L'ORAGE
— Nous allons avoir la guerre, dit Benoît, sur la porte^ an soir de juillet.
— Non, dit Grillon qui était là. Je sais bien qu'il y aura la guerre un jour, vu qu'on a toujours refait la guerre depuis que le monde est monde et que, par conséquent, on la refera. Mais maintenant, tout de suite, une grande affaire comme ça? Allons donc ! Ce n'est pas vrai. Non.
Quelques jours s'écoulèrent, tranquilles, semblables aux jours. Puis la grande nouvelle reparut, s'accrut, se ramifia universellement : l'Autriche, la Serbie, l'ultimatum, la Russie. Bientôt l'idée de la guerre fut partout. On la voyait distraire et ralentir les hommes dans l'allée et venue du travail. On la devinait derrière les portes et les fenêtres des maisons.
Un samedi soir, alors que Marie et moi nous ne savions que penser, comme la plupart des Français, et parlions dans le vide, nous entendîmes le tambour de ville qui, dans le quartier, fonctionne comme au village.
— Ah I dit-elle.
Nous sortîmes, et au loin, nous aperçûmes de dos l'homme qui tapait sur son tambour. Il avait la blouse gonflée. Il
semblait poussé de côté par le vent et se raidir, dans ce crépuscule d'été, pour frapper un roulement assourdi. Bien qu'on le vit mal et qu'on l'entendit à peine, le passage de cet être à travers la rue avait quelque chose de g^ndiose. Un groupe accumulé dans un coin nous dit :
— La mobilisation.
Aucune autre parole ne sortait des bouches. J'allai d'attroupement en attroupement pour me faire une opinion, mais les gens se retiraient, la lace fermée, ou levant automatiquement les bras au ciel. Maintenant qu'on était enfin renseignés, on ne savait pas davantage que penser.
Nous rentrâmes dans la cour, le couloir, la chambre, et je dis alors à Marie :
— Moi, je pars le neuvième jour — après-demain en huit — à mon dépôt, à Motteville.
Elle me regarda, comme incertaine.
Je pris dans l'armoire à glace et j'ouvris sur ma table mon livret militaire. Serrés l'un contre l'autre, nous contemplâmes chastement le feuillet rouge où était inscrit le jour de mon départ, et nous épelâmes ce qu'il y avait là, comme si nous venions d'apprendre à lire.
Le lendemain et les jours suivants, tout le monde se pré* cipita en cohue à la rencontre des journaux. On lut dans les feuilles — qui, avec leurs titres différents, se ressemblaient toutes, alors — qu'un grand sursaut unanime électrisait la France, et la petite foule que nous étions se sentit prise aussi d'un élan d'enthousiasme et de résolution. 0^ se regardait, les yeux brillants, et on s'approuvait. Moi-même, je m'entendis crier : « Enfin ! » Tout notre patriotisme remon* tait à la surface.
Le quartier s'enfiévra. On discourait, on proclamait des vérités morales, ou bien, on expliquait. L'écho de vastes ou de menues nouvelles passait en nous. Dans les rues,, les officiers de la garnison marchaient, grandis, révélés. On annonçait que le commandant de Trancheaux s'était rengagé, malgré son âge, que les années allemandes nous avaient attaqués par trois points à la fois. On maudissait le kaiser
«t on se réjoaissait de son châtiment proche. An milieu d^ tout cela, la France apparaissait comme une personne et on songeait à sa grande vie qui, soudain, se montxait à nu et était exposée.
— C'était bien à prévoir, c'te guerre, pas? disait Grillon. M. Joseph Bonéas résumait le drame mondial :
— Nous étions tous pacifiques jusqu'à la bêtise. Nous étions de petits saints. Personne, en France, ne parlait plus de la revanche, personne n'en voulait; personne ne songeait seulement à se préparer à la guerre; nous n'avions tous dans le coeur que des rêves de bonheur universel de progrès, tandis que l'Allemagne a tout machiné dans l'ombre pour se jeter sur nous. Mais, ajoutait-il, en s'em- . ballant lui aussi, on lui fichera la pile, et tout sera dit 1
L'envie de la gloire perçait et on entrevoyait on ne savait quel recommencement de Napoléon.
