon la désillusion de la mort de la riche marraine de Marie, qui ne nous laissa rien. Il y eut la déconûture de Taffaire Pocard, qui n'était qu'une escroquerie, et qui ruina beaucoup de petites gens. La politique s'empara du scandale, tandis que certaines personnes se hâtaient de porter de l'argent à M. Boulaque, dont l'afiaire était autrement sûre et sérieuse. Il y eut aussi la maladie de mon beau-père et sa mort, qui fut un grand coup pour Marie, et nous mit dans des vêtements noirs.
Je n'ai pas changé. Marie s'est modifiée, elle : Elle s'est épaissie, empâtée, elle a les paupières fatiguées et rougies, et elle s'enfonce dans le silence. Nous ne sonmies plus guère d'accord sur les détails de la vie. Elle qui, jadis, me disait toujours : oui, son premier niouvement est toujours, maintenant, de dire : non. Si j'insiste, elle défend son opinion, pied à pied, avec âpreté et souvent avec mauvaise foi. Par exemple, à propos de la démolition de la cloison du bas, si on nous avait entendus élever la voix, on aurait cru à une dispute. Â la suite des discussions qu'on a, elle garde la figure crispée, rancunière, ou bien prend des airs de martyre, et il y a parfois entre nous des secondes de haine. Souvent, elle dit, à propos de tout autre chose : — Ah ! si nous avions eu un enfant, tout aurait été différent !
Je me néglige, par une sorte de paresse contre laquelle je n'ai pas de raisons sufi&santes de réagir. J'ai pariois, à table, quand nous sommes entre nous, les mains douteuses. De jour en jour, de mois en mois, je diffère d'aller chez le dentiste et remets les soins à pi^endre ; je laisse ma mâchoire s'ébrécher.
Marie ne témoigne jamais de jalousie, pas même de
n CLARTÉ
soupçons quant à mes aventures personnelles. Sa confiance est presque excessive ! Elle n'est pas très perspicace, ou bien je ne suis pas grand'chose pour elle, et je lui en veux de cette apathie.
Maintenant, je vois autour de moi des femmes qui sont trop jeunes pour m'aimer. Le plus définitif des obstacles : la différence d'âge, commence à me séparer des amoureuses. Et cependant, je ne suis pas blasé de l'amour et me tends, moi, vers la jeunesse 1 Marthe, ma petite belle-sœur, m'a dit un jour : « Vous qui êtes vieux. » Ce jugement ingénu que peut se permettre, vis-à-vis d'un homme de trente-cinq ans, une enfant de quinze ans, toute fraîche éclose et vraiment neuve, c'est un premier avertissement du destin, le premier jour triste qui, au milieu de l'été, annonce qu'il y aura l'hiver.
Un soir, en entrant dans la chambre, j'ai vu confusément. Marie qui rêvassait, assise près de la fenêtre. A ma venue, elle s'est levée. C'était Marthe I La lumière céleste, pâle comme une aube, avait pâli les cheveux dorés de la jeune fille et changé en un semblant de ride, sur la joue, la marque d'un sourire ; cruellement, le jeu des reflets avait amolli son cou et flétri sa figure ; et même, elle avait les yeux humides d'avoir bâillé, ce qui, durant quelques secondes lui avait rougi et abîmé les paupières i
La ressemblance des deux sœurs m'a torturé. Cette petite Marthe, somptueuse et savoureu sèment coloriée avec ses yeux brillants, ses joues roses et chaudes et sa bouche juteuse, cette adolescente au large bassin et dont les mollets Hs'arrondissent sous la jupe demi-courte, me présente l'image émouvante de ce que fut Marie. C'est une sorte de révélation terrible. En vérité, Marthe ressemble plus que la Marie d'aujourd'hui à la Marie que j'ai aimée jadis, à celle qui venait de l'inconnu, et que j'ai vue un soir, sous le rosiei du banc, assise, silencieuse et éclairée, en face^de l'amour
H m'a fallu un gros effort pour ne pas tenter pauvrement et vainement de me rapprocher de Marthe : le rêve impos sible, le rêve des rêves I Elle a une amourette avec un enfan
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à peine mué en adolescent, un peu ridicule, qu'on entrevoit de temps en temps s'esquiver d'auprès d'elle ; et le jour qu'elle a tant chanté malgré elle, c'était parce qu'une petite rivale était malade. Je suis aussi étranger à sa victoire grandissante de fillette et à ses songeries que si j'étais un ennemi pour elle 1 Un matin qu'elle trépignait en riant, couronnée de fleurs sur le seuil dé la 'porte, elle m'est apparue comme une créature d'un autre monde.
