‹ Clarté; romanChapitre 15 sur 32 · L'ORAGE 9S · texte numérisé non relu

L'ORAGE 9S

cbacnn dans son étroitesse infinie. On grelotte, et on ne voit plus rien. A peine je perçois, sous le hangar où on piétine, un moutonnement sombre, le bruissement des voix et l'odeur du tabac. Quelque flamme d'allumette, quelque point rouge de cigarette font, par-ci par-là, phosphorer une figure. Et on attend, désœuvrés et harassés d'attendre jusqu'à s'asseoir par terre, serrés l'un contre l'autre, dans l'ombre et le désert. ^

Quelques heures après, l'adjudant Marcassin s'avance, une lanterne à la main, et d'une voix stridente, fait l'appel, Puis il s'en va, et on recommence à attendre.

A dix heures du soir, après plusieurs fausses alertes, le vrai train est annoncé. Il approche, se gonfle, noir et rouge. Il est déjà bondé et hurle. Il s'arrête, changeant le quai en rue. On monte, on se case, non sans avoir, à la lueur des falots qui circulent çà et là, entrevu, dessinés à la craie sur les wagons, des têtes de cochons coiffés de casques à pointe et des inscriptions « A Berlin !» — les seules choses qui indiquent à peu près où on va.

Le train part. Nous qui venons de monter, nous nous tassons aux portières et essayons de regarder dehors, vers le passage à niveau où, peut-être, les gens en qui nous vivons, nous guettent encore ; mais l'œil ne peut plus ramasser qu'un vague grouillement estompé, confondu avec la nature. Aveugles, nous retombons chacun à notre place. Quand on est enveloppé par le roulement martelé de fer de la marche, on installe ses affaires, on se dispose pour la nuit, on iume, on boit, on parle. Le compartiment mal éclairé et opaque de fumée ressemble à uii coin de cabaret, ramassé et emporté dans l'inconnu.

Dans le ronron du train, ronronnent quelques conversations. Mes voisins s'entretiennent de la ^culture, du soleil et de la pluie. D'autres, gouailleurs et Parisiens, parlent de gens connus et principalement de chanteurs de café-concert D'autres dorment, accotés tant bien que mal sur le bois leur bouche ouverte murmure, et le roulis les heurte sans

parvenir à les arracher à la torpeur. Je repasse dans ma tête les détails du dernier jour, et même le souvenir des époques révolues où il n'y avait rien.

On voyagea toute la nuit. De loin en loin» aux stations, parfois, quelqu'un baissait la glace; on sentait pénétrer dans l'odeur cuite du compartiment, un souffle de cave, et on voyait des ténèbres, et quelque lanterne d'employé dansant dans l'abîme nocturne.

On s'arrêta très longtemps à diverses reprises ; il fallait laisser passer les convois d'activé. Dans une gare où notre train stationna des heures, nous en vîmes plusieurs de suite filer en grondant à nos côtés : la vitesse estompait les séparations des portières et les articulations énormes des wagons, semblait mêler les soldats entassa là, et l'œil qui plongeait à l'intérieur du convoi découvrait dansun pauvre éclairement vertigineux, une longue chaîne trépidante et continue vêtue en bleu et rouge. Sur le trajet, plusieurs fois, on entrevit ainsi, précipités mécaniquement de partout versles frontières, et presque à la remorque les unes des autres, d'interminables longueurs humaines.

ij

A la pointe du jour, il y eut un arrêt. On nous dit : c'est là.

Nous débarquâmes, bâillant et claquant des dents, tout noirâtres de la nuit, sur un quai barbouillé en noir par la bruine, au milieu d'une nappe de brouillard que des coups de sifflet déchiraient au loin. Déterrées des wagons, nos ombres s'amoncelèrent là, et attendirent, comme des marchandises, dans l'hiver de l'aube.

L'adjudant Marcassin, qui était allé chercher les ordres, revint enfin.

— C'est par là.

Tl nous fit mettre en rangs par quatre.

— En avant ! Et redressez-vous ! Et au pas ! Faut avoir l'air de quelque chose, hein?

La régularité du pas cadencé nous tirait les pieds et noua emboîtait l'un dans l'autre. L'adjudant marchait à l'écart, le long de la petite colonne. Interpellé par l'un de nous qui le connaissait intimement, il ne répondit point. De temps en tempSj il jetait un bref coup d'œil comme un coup de fouet pour s'assurer si' on était au pas.