Seuls, en ces ]ours-là,^les matins et les soirs se succédaient comme d'ordinaire. Tout le reste était bouleversé et semblait provisoire. Les travailleurs remuaient et parlaient dans un désert d "oisive té, et on voyait d'invisibles changements sur les décors de notre vallée et le creux de notre ciel.
On regarda partir dans le soir les cuirassiers de la garnison. Les pelotons massifs de cavaliers aux jeunes visages, dont le solennel encombrement martelait puissamment les pavés de la rue, étaient séparés par des chevaux chargés de balles de fourrages, et des voitures régimentaires, des voitures, et des fourgons, qui retentissaient à n'en plus finir. On faisait la haie sur* les trottoirs crépusculaires; on regardait tout cela disparaître. Tout à coup, on les acclama. Les chevaux et les hommes eurent un frisson qui les redressa, et ils s'en allèrent grandis comme s'ils revenaient !
— C'est magnifique comme on est belliqueux en France I dit Marie enfiévrée en me serrant le bras de toute sa force.
Les départs, individuels ou par groupes, se multipliaient. Une sorte de mise en coupe méthodique et inévitable — •
conduite parfois par des gendarmes — fouillait la population, la raréfiait de jour en jour autour des femmes.
Et partout, c'était un tohu-bohu jgrandissant. Toutes les mesures complexes, si sagement prévues, et attachées les unes aux autres ; et les affiches nouvelles par-dessus les vieilles, et les réquisitions d'animaux et de locaux, et les commissions, et les allocations, et le vent grondant et important d'automobiles chargées d'officiers et de nobles infirmières, et tant 'd'existences sens dessus-dessous et d'ha itudes coupées en deux. Mais un espoir vagu i éblouissait tous les soucis et bouch .it momentanément les vides. Et on admirait la beauté de l'ordre 'militaire, et ia préparation de la France.
Parfois, alors, apparaissaient aux tournants des rues on aux fenêtres, des personnages couverts d'uniformes frais. On avait beau les connaître, on ne les reconnaissait pas d'abord : le comte d'Orchamp, lieutenant de réserve, le docteur Bardoux, major de 2« classe, la Légion d'honneur déployée, se voyaient entourés d'un respectueux étonnement. L'adjudant Marcassin se dressa brusquement aux yeux comme s'il était sorti de terre, flambant neuf, raidi dans le bleu et le rouge, avec son galon d'or. On l'avisait de loin, fascinant comme un brillant étranger les bandes de gamins qui, il y avait huit jouit, lui lançaient des cailloux.
— L' vieux monde, l'îs p'tits, les moyens et les gros, s'rhabille tout 1 dit triomphalement une femme du peuple.
Une autre dit que c'était l'avènement d'un nouveau règne.
A partir du vendredi, je fus accaparé par mon départ. C'est ce jour-là que nous allâmes acheter les chaussures.
Nous admirâmes le bel agencement du hall du cinéma en hôpital de la Croix-Rouge.
— On a pensé à tout ! dit Marie en examinant l'amas des lits, des meubles, des caisses précieuses, tout un opulent matériel perfectionné, mis en place avec un joyeux entrain bien français par une équipe d'infirmiers que commandait
le jeane Varennes, joli sergent infirmier, et M. Lucien Gozlan, officier gestionnaire.
Autour de Thôpital, un centre de vie s'était créé. Une buvette en plein air y avait été installée en un tour de main. Apolline pour laquelle, depuis le bouleversement de la mobilisation tous les jours étaient des, dimanches, venait s'y approvisionner de goutte. On' la voyait clopiner, tout en large, serrant son demi-setier entre ses bras courts de tortue ; les ronds de carotte de ses pommettes rougeoyaient, et elle titubait déjà d'espoir.
