LE CRIEUR
Lors des grandes manœuvres de septembfe 19x5, Viviers fut un centre important d'opérations. Toute la région s'anima d'un fourmillement bleu et rouge, et d'un entrain martial.
Seul, Brisbille dénigrait, systématiquement. Du haut de la colline des Châtaigniers où Ton assistait à un déploiement stratégique, il montrait du doigt le fourmillement militaire.
— Les manœuvres qu'est-ce que ça ressemble? C'est à crever d'rire ! Les képis rouges ont creusé des tranchées, et les képis à manchon blanc les ont r'bouchées, Otez Vconseil de guerre, et vous aurez des jeux d'gosses.
— C'est la guerre I expliqua un influent correspondant militaire qui était là.
Puis le journaliste parla des Russes avec un confrère.
— Les Russes !... se mêla alors de dire Brisbille, ceux-là, quand i's s'ront en république...
— Il est simpliste, dit en souriant le journaliste. L'alcoolique renf ou rcha son dada.
— Guerre ou pas guerre, c'est-i' pas d'ia folie I Et t'ne«, tenez, r'gardez-moi ça, ces pantalons rouges qui s'voient à des kilomètres. Faut croire que c'est exprès pour faire
tuer i'soldat, qu'on l'habille pas en couleur de rien du tout?
— Clianger le pantalon rouge de nos petits soldats ! ne put s'empêcher d'interrompre une dame, il n'y a pas de raison qui tienne, c'est impossible I Jamais ils ne voudraient! Ils se révolteraient.
— Parbleu ! dit un jeune officier. Ce serait à démissionner tous ! Au reste, les pantalons rouges ne présentent pas le danger qu'on croit. S'ils se voyaient tant que cela, notre haut commandement s'en serait aperçu et aurait pris des décisions, tout au moins pour une tenue de campagne — sans touchera la tenue de parade 1
— Le jour de la revanche, trancha en guise de conclusion l'adjudant maître d'armes avec un vibrant mépris, en se tournant vers Brisbille, il faudra bien que nous soyons là pour vous défendre, vous autres !
Et Brisbille n'émit qu'une réponse informe, parce que l'adjudant était' un athlète doué d'un mauvais caractère — surtout lorsqu'il y avait du monde.
Le château logea un état-major. A cette occasion, deâ chasses furent données dans le domaine seigneurial, et on vit passer des processions chamarrées d'invités. Parmi les généraux et les nobles, brillait un prince autrichien, un prince du sang, qui portait un de3 grands noms du Gotha et qui venait officiellement en France pour suivre les opérations militaires.
La présence de l'hôte quasi impérial de la bî^ronne fit planer sur le pays une grande impression d'idéal historiqii^. On répétait son nom. On se montrait ses fenêtres au milieu de la façade principale. On s'estimait heureux d'en voir remuer les rideaux. Il y eut beaucoup de familles de pauvres gens se détachant de leurs quartiers, le soir, dans le but de stationner devant le mur derrière lequel il était.
Marie et moi, nous l'aperçûmes de près deux fois.
Un soir, après le dîner, nous le croisâmes comme on croise un passant parmi tous. Il marchait tout seul. Il était couvert d'un grand imperméable gris. Son chapeau de feutre était orné d'une courte plume. Il présentait les traits caracté-
LECRIEUR 77
•istiques de sa race : un long nez cassé, un iront fuyant.
Quand il fut passé, Marie et moi» nous nous dîmes en nême temps, un peu éblouis i
— Un aigle !..•
Nous le revîmes à la fin d'une chasse à courre. On avait Corcé un cerf dans la forêt de Morteuil. L'hallali et la curée eurent lieu dans une clairière du parc, près du. mur d'enceinte. La baronne, qui pensait toujours à la population, avait ordonné qu'on ouvrit la petite porte donnant sur cette partie du domaine, afin que le public pût assister au spectacle.
Celui-ci était magistral. Les lieux où l'on se trouvait, en quittant la campagne ensoleillée et en franchissant la porte, formaient un cirque démesuré de verdure sombre au sein de la forêt antique. On n'apercevait d'abord dans l'espace que des cimes majestueuses, des montagnes d'arbres qui, de tous côtés, comme des pics et des ballons perdus dans les nues, surplombaient la clairière et la baignaient d'un demi-jour verdâtre.
Dans cette solennité grandiose de la nature, en bas, parmi l'herbe, la mousse et le bois mort, ondoyait, rapetissée, line cohue brillante autour des derniers préparatifs de l'exécution du cerf.