Je pensais que j'allais retrouver la vieille caserne où j'avais fait mon congé; mais j'eus une désillusion plus triste que de raison. A travers un terrain en construction,

taillé à vif, plâtreux et sali de blanc, on arriva à une caserne neuve, et sinistrement bls^ncbe dans un velours de brume. Devant la grille peinte de frais, il y avait déjà une foule : des hommes comme nous, vêtus de mornes teintes civiles, dans la poussière cuivrée des premiers rayons. On nous ût entrer dans la caserne par la petite grille, qu'on referma.

On nous fit asseoir sur des bancs autour du corps de garde. Nous attendîmes là toute la journée. Le soleil torride tourna et nous força à changer de place plusieurs fois. On mangea sur ses genoux, et en défaisant les petits paquets faits par Marie, il me sembla que je touchais ses mains. Quand le soir fut tombé, un offîcier qui passait nous aperçut, s'enquit, et on nous rassembla. Nous nous engouffrâmes dans le noir du bâtiment. Nos pieds cognèrent et gravirent pêle-mêle, entre des parois goudronnées, les degrés d'un escalier humide, qui sentait la pipe et le coaltar, comme dans toutes les casernes. On nous mena dans un couloir obscur troué de petites fenêtres bleu clair, où des courants d'air allaient et venaient violemment, et que piquaient à chaque bout des becs de gaz nus à la flamme bousculée et grondante.

Une porte éclairée était bouchée par une cohue : le magasin. Je finis par y entrer à mon tour sous l'efEort de la file compacte qui me suivait et me poussait comme un ressort à boudin. Des gardes magasins s'y démenaient avec autorité parmi des piles d'efiets qui sentaient le neuf, des tas de képis et d'ustensiles clinquants. Eng^rené dans la bousculade saccadée dont on se détachait un à un, je fis le tour du local, et j'en sortis vêtu d'un pantalon rouge et portant sur mon bias mes vêtements civils et une veste bleue ; et n'osant mettre ni le chapeau ni le képi que je tenais à la main.

Nous nous sommes habillés tous pareillement. Je regarde les autres puisque je ne peux pas me regarder, et je m'entrevois ainsi moi-même. On mange mélancoliquement le rata, à réclairement misérable d'une chandelle, dans un désert épais de chambrée. Puis, les gamelles nettoyées, on descend

jusqu'au seuil de la grande cour grise, stagnante. Au moment où Ton s'y coule, grince un bruit de grille qu'on referme et de chaîne qu'on tend. Une sentinelle en armes va et vient devant l'entrée. Défense de sortir sous peine de conseD de guerre. On voit, à l'ouest, au delà des terrains vagues, ta gare enterrée qui rougeoie, fume comme une usine et d'où sortent des éclairs rauques. De l'autre côté, c'est le fossé d'une rue : dans ce trou allongé, quelques points clairs de fenêtres, et le rayonnement d'une boutique. La face entre les barreaux de la grille, je contemple ce reflet de l'autre vie, puis je rentre dans l'escalier noir, le couloir et le dortoir, moi qui suis quelque chose et pourtant ne suis rien, comme une goutte d'eau dans un fleuve.

On s'étend sur la paille dans de maigres couvertures. Je m'endors, la tête sur le paquet de mes habits civils. Le matin, je me retrouve, je me défais d'un long rêve tout d'un coup impénétrable...

Mon voisin, assis sur sa paille, les cheveux sur le nez, est en train de gratter ses pieds ; il bâille aux larmes, et me dit :

— J'ai rêvé à moi

Plusieurs jours se succédèrent. On restait emprisonnés dans la caserne, dans l'ignorance. Il n'y avait que les événe ments racontés le matin par les journaux qu'on nous passait à travers la grille. La guerre traînait en longueur; s'immobilisait, et nous, nous ne faisions rien, entre les appels, le rapport, les rassemblements et de temps à autre quelque corvée de nettoyage de chambre ou de quartier. On ne pouvait pas sortir en ville, et on attendait le soir, debout, assis, déambulant dans la chambrée qui ne semblait jamais vide,tellementunelourdeodeurremplissait,errantàtraversle8 escaliers sombres et les couloirs Jombres comme du fer, dans la cour, ju&qu'à la grille ou jusqu'aux cuisines, si^ée^

sur le derrière des bâtiments, et qui sentaient successivoment, le long de la journée, le marc de calé, et la gtaisse.

Oa disait que peut-être, que sans doute, on resterait là jusqu'àlaôn de la guerre. Ons'ennuyait. Quand on se couchait, on était fatigués d'être restés immobiles ou d'avoir marché trop doucement. On aurait voulu aller au front.