Au retour, en passant devant le café de Fontan, nous entrevîmes celui-ci, empressé et la face lubréfiée d'un sourire. Autour de lui, on chantait la Marseillaise dans la fumée ; son personnel était augmenté, et lui se dédoublait, servait, serv^ait. Ses affaires croissaient, par la fatalité des choses.
Quand nous regagnâmes notre rue, elle était déserte com.me autrefois. Les palpitations de la Marseillaise, au loin, se mouraient. On entendait Brisbille, ivre, taper à tour de bras sur son enclume. Les mêmes ombres que toujours, et les mêmes lumières se rangeaient dans les maisons. H semblait qu'après six jours d'un dérangement surnaturel, la vie ordinaire reprenait telle quelle dans notre coin et que le passé était déjà plus fort que le présent.
Avant de gravir nos marches, nous aperçûmes, accroupi devant la porte de son échoppe, à la lumière d'une lampe encapuchonnée de moustiques tourbillonnants, la masse de Grillon qui, gravement, s'escrimait à emmancher sur une trique un tampon destiné à écraser les mouches. Attentive, sa bouche entr'ouverte laissait pendre à demi une langue globuleuse et vernie psu: la salive. Il nous avisa, avec nos paquets. Il rejeta son attirail, rugit un soupir, et dit :
— C'bois ! D'I'amadou, oui. Pour scier ça, c'est l'fil à couper l^beurre qu'i' faudrait prendre !
Il se leva, découragé, puis, changeant d'idée, éclairé d'en bas par la lampe et flambant dans le soir, il étendit son bras bordé de fauve, et me frappa sur l'épaule :
— On disait au commencement : la guerre, la guerre... Ben quoi, on y est en guerre, pas?
92 ' CLAUTE
Dans notre chambre, jo dis à Marie i
— Plus que trois jours.
Marie, tout en recousant les boutons en zinc de la musette neuve cartonnée par Tapprèt, allait et tenait, parlait continssent autour de moi. Elle semblait faire effort pour me dis traire. Elle avait un corsage bleu, usé et doux, entr'ou vert sur le cou. Elle tenait une grande place dans cette chambre grise.
Elle me demanda si je resterais longtemps absent, puis comme les autres fois qu'elle me posait cette question, elle répondit : « Tu n'en sais rien, bien sûr ». Elle regretta que je ne fusse que simple soldat comme tout le monde. Elle espérait que ce serait fini bien avant l'hiver.
Je ne parlais pas ; je vis qu'elle nie considérait à la dérobée, et elle m'enveloppa pêle-mêle des nouvelles qu'elle avait recueillies.
— Tu sais, le vicaire est parti simple soldat, ni plus ni moins, conmie tous les prêtres. Et M. le marquis, qui a dépassé l'âge d'un an déjà, a écrit au ministre de la Guerre pour se mettre à sa disposition, et le ministre, par courrier, lui a répondu pour le remercier.
Elle achevait d'empaqueter et de ficeler des objets de toilette, et aussi des provisions comme pour un voyage.
— Toutes tes petites affaires sont là. Tu ne manqueras absolument de rien, tu vois.
Alors elle s'assit et soupira.
— Ah ! dit-elle, la guerre, après tout, c'est plus terrible qu'on ne se- figure.
Elle paraissait pressentir des choses tragi4ues. Son visage était plus pâle que d^ coutume. La fatigue régulière de ses traits était pleine de douceur, ses paupières étaient roses comme des roses. Puis elle sourit faiblement, et dit :
— • Il y a des jeunes gens de dix-huit ans qui se sont engagés, mais pour la durée de la guerre seulement. Us ont raison : ça leur servira à tous plus tard dans la vie.
Le lundi, on traîna dans la maison, que je quittai enfin à quatre heures pour allor à la mairie et, de là, à la gare.