L'animal était agenouillé par terre, écrasé, diminué. On se pressait, et les yeux se faufilaient entre les têtes et les épaules pour le voir. On distinguait le buisson gris de ses bois, sa grande langue pendante, et les battements énormes de son cœur qui pétrissaient son corps épuisé. Collé à lui, un petit faon blessé saignait abondamment, coulait comme une fontaine.
Alentour, la cérémonie était organisée en plusieurs cercles. Les piqueurs^ rangés, mettaient une note rouge criante dans l'atmosphère verte et rouillée. Les chasseurs, hommes et femmes, à jaquette vermillon et à lampion noir, ayant tous mis pied à terre, se massaient. A l'écart, les chevaux de selle et d'équipagd $'ébxonaient, avec des bruissements de cuir
et d«9 cliquetis de métal. Bifaintenue à distance respectaeuse par uûe corde tendue à la hâte sur des piquets, la foule des curieux affluait et grossissait d'instant en instant.
Le sang qui sortait du petit faon faisait une flaque élargissante, et on voyait les dames de la chasse qui venaient le regarder Je plus près possible, retrousser leurs amazones pour qu'elles ne trempassent pas dans le sang. La vue du grand cerf broyé de fatigue qui baissait progressivement sa tôte branchue, harcelé par les abois des chiens que le chef de meute contenait à gmnd'peine, et de son petit qui se mourait, la gorge ouverte, blotti contre lui, eût été touchante si on s'était laissé aller à la sensiblerie.
La mise à mort imminente du cerf excitait, je le remarquai, une certaine fièvre étrange. Autour àe moi, les fenmxes et les jeunes filles surtout, donnaient des coups d'épaule et de coude, pour mieux voir, et frissonnaient, et étaient joyeuses.
On égorgea les bêtes — la grande et la petite -^ au milieu d'un silence parfait et religieux, un silence de messe. M^^ Lacaille vibrait des pieds à la tête ; Marie était calme mais avait des lueurs dans les yeux; et la petite Marthe qui s'accrochait à moi, m'enfonçait ses ongles dans le bras.
Le prince se dressait de notre côté. Il regardait le dernier acte de la chasse. D était resté à cheval, lui. U était plus magnifiquement rouge que les autres, empourpré, semblait-il, d'un reflet de trône. Il parlait haut comme quelqu'un qui est habitué à dominer et aime discourir, et sa silhouette avait la forme même du commandement. Il s'exprimait admirablement dans notre langue, dont il connaissait les nuances familières. Je l'entendis qui disait :
— Les grandes manoeuvres, au fond, c'est de la frime. C'est de la guerre de music-hall, réglée par des régisseurs. La chasse, c'est meilleur, parce qu'il y a du sang. On se déshabitue trop du sang, à notre époque prosaïque, humanitaire et bêlante. Ah ! tant que les peuples aimeront la chasse, je ne désespérerai pas d'eux I
En ce moment, le fracas des cors et le tonnerre de la meute lâchée couvrirent tout. Le prince, dressé sur ses étriers, élevant sa tête altière, à la moustache rousse, au-
LECRIEUR 79
dessus du peuple ensanglanté et rampant des chiens, ouvrait les narines, semblait flairer un champ de bataille.
Le lendemain, comme nous étions quelques-uns à causer dans la rue près de la borne fendue, à l'endroit où gît la vieille botte de conserves, Benoit se présenta, plein d'un récit. Il s'agissait du prince, naturellement. Benott était oppressé, et sa lèvre était tirée par un frémissement.
— Il a tué un ours I dit-il, l'œil étincelant. Fallait voir ça, ah t ... Un ours captif, bien entendu. Voilà : I' rentrait d'chasse avec le marquis et M^i* Berthe, et des gens à la suite. Quand i' tombe sur un montreur d'ours. Un bonhomme avec des longs cheveux noirs comme des plumes, et un ours qui se mettait sur son derrière, faisait des grâces et avait une ceinture. L'prince tenait son fusil. Je n'sais pas comment ça s'est fait, mais il a été pris d'une idée, c'prince. H a dit : t J'voudrais tuer c't ours, comme dans mes chasses à moi. Dites donc, mon bonhomme, combien voulez- vous que j'vous paye pour tirer sur c'te bête? Vous n'y perdrez rien, j'vous en réponds », qu'i' dit. Le bonhomme se met à trembler, à lever les bras en l'air. Il aimait son ours I « Mon ours, c'est comme mon frère ! » qu'i' disait. Alors, vous n' savez pas c'qu'a fait le marquis de Month3^n? n a tout simplement sorti son portefeuille, l'a ouvert, et mis sous l'nez du type. Et tous les gens chic de la chasse rigolaient de voir le changement de tête du bonhomme quand a vu tant de fafiots. Et naturellement, il a fini par faire signe qu'i' marchait ; et même, il en a tant vu que lui qui pleurait, il a fini par rire ! Alors le prince a chargé son fusil à dix pas de l'ours et l'a tué d'un seul coup, mon vieux, kxin moment où i' s'balançait^de droite et de gauche, assis debout comme un homme. Fallait voir 1 Y en a pas beaucoup qui, étaient là. Moi, j'y étais !