Marcassin, logé dans le bureau de la OMnpagnie, n'était jamais loin et nous suivait de l'œil en silence. Un jour, je fus brusquement pris à partie par lui pour avoir fait couler de l'eau dans les lavabos à une heure autre que celle qui était affichée 1 Surpris, je fus obligé de rester devant lui lié danfi la position du garde à vous. Il me demanda avec grossièreté si je savais lire, parla de punition, et ajouta : c N'y revenez pas ! » Cette sortie, peut-être justifiée au fond, mais jetée sans tact par l'ex-Pétrolus, m'humilia profondément, et me rendit sombre toute la journée. Quelques autres incidents me montrèrent que je ne m'appartenais plus.

Un jour, après le rapport, aXots que le rassemblement se dispersait, un Parisien de la section s'approcha de l'adjudant Marcassin et lui demanda :

— Mon adjudant, on voudrait savoir si on va partir. Le sous-offîcier prit mal la chose.

— Savoir l Toujours savoir l s*écria-t-il. On est malade, en France, de vouloir savoir. Eh bien, mettez-vous bien dans la tête que vous ne saurez pas I On sait pour vous I C'est fini des paroles. Il y a une autre chose qui commence, c'CwSt la discipline et le silence.

Le zèle qu'on avait éprouvé pour aller au front se refroidit en peu de jours. Un ou deux cas très caractérisés d'embusquage furent contagieux, et on entendit répéter ce refrain.:

— Puisque les autres se défilent, je serais bien bête de ne pas en faire autant.

Mais il y avait toute une masse qui ne disait jamais iv n. : Ûâ afficha enfin un départ de renforts; des vieux, dèf

jeunes, pêle-mêle : nne liste élaborée au bureau panm des va-et-vient d'intrigues. Des protestations s'élevèrent et retombèrent dans le calme du dépôt.

Je demeurai là quarante-cinq jours. Vers le milieu de septembre, il fut permis de sortir après la soupe du soir, ainsi que le dimanche. Le soir, nous nous rendions devant rhôtel de ville pour voir les communiqués, réguliers et monotones conmie la pluie. Puis nous allions au café, un camarade et moi, au pas, les bras pareillement ballants, échangeant quelques paroles, oisifs et vaguement partagés en deux. Ou bien on pénétrait en bande dans rétablissement, ce qui m'isolait. La salle du café renfermait les mêmes odeurs que chez Fpntan, et c'était comme un lambeau de long rêve du passé, un souvenir étroit qui m'habillait, tandis que je restais là, enfoncé dans la banquette flasque, les brodequins sur le carrelage crissant, l'œil sur le marbre blanc. J'y écrivais à Marie, et j'y relisais les lettres que je recevais d'elle, et où elle me disait : t Rien n'est changé depuis ton départ. •

Un dimanche, échoué sur un banc du square et bâillant aux larmes sous le ciel vide, je vis passer une jeune femme. A cause de quelque similitude de silhouette, je pensai à une femme qui m'avait aimé; j'évoquai l'époque où la vie était la vie, et ce beau corps caressant de jadis ; il me sembla la tenir dans mes bras, si proche que je sentis sur mes paupières son souffle comme du velours.

On entrevit, à une revue, le capitaine. A un moment, il fut question d'un nouveau départ pour le front, mais c'était un faux bruit. Alors, on dit : « Nous ne ferons jamais U guerre, t et ce fut un soulagement. -

Mon nom éclata à mes yeux dans une liste de départ affichée au mur. On le lu tau rapport et il me sembla qu'on ne liuût que lui. Je n'eus pas le temps de me préparer : le lendemain soir, notre détachement sortit de la caserne par la petite porte.

ff On va en Alsace », disaient des renseignés, c Dans la Somme », disaient, plus haut, de mieux renseignés.

On voyagea trente-six heures sur le plancher d'un wagon à bestiaux — , calés et paralysés dans Tétau des havresacs, des musettes, des armes et des corps moites. A de longs intervalles, le convoi se remettait à rouler. H m'a laissé le souvenir d'avoir été surtout immobile.

On descendit, un après-midi, sous un ciel bondé de masses sombres, dans une gare naguère canonnée et disloquée, au toit en arête de poisson. Cette gare dominait un bourg à demi détruit où, dans une sale neige de ruines, quelques rares familles vivotaient à la pluie. "

— Parait qu'on est dans l'Aisne, dit-on.