A la mairie, piéthiait un groupe d'hommeê Bemblablei à moi. Us étaient chargés de colis ficelée ; des brodequins neufs pendaient aux épaules. Je m'approchai de ces nonveanz compagnons pour me mêler à eux. Tudor était coifEé d'nn képi d'artilleur. M. Mielvaqae s'empressait, embarrassé, exactement comme au bureau, par des papiers qn'û tenait à la main, et il avait troqué ses loi^gnons pour des lunettes, ce qui lui constituait un commencement d'uniforme. Chacun parlait de soi et donnait des indications sur son régiment, son dépôt, sur quelque particularité personnelle.
— Moi, dit l'adjudant maître d'armes qui au milieu du brouhaha et des groupes aux teintes neutres, se dressait impeccable dans son uniforme de l'active, moi, je reste : Je suis propriétaire de mon grade : on n'a pas le droit de m'envoyer aux armées.
On attendit longtemps et des heures se passèrent. Le brait circula qu'on ne partirait que le lendemain. Soudain, silence, redressement, et salut militaire à la ronde : la porte venait de livrer passage au commandant de Tranchéaux.
Les fenunes s'écartèrent. Un civU qui guettait l'officier s'approcha de lui et, le chapeau à la main, lui parla à mi-voix.
— Mais mon ami, s'écria le commandant en quittant le solliciteur avec une brusquerie toute militaire, ce n'est pas la peine : dans deux mois, la guerre sera finie I
n vint à nous. H portait une bande blanche à son képi.
— • Il commande la gare, dit^on.
Il nous adressa une allocution patriotique brève, et entrai* nante. Il parla de la grande revanche tant attendue parles cœurs français,nous assura que nous serions fiers, plus tard, d'avoir vécu ces heures-là, nous fit tous vibrer, et ajouta :
— Allons, faites vos adieux aux vôtres. Plus de femmes, maintenant. Et partons, car je vais avec vous jusqu'à la gare.
Une dernière mêlée confuse — avec des bruits mouillés de baisers et des litanies de recommandations *-^ se resserra dans la grande salle publique.
Après avoir embrassé Marie, je rejoignis ceux qui se rassemblaient près de la route. On sortit par files de quatre.
Tous les trottoirs étaient garnis de monde, à cause de nous. J'éprouvai à cette seconde une exaltation d'émotion et un vraji frisson de gloire.
A un tournant de rue, j'aperçus Grillon et Marie qui avaient couru en avant pour se poster sur notre passage. Ils me firent des gestes.
— Allons, bon courage, les enfants, et puis quoi, vous n'en mourrez pas 1 nous lança Grillon.
Marie, elle, me regardait et ne pouvait parler
— Au pas I Une, deux I cria l'adjudant Marcassin, qui faisait des enjambées le long du détachement.
Nous traversâmes le quartier sur lequel le jour baissait. Le campagnard qui marchait à côté de moi secoua la tête et dans l'immensité charbonneuse, parmi le monde des choses qu'on quittait à grands pas réguliers, fondus en un seul pas, il sema de vagues paroles :
— G'est un emportement ! murmura-t-il. Moi, d'puis tout ça, j'ai pas encore eu le temps de comprendre. Et, tu sais, y en a qui disent : « J 'comprends •, eh bien, j'vais t'dire : c'est pas vrai.
La gare. On ne s'arrête pas : on a ouvert devant le détachement la longue barrière jaune qu'on n'ouvre jamais. On nous fait traverser des dédales de voies indistinctes, et on nous masse le long d'un quai sombre et couvert, entre des colonnes de fonte.
Et là, tout d'un coup, nous voyons que nous sommes seuls
La ville, la vie sont là-bas, au delà de cette morrie plaine de rails, de trottoirs, de bâtiments bas et de brumes, qui nous environne à perte de vue. La fraîcheur glisse, en même temps que le crépuscule et tombe sur notre transpiration et sur notre enthousiasme. On tressaille. On attend. Il fait gris ; puis il fait noir. La nuit vient nous emprisonner