"Le récit impressionna. On ne dit rien d'abord. Puis quelqu'un hasarda :
— Sans doute que c'est comme ça, en Hongrie ou en Bohême, où quT règne.C'est pas chez nous qu'on verrait ça, a]outa-t-on naïvement.
— Il est d'Autriche, rectifia ïudor.
— Oui, marnaotlait Grillon, mais qu'i'soit d'Autriche ou qu'i' soit Bohémien ou Hongre, c'est un grand, alors il a bien Tdroit de faire c' qu'i' veut, pas?
Eu do qui avait eu peu de temps en ça, Tidée baroque de recueillir et de soigner une biche estropiée échappée à une précédente chasse (ce qui avait fort déplu en haut lieu), faisait mine d'intervenir et ^cherchait des mots. Mais dès qu*il ouvrit la bouche, on le fit taire : Eudo jugeant les princes !
Et les autres; dans les coins, baissaient la tête, la hochaient et murmuraient :
— C'est un grand...
Cette petite phrase se propageait à voix basse, timidement, obscurément.
Beaucoup d'invités marquants du château étaient encore là, à la Toussaint. Cette fête donne lieu chaque année chez nous à une cérémonie traditionnelle de très grand caractère. A deux heures, toute la population qui compte se réunit avec des bouquets, sur l'esplanade ou devant le cimetière, à mirflanc de la colline des Châtaigniers, pour la messe en plein air et la cérémonie.
Je me suis rendu sur les lieux avec Marie dès le début de l'après-midi. J'ai mis un gilet de fantaisie chiné noir et blanc, et mes bottines vernies neuves qui attirent mes regards. Il fait beau, en ce dimanche des dimanches. Les cloches sonnent. Partout la foule se presse et remonte vers la colline : des paysans aux bonnets ras, des famOles de ravailleurs endimanchés, des jeunes filles aux figures hanches et lisses comme du satin de mariée, couleur de leurs •ensées, des jeunes gens portant des pots de fleurs. Tout ce monde se présente sur l'esplanade où les tilleuls grisonnants sont réunis comme une assemblée. Des enfants s'assoient par terre.
M. Joseph Bonéas, en noir, avec son air de suprême
LECRIEUè il
distinction, passe, tenant le bras de sa mèi^. Je les salue profondément. Il me désigne tout le spectacle qu'on découvre et, en passant, me dit :
— * C'est la iéte de la race.
Cette x>fttole me fait contempler plus gzavement ce que j'ai devant les yeux : toute cette agitation calme et recueillie au sein de la nature en fête. La réflexion et les amertumes de l'existence m'ont mûri l'esprit. H se dégage enfin dans mon cerveau l'idée d'un ensemble, /d'une foule immense dans l'espace, et infinie dans le temps, une foule dont je fais partie intégrante, qui m'a façonné à sa ressemblance, continue à me maintenir semblable à elle> et m'entraîne dans sa direction : les miens.
La baronne Grille, en son costume d'amazone qu'elle revêt presque toujours lorsqu'elle se mêle à la masse populaire, se tient près de l'entrée imposante du cimetière. M. le marquis de Monthyon dresse sa superbe prestance, sa belle figure énergique. Solide, sportif, les manchettes éblouissantes, de beaux souliers d'ébéne — il promène un sourire. H y a là un député, ancien ministre, très empressé, qui cause avec le vieux duc; MM. Gozlan, et des personnalités illustres dont on ne connaît pas les noms, membres de l'Institut, des grands corps savants, ou riches à millions.
M. Fontan se dresse non loin de ces groupes que sépare du reste une écarlate barrière de piqueurs avec la chaîne brillante de leurs cors en bandoulière. Le vaste cafetiernégodant occupe une place intermédiaire et isolée entre les maîtres et la population. Sa face est blême, grasse et étagée comme un ventre de Bouddha. Monumentalement immobile, il ne parle point. Il crache tout autour de lui avec tranquillité. Il rayonne de crachats.