Une averse coulait. Après un déchargement et une distribution de pains, dont on s'occupa tous en grelottant, les mains gourdes et mouillées, on mangea à la hâte, debout sur la route dont l'épaisse peinture grise luisait en touches parallèles à perte de vue. Chacun pensait à soi et on ne voisinait guère, et cela agrandissait le Iroid. De chaque côté de la route, des déserts flasques et plats, sans boine, avec des hampes d'arbres, qui se reflétaient dans l'eau des champs moisis et plaqués de boue verte.

— ^ Sac au dos, et en avant t commanda l'adjtidant Marcassin.

Où allait-on? On ne savait pas. On traversa le reste du village. Les Allemands l'avaient occupé pendant la retraite d'août ; il était en démolition, et cette démolition commençait à vivre, à se couvrir de débris frais et d'ordures, à s'enfumer et à s'user. La pluie avait mélancoliquement cessé. En haut, dans les clairières du ciel, ^ des shrapnells pointillaient l'air, en grappes, autour d'aéroplanes, et on percevait' leurs lointaines et fines détonations. On rencontrait sur la route pâteuse, précipitées sur les rails de boue, des automobiles de la Croix-Rouge dont on ne voyait pas le dedans. Pendant les premiers pas, on s'intéressait à tout, et on questionnait, comme des étrangers. Un blessé guéri qui rejoignait le régiment avec nous répondait de temps en temps, et il ajoutait invariablement : « C'est rien, d'ça. Tu vas voir ». Puis la marche fit rentrer les hommes en eux-mêmes.

Mon sac si ingénieusement dense, mes cartouchières férocement pleines, mes musettes sphériques aux sangles coupantes, me bousculaient puis me meurtrirent le corps à chaque pas. Cette douleur devint vite aiguë, impossible à supporter. J'étais suffoqué, poigne, aveuglé d'un masque de sueur, malgré la cinglante humidité, et je sentis bientôt que je n'arriverais pas à la fin des cinquante minutes de rétape. J'y arrivai cependant, parce que je n'avais pas de raison pour m'arrêter à une seconde plutôt qu'à une autre et que je pouvais toujours, tout de même, faire un pas de plus. Je sus dans la suite que c'est là presque -toujours la raison machinale qui fait que les soldats accomplissent jusqu'au bout des efforts physiques surhumains.

La bise vint nous transir tandis que nous nous traînions dans les plaines amollies que le soir noircissait. Un des hommes qui, au dépôt, s'agitaient pour aller au front, m'apparut, à une pause, écroulé au pied des faisceaux, rendu méconnaissable par l'effort et me dit qu'il en avait assez, de la guerre I Et le petit Mélusson, que j'avais entrevu jadis à Viviers, leva vers moi sa figure jaunâtre délavée par la transpiration et où les plis des paupières semblaient crayon-

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AU BOUT DUMONDE 101

vivants engrenages, et de corvées, et J'oubliais déjà mes existences antérieures.

Le vendredi à trois henres, rassemblement en âmes, dans la cour de l'école. Sur l'herbe abandonnée, de grandes pierres détachées des murs et des arcades étaient semées comme des tombes. Malmenés par le vent, nous fûmes passés en revue par le capitaine qui fouilla nos cartou« chiéres et nos sacs, dans le but de punir de prison ceux qui n'avaient pas leur compte de cartouches et de vivres de réserve. Le soir, on partit, en riant et en chantant sur les grandes courbes de la route. La nuit, on arriva, balancés de fatigue et sauvagement muets, à une montée glissante, interminable, qui se profilait sur des nimbus orageux épais comme du fumier. Beaucoup de masses noires trébuchaient le long de cet immense cloaque en pente, et tombaient, avec un gros bruit de ferraille. Les honunes grouillant dans le chaos d'ombre oblique qui les repoussait, donnaient des signes d'épuisement et de colère. Nous étions environnés de tous côtés par des cris : c En avant 1 en avant 1 1 stridents, comme des abois, et j'entendis près de moi la voix de l'adjudaat Marcassin qui grondait : « £h bien quoi ! c'est pour la France t > Arrivés au sommet de la côte, on redescendit l'autre versant. L'ordre vint d'éteindre les pipes et d'avancer en silence. Un monde de bruits naissait au loin.

Une poterne fit une brusque apparition dans le noir. Nous nous répandîmes parmi des constructions plates dont les murs présentaient par places des trous noirs comme des fours, et dont les abords étaient obstrués de gravats et de poutres pleines de clous. De-ci, de-là, l'écrasement récent des pierres, du ciment et du plâtre, mettait des blancheurs neuves et vives, visibles dans l'ombre, sur les bâtisses.