Un jour d'hiver que Marie était sortie, je trouvai, en rangeant mes papiers, une lettre écrite par moi naguère, et non envoyée à sa destinataire,et j'ai jeté au feu cet inutile document. Le soir, lorsque Marie est rentrée, elle s'est installée devant la cheminée pour se sécher, a ranimé le foyer dans la chambre crépusculaire, et la lettre qui n'avait été qu'en partie consumée, a repris feu. Tout d'un coup, dans la nuit brilla un lambeau de papier avec un lambeau de mon écriture : Je t'aime autant que tu m'aimes !
Et elle était tellement claire, cette inscription flamboyant dans les ténèbres, que ce n'était même pas la peine d'essayer une explication.
Nous n'avons pas su parler, ni même nous regarder i Dans la communion fatale de pensée qui, à ce moment, nous a pris, nous nous sommes détournés l'un de l'autre, même voilés d'ombre comme nous étions. Nous avons fui la vérité I Dans ces grandes circonstances, nous devenons des étrauigers l'un à l'autre, parce que nous ne nous sommes jamais approfondis. Ici-bas, on est vaguement séparé de tous les autres, mais on est puissamment éloigné de ses proches.
Après toutes ces choses, mon existence d'antai\ a repris tant bien que mal. Certes, je ne suis pas aussi malheureux que d'autres le sont avec la plaie saignante d'un deuil ou d'un remords, mais je ne suis pas heureux comme, au temps
jadis, j'avais espéré l'être dans la vie. Ah I l'amour des hommes et la beauté des femmes sont trop éphémères ici-bas, et pourtant, n'est-ce point par cela seulement que nous existons et qu'elles existent? On dirait que l'aoïour, cette chose si pure, la seule qui vaille la peine de vivre, est un crime puisqu'elle est toujours châtiée tôt ou tard. Je ne comprends pas. Nous sommes tous de pauvres gens, et il y a partout autour de nous, dans nos gestes, dans nos murs, dans nos heures, une médiocrité qui nous étouffe. La fatalité est grise.
Cependant ma situation personnelle s'est assise et progressivement agrandie. Je gagne trois cent soixante francs par mois à l'usine et, en plus, j'ai sur les bénéfices du contentieux une participation — cinquante francs par mois environ. Il y. a un an et demi que je ne végète plus dans le petit bureau vitré, où M. Miel vaque, monté en grade, m'a remplacé. Il advient qu'on me dit : « Vous avez de la chance ! • Moi qui jadis enviais tant de gens, voilà qu'on m'envie. Cela m'étonne d'abord, puis je m'y habitue.
J'ai raccommodé mes projets politiques, mais je poursuis cette fois un plan rationnel et normal. Je me trouve désigné pour la succession de Crillon au Conseil municipal. J'arriverai sans doute tôt ou tard à ce but. Je continue à devenir quelqu'un par la force des choses, sans m'en apercevoir, sans que personne, autour de moi, s'intéresse vraiment à moi.
li y a maintenant toute une partie de ma vie qui est passée. Je suis surpris quand, parfois, j'y réfléchis, de la longueur des temps écoulés, du nombre des jours et des années mortes. Cela est venu vite et sans que j'aie, d'autre part, beaucoup changé, et je me détourne de cette vision à la fois réelle et surnaturelle. Pourtant, malgré moi, mon avenir se dessine à mes yeux, s'achève. Mon avenir ressemblera à mon passé ; il lui ressemble déjà. J'entrevois toute ma vie, d'un bout à l'autre, tout ce que je suis, tout ce que l'aurai été.
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