Et pour cette cérémonie qui semble une apothéose, tous les notables du quartier sont massés, et aussi ceux de l'autre quartier, qui semblent différents et sont pareils.
On coudoie des types coutumiers. Apolline va de biais Elle s'est mise en frais. Elle a répandu sur sa peaji de l'eau de Cologne. L'œil est vif, la peau bien frottée, l'oreille fleurie.
__ int conlenr
Jfgfues ombres "~re Termite, al sonnante mme d'ou> i^^nontre du
atM Sfimi&.-miSim
« r«^'S »L,it8l^^'HI«3w'«<<^°^ jamais
fffe^SffiSLiMK^tt^Wrçu. L'abbé
ljI»Ci|kMPW''l*'WW i»» ™P«-
.. - S^^-^* Î'«»JÏ««!''"'^°''«- Tous
çv^érieusement.
k^^u qu'on a
mv»- nxi^'Vn^. parce
•H'WCpr'K^^ ^t simple-
LECRIEUR 83
ment celle de nos morts. Il faut faire ce qu'Us ont fait, et croire ce qu'ils.ont cru, sinon on tombe dans Terreur et dans l'utopie. Nous sommes tous liés les uns aux autres et liés au passé ; nous sommes liés à un ensemble de traditions et de commandements. Il faut laisser s'accomplir cette destinée normale, adéquate à notre nature, sur la voie tracée, sans écouter les tentations de la nouveauté, de la haine et de l'envie — l'envie, surtout, cancer social, ennemie de la grande vertu civique : la discipline.
Il se tait. L'écho des grands mots magnifiques flotte dans le silence. Tous ne comprennent pas tout ce qui vient d'être dit, mais tous ont l'impression profonde qu'il est question de simplicité, de sagesse, d'obéissance, et les fronts remuent ensemble au soufiae des phrases comme un champ à la brise.
— Oui, fait Grillon, rêveur, i' parle dans la perfection, c'monsieur. Tout c'qu'on pense, on lui voit sortir de la bouche. L'bon sens, l'respect, on est attaché par qué'qu' chose. .
— On est attaché par l'ordre, dit Joseph-Bonéas.
— La preuve qu 'c'est la vérité, appuie Grillon, c'est que c'est dans les disettes de tout le monde.
— Pardi, renchérit Benoît, pisque tout l'monde le dit, et qu 'c'est une répétition générale I
Le bon vieux curé, au cœur d'un cercle attentif, égrène quelques commentaires :
— Bi, dit-il. Il ne faut pas blasphémer. Ah I s'il n'y avait pas le bon Dieu, il y aurait bien des choses à dire, mais du moment qu'il y a le bon Dieu, tout ce qui arrive est adorable, comme disait Monseigneur. On améliorera, bien sûr. La misère, les catastrophes publiques, la guerre, on changera ça, on arrangera tout ça, eh bi î Laissez-nous faire surtout, ne vous mêlez pas de cela, vous gâteriez tout, mes enfants. Nous ferons tout cela, nous, mais pas tout à l'heure.
— Oui, oui, dit-on en chœur.
— Etre heureux tout d'un coup, reprend le vieillard, changer le malheur en joie, la pauvreté en richesse ! Voyon?
ce n'est pas possible, et je vais vous dire poorqnoi : si c'était si simple qae cela, ça se serait déjà faSt, pas?
Les cloches se mettent à sonner. Les quatre coups de l'heure s'élèvent en ce moment du clocher, déjà touché par les brumes, mais que le soir use en dernier, et on dirait alors que l'église, en même temps qu'elle chante, se met à parler.
Les grands personnages montent à cheval ou en voiture, et s'en vont — cavalcade où rutilent des uniformes, où brille de l'or. On entrevoit le cortège des puissants du jour se profilant sur la crête de la colline qui est pleine de nos morts. Ils montent et disparaissent un à un ; nous, nous descendons ; mais eux en haut, nous en bas, nous formons dans le soir, une même masse qu'on voit.
— C'est beau, on dirait qu'ils galopent sur nous I dit Marie.
Ils sont l'avant-garde brillante qui nous protège, le grand cadre étemel où la patrie est maintenue, les forces du passé qui 1* éclairent et la défendent contre les ennemis et les révolutions.