— C'est la verrerie, me dit un soldat.

On fit la pausç dans un couloir aux murs et aux carreaux cassés où on ne pouvait faire un ^as ou s'asseoir sans casser du verre. On sortit de la verrerie par des sentiers visqueux, pleins de détritus, puis pleins de boue. A travers des savanes marécageuses, glacées, sinistres, qu'éclairait confusément

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.*. -ft. .*. .*. .*. .

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Un mur de terre a'étageait devant nous. Plus d'issue, La tranchée cessait soudain pour reprendre plus loin, paratt-il.

— Pourquoi? demandai-je machinalement.

On m'expliqua :

— C'est comme ça.

On ajouta :

— Tu te baisseras et tu grouilleras.

Les hommes gravissaient les marches molles en pliant le cou, prenaient leur élan un à un et se jetaient au galop dans la zone qui n'était plus défendue que |^ la seule obscurité. Le tonitrument des shrapnells, fracassant et éblouissant l'air çà et là, me montrait affreusement combien nous étions tous fragiles et saignants. Malgré la fatigue cramponnée à mes membres, je m'élançai à mon tour de toutes mes forces, m'attachant avec acharnement aux traces d'un corps surchargé et sonnant qui courait en avant, et je me retrouvai dans un boyau, hors d'haleine, — ayant entrevu en passant le champ sombre> claquant de telles et troué de puits, avec des taches muettes étendues ou pliées, et des fouillis de croix et de piquets fantastiques et noirs comme de grands tisons éteints, sous le firmament où se battaient immensément le jour et la nuit.

— Il me semble que j'ai vu des cadavres, dis- je d'une voix entrecoupée, à celui qui marchait devant moi.

L'homme se mit à rire :

— Toi, tu viens d'ton village, dit-il. Tu parles qu'y a qué'qu' macchabées par ici !

Je ris aussi, dans la joie d'avoir passé. Nous recommençâmes à marcher l'un derrière l'autre, ballants, bousculés par l'étroitesse du sillon creusé à l'antique profondeur des tombes, ahannant sous le faix, tirés vers le sol par les choses et poussés en avant par la volonté, à travers la nue stridente d'une grille vertigineuse de balles, zébrée de rouge et par secondes imprégnée de lumière. Aux bifurcations, nous tournions tantôt à droite tantôt à gauche, nous touchant tous, la chair géante de la compagnie fuyant à l'aveugle vers son but.

On fit halte pour la dernière fois, au milieu de la nuit« J'étais si las que je butai à genoux sur le talus mou et que Je restai là, agenouillé plusieurs nunutes, béatement.

Mon tour de garde commençait aussitôt. Le lieutenant me posta devant un créneau. D me fit mettre la figure au trou et m'expliqua qu'il y avait, juste devant nous, une pente boisée dont le fond était occupé par l'ennemi et à droite, à trois cents mètres, la route de Chauny : c Ils sont Là. • U fallait surveiller l'enfoncement noir du petit bois et, à chaque coup de fusée, la crémeuse étendue qui séparait. notre refuge de la lointaine grille vaporeuse des arbres de la route. B me dit ce que j'avais à faire en cas d'alerte, et me laissa tout seul.

Seul, je frissonnai. La fatigue m'avait vidé la tête et me pesait sur le cœur. M'approchantdu créneau, j'écarquillailes yeux à travers la nui^ ennemie, la nuit insondable et pensante.

Il me sembla voir des ombres se déplacer dans les ombres blafardes de la plaine, dans le gou£Ere du bois, partout t En proie à la terreur et au sentiment de mon énorme responsabilité, j'étoufEai à peine un cri d'angoisse. Mais non 1 A mes yeux, les préparatifs effrayants des ténèbres s'évanouirent; et l'immobilité des choses finit par m'apparaître.^

Je n'avais plus mon sac ni mes musettes ; je m'enveloppai dans ma couverture. Je restai tranquille, encerclé jusqu'à l'horizon dans la guerre mécanique, surmonté par les coups de toimerre vivants. Tout doucement, ma veille me soulagea, ;;ne calma. Je ne me rappelais plus rien dé moi-même. Je m'appliquais à regarder. Je ne voyais rien, je ne savais rien.

Au bout de deux heures, le bruit du pas débonnaire, naturel, de la sentinelle qui venait me remplacer, me fit redevenir complètement moi-même. Je me détachai du lieu où je me sentais rivé, et j'allai dormir dans la grotte.

La grotte était très spacieuse, mais si basse qu'à un endroit il fallait ramper sur les coudes pour se glisser sous son puis-

sant plafond raboteux. Elle était pleine d'épaisse humidité et chaude d'hommes.

Étendu à ma place sur de la poudre de paille, la nuque calée par mon sac, je fermai les yeux avec bien-être. Lorsque Je les ouvrais, je percevais un groupe de soldats assis en rond qui mangeaient au même plat, leurs têtes efiacées dans la ténèbre de la voûte basse. Leurs pieds posés autour du plat, en bloc, étaient informes, noirs et ruisselants comme des pierres déterrées. Us mangeaient en commun, sans couverts, chacun n'ayant à soi que ses mains.

Mon voisin s'équipait pour prendre la garde. Il ne se pressait pas. Il bourra sa pipe, tira de sa poche une mèche d'amadou longue comme un ver solitaire, et me dit :

— Tu ne reprendras la garde qu'à six heures. Ah 1 tu es bien heureux.

D mêla attentivement les grosses fumées de son tabac aux émanations de tous les corps qui, autour de nous, liaient et dormaient en râlant. Agenouillé à mes pieds pour ranger ses afiaires, il me donna un conseil :

— T'en fais pas, va. Ici, i' n'arrive jamais rien, L'plus pire, c'est l'voyage pour venir. Quand tu l'fais, tu souffres, surtout quand t'as l'malheur d'avoir sommeil, (et encore, i' n'a pas plu), mais, après, t'es peinard, et chaque fois, après, tu t'en rappelles plus. L'plus pire, c'est l'passage découvert. Mais personne que j 'connais n'a jamais été amoché là. C'est des autres. C'est comme ça d'puis deux mois, mon vieux, et nous pourrons dire que nous aurons fait la guerre sans bobo, nous autres.

A l'aube, j'ai repris ma garde au créneau. Tout près, sur la déclivité du petit bois, les buissons et les branchages nus sont brodés de gouttes d'eau. Devant, sous l'espace de mort où l'étemel passage des projectiles est aussi indistinct que la clarté dans le jour, le champ ressemble à un champ, la route ressemble à une route. On arrive à discerner quelques cadavres, mais quelle chose étrangement petite est un cadavre sur un champ : une touffe de fleurs neutres, que les moindres brins d'herbe dissimulent t A un moxtient, un rayon de soleil ressemble au passé.

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courant d'air ininterrompu dérangeait les odeurs moisies qui seinb' aient y pendre, dan- des hangars frêles et crevés, brassés par le mauvais temps, dans des baraquements blessés, malades dans des villages refaits, à travers leurs fantômes en boyaux et en caves — un monde à Tenvers. On recevait le vent et la pluie dans son sommeil; quelquefois, on était trop brutalement secourus contre la pression du froid par des braseros dont l'ardeur empoisonnée rompait la tête. Ou oubliait tout cela à chaque changement de décor. J'avais commencé à noter les noms des localités où je passais, mais je me perdais dans le fourmillement noir de ces mots lorsque je me relisais. Et la diversité et la cohue des hommes était telle autour de moi que j'arrivais difficilement à maintenir sur les figures des noms fugaces.

Mes 'compagnons n'étaient pas mal disposés à mon égard, mais, pour eux, je n'étais pas plus qu'un autre. Dans les intervalles des travaux de rarrière, j'errais sans entrain, efiacé par le misérable uniforme de simple soldat, tutoyé par n'importe qui et n'arrêtant pas les regards des femmes, à cause des gradés.

Je ne serais pas officier, comme le filsTirompson. Ce n'était pas aussi facile dans mon secteur que dans le sien. H aurait iaXLu que pour cela arrivassent des choses qui n'arriveraient pas. Mais j^aurais voulu être pris au bureau. D'autres y étaient qui n'étaient pas aussi désignés que moi pour ce travail. Je me consid^ais comme victime d'une injustice.

Je me trouvai un matin nez à nez avec Termite, le vieux compère, le complice de Brisbille — qui arrivait à la compagnie comme engagé volontaire !