Et nous, nous nous ressemblons tous, malgré nos âmes différentes, par la grandeur de l'intérêt commun, et aussi par la petitesse même de nos buts personnels. Cette harmonie étroite de la masse, en dessous d'une vaste hiérarchie qui inspire le' respect, j'en ai acquis de plus en plus conscience. Elle comporte une sorte de consolation hautaine, et s'adapte exactement à une existence comme la mienne. Ce soir, dans la lumière du couchant, je la lis d^ mes yeux, et je l'admire.
Nous descendons tous ensemble le long de ces champs où pousse le blé tranquille, de ces jardins, de ces vergers où les arbres domestiques sont en train de faire leurs fruits — la fleur odorante, qui se prête, le fruit qui se donne. Les campagnes forment d'immenses steppes assombries et pen- ' chantes avec des vallonnements bruns, sous l'azur qui seul, maintenant, verdoie. Une petite fille qui vient de la fontaine it a posé son seau, se tient au bord du chemin comme une borne, et regarde de tous ses yeux. Elle regarde avec une
LE CRI EUR Si
curiosité radiense la multitude qui marche. EUe embrane cette immensité avec sa petitesse, parce que tout cela est dans l'ordréT Un paysan qui a travaillé, malgré la fête, courbé sur les ténèbres intenses de son champ, se soulève de la terre qui lui ressemble, et tourne vers le soleil d'or l'ostensoir de sa face.
Mais quel est cet homme/ cette espèce de fou qui se dresse an milieu du chemin et a l'air de vouloir, à lui tout seul, barrer la route à la foule? Nous avons reconnu Brisbille, déséquilibré par l'ivresse dans le crépuscule. H y a un remous et un grondement.
— Veux-tu que j'te dise oji ça va, tout ça? hurle-t-il — et on n'entend plus que lui. — Ça va aux abîmes I C'est la vieille société pourrie, avec la profiterie de tous ceux qui peuvent, et la bêtise des autres ! Aux abtmes, ]'te l'dis 1 pemain, gare à vous ! Demain 1
Une voix de femme crie au milieu des ombres, dans une espèce de bagarre :
— Taisec-vous, vilain homme, vous faites peur 1 Mais l'ivrogne continue à crier à plein gosier :
— Demain I Demain ! Vous croyes qu 'ça va s'passer comme ça toujours? Vous êtes bons à tuer t Aux abtmes I
Des gens, impressionnés, ont ^isparu dans le soir. Ceux qui piétinent autour de l'obscur énergumène, grommellent :
— n n'est pas seulement méchant, il est fou, cette sale bête.
— C'est une honte, dit le jeune vicaire.
Brisbille va à lui :
— Veux-tu m'dire, toi, c'qui vt- s'passer un joui», jésuite, guignol, avocat I On t'connaît, toi et ton sale méquier d'empoisonneur!
— Répétez I
C'est moi qui ai crié cela : quittant le bras de Marie instinctivement je me suis élancé et me suis posé dev nt le sinistre personnage. Après le murmure horrifié qui a suivi l'outrage, un grand silence s'est fait en cet endroit de la
plaine. Abaso^rdi, la figure soudain plâtrée par la peot, Brisbille fait un faux pas et bat en retraite. '
On se rassure, on rit, on me félicite, on injurie le dos de l'homme qui sombre dans le remous.
— Tu as été très^beau, me dit Marie, lorsque je repris son bras avec un léger tremblement.
Je revins à la maison exalté par jnon acte d'énergie, tout frémissant encore, fier et joyeux. J'ai obéi à la voix du sang. C'est le grand instinct ahcestral qui m'a fait serrer les poings et m'a jeté tout entier, comme une arme, contre l'ennemi de tous.
Après le dîner, je fus, naturellement, à la retraite militaire à laquelle, par une indifférence sans excuse je n'assistais pas habituellement, bien que ces manifestations patriotiques aient été organisées par M. Joseph Bonéas, et sa société La Revanche. Un long frisson sonore et éclatant se déploya dans les principales rues, emplissant les assistants et surtout les jeunes gens, d'enthousiasme pour les grandes actions glorieuses de l'avenir. Et Pétrolus, au premier rang de la foule, faisait des enjambées à la lueur cramoisie des lampions, et semblait ainsi revêtu d'un rouge uniforme de rêve.
Ce soir-là, je me rappelle avoir parlé beaucoup dans notre quartier puis dans la maison. Le quartier est un peu comme toutes les villes, un peu comme toutes les campagnes, un peu comme partout. C'est l'image en raccourci de toutes les sociétés du vieil univers, comme ma vie est l'image de la vie.