Il était toujours aussi maigrelet et déjeté, le corps grimaçant, à travers son uniforme. Sa capote neuve semblait usée et ses souliers mis de travers ; il avait toujours sa \4Iaine figure clignotante aux joues noires de fourrure, et sa voix rocailleuse. Je lui fis bon accueil puisque, par son engagement, il rachetait sa vie passée. Il profita de la situation

AU BOUT DU MONDÉ m

attentes qui usent, aux déceptions démolissantes, aux misères» aux coups de froid pluvieux, il répondait avec violence :

— Mais vous ne voyez donc pas que c'est pour la France I Mais sacré nom de bon sang ! Du moment que c'est pour la France I

Un matin qu'on revenait des tranchées, blêmes dans le temps blême, un soldat laissa échapper en haletant, dans les dernières minutes d'une étape : « J'en ai inarre, à la fin ! •

L'adjudant bondit vers lui :

— T'es pas honteux, cochon I Crois-tu que la France ne vaut pas ta sale peau et toutes les peaux !

L'autre, tendu et tenaillé aux jointures, se rebiffa.

— La France, eh ben quoi, c'est les Français, grommela-t-il.

Et dans le rang, son copain, aiguillonné aussi par la fatigue, éleva la voix :

— feien sûr, après tout, c'est les hommes que v'ià.

— Nom de Dieu ! vint leur hurler l'adjuc^ant dans la figure, la France, c'est la France, et rien d'autre, et toi tu comptes pas, ni toi I

Mais le soldat, tout en redressant par coups de reins son sac et en baissant le ton devant l'agitation agressive du gradé, s'obstinait, se cramponnait à son idée, et murmura entre des soufflements :

— Les hommes, c'est l'humanité, quoi... Alors quoi, c'est pas la vérité, p't'êt' ?

Marcassin se mit à galoper dans la bruine le long de la colonne en marche, en criant et frissonnant d'émotion :

— Je m'fous pas tnal de l'humanité ; et la vérité, j'm'en fous pas mal. On les connaît, tes idées : la justice universelle, 1789 : j'm'en fous aussi. Il n'y a qu'une chose qui compte sur toute la terre : c'est la gloire de la France. Flanquer la pile aux Boches et reprendre l 'Alsace-Lorraine et l'argent, voilà où on te mène, et voilà tout. Une fois ça fait, tout sera dit. C'est simple, même pour un crétin conmie toi. Si tu l'com prends pas, c'est que tu ne peux pas lever ta tête de cochon pour voir l'idéal, ou bien que tu n'es qu'un socialiste et qu'un vendu !

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maison dont tottt le mystère l'Atoit exhalé et qui était pire que vide. La pièce laissait .voir des restes de luxe et de coquetterie >: un piano éventré avec des paquets de cordes sorties, une armoire mal ajustée et pourrissante, comme déterrée, un parquet saupoudré de blanc, semé de barreaux dorés, de livres retroussa et de débris fragiles qui criaient quand on les foulait. A travers la fenêtre encadrée de verre cassé, un rideau pendu par un coin se débattait comme une chauve-souris. Sur la cheminée partagée en deux, seule une glace était intacte et pure, debout dans son cadre.

Alors, tbus les deux, devenus soudain profondément pareils l'un à l'autre, nous avons été fascinés par la virginité de cette haute glace. Son intégrité parfaite lui faisait comme un corps. Nous avons chacun ramassé une brique et, de toute notre force, nous l'avons brisée, sans savoir pourquoi. Nous nous sommes enfuis dans la spirale oscillante de l'escalier où l'épaisseur des gravats dissimulait les marches. En bas, on s'est regardés, agités encore et déjà honteux de l'accès de barbarie qui si brusquement était monté en nous et nous ava.it poussé le bras.

— " Qu'est-c'que tu veux I On r'devient homme, c'est humain, fit Màrgat.

N'ayant rien à faire, nous nous assîmes là. Nous dominions le vallon. La journée avait été belle.

Margat promena ses regards de- ci, de-là ; il fronça son iront, et décria le village parce qu'il ne ressemblait pas au sien. Quelle ^ drôle d'idée de l'avoir bâti comme ça ! Il n'aimait pas l'église, sa forme bizarre, le clocher là au lieu d'être là.

Orango et Rémus vinrent et s'assirent près de nous dans le soleil mûrissant du soir.

Très loin, où vit l'éclatement d'un obus, comme un arbuste blanc. On ricana de ce coup inofïensif dans la distanèe vague. Rémus fit une observation juste :

— Du moment qu'i' n'est pas tombé ici, on dirait qu'on 8'doute pas, pas? qu'il est tombé qué'qu' part, pas?

A ce moment un nuage de fumée terreuse se forma à

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Et faut pas croire qu'y a seurment c'qu'i' m'anive, mais des gros industriels qui gagnent tout d'un coup, qu'on dit, des cent francs par jour en plus à cause de la tuerie, et leur peau d'jeune homme en plus,' et des embusqués élégants de l'arrière qui sont dix fois plus forts que cette flopée de territoriaux à moitié crevés qu'on n'a pas évacués d'ici ce n[iatin encore, et des ribouldingues dans les villes avec des poules, des perles et du Champagne, que Jusserand nous racontait?

J'ai répondu que la justice parfaite était impossible, qu'il fallait voir le grand ensemble des choses. Puis ceci dit, j'ai été embarrassé devant la curiosité obstinée, gauche et précise de mon camarade qui, à lui seul, cherchait la lumière I

A la suite de cet incident, pendant ces jours monotones, j'ai essayé souvent de rassembler mes idées sur la guerre. Je n'ai pas pu. Je suis sûr de certains points, dont j'ai toujours été sûr. Plus loin, je ne sais pas. Je m'en remets à ceux qui nous guident et détiennent la raison d'État. Mais parfois je regrette de n'avoir plus un directeur de conscience comme Joseph Bonéas.

Au reste, les hommes qui m'entourent — sauf quand l'intérêt direct s'en mêle et sauf quelques bavards qu'on entend tout d'un coup verser des théories où il y a des morceaux entiers d'articles de journaux, — se désintéressent de tout problème trop lointain ou trop profond sur les enchaînements de malheurs inévitables qui nous emportent. Au delà des choses immédiates et surtout des questions personnelles, ils ont sagement conscience de leur ignorance et de leur impuissance.

Un soir que je rentrais pour dormir au sein de l'étable où nous couchions, les hommes étalés là, en long et en large, sur les bottes de paille, avaient parlé ensemble, et étaient du même avis. Quelqu'un venait de conclure :

— Du moment qu'on marche, ça suffit.

Mais Termite, couché en rond comme une marmotte sur la litière commune, veillait. Il leva sa tête pleine d') poils.

se trémoassa, comme pris au piège, agita la plaque de cuivre de son poignet comme une somiette, et dit :

— Non, ça suflât pas. Faut penser, mais penser avec ton idée, pas avec celle des autres.

Des faces amusées se levèrent tandis qu'il s'engageait dans des considérations qu'on prévoyait interminables.

— Attention, vous autres, il va parler du militarisme, annonça un loustic nommé Pinson dont j'avais remarqué déjà résprit éveillé.

— Il y a la question du militarisme... poursuivit Termite. On rit en observant le nabot hirsute qui se débattait

sur la paille crépusculaire au milieu de ses grands mots de réunion publique, et promenait des ombres chinoises sut le rideau de toiles d'araignée de la lucarne.

— Tu veux-t-i' djre, questionna un de nous, que les Boches ne sont pas militaristes?

— Pardi oui, qu'i's y sont, consentit à reconnaître Termite.

— Hé 1 ça t'en bouche un coin ! s'empressa de constater Pinson.

— Moi, mon vieux, dit un territorial qui était un bon soldat, j'vais pas chercher si loin et j'suis pas si malin que toi. J'sais qu'on nous a tombé d'ssus, que nous n'demandions tous qu'à être tranquilles et amis de tout Tmonde. Tiens, chez nous, par exemple, dans la Creuse, j'sais...

— Tu sais I Tu sais rien à rien ! criailla Termite rageur. Tu n'es qu'un pauv' petit animal domestique comme les millions d'camarades. l's nous réunissent mais i's nous séparent. I's nous disent c'qu'ils veulent ou i's nous Tdisent pas, et tu l 'crois. I's t'disent : • Voici c'qu'i' faut qu'tu aies dans ton cœur 1 • I's...

Je me sentais m'irriter sourdement contre Termite pai le même instinct qui m'avait jadis jeté sur son complice Brisbille. Je l'interrompis :

— Qui ça : i's?

— Les rois, dit Termite:

A ce moment, la silhouette de Marcassin apparut dans le gris de la ruelle qui aboutissait chez nous.

— Attention, vlà Tjuteux, ferme ta gueule, conseilla charitablement un assistant.

— J'ai pas peur de pas dire c'que j 'pense I déclara Termite, tout en baissant instantanément la voix et en sa faufilant à travers la paille qui séparait l'étable voisine de la nôtre.

On rit encore. Margat était sérieux :

-^ Toujours, nous dit-il. y aura les deux espèces de gens qu'y a toujours : les rouspéteurs et les obéisseurs. On demanda :

— Pourquoi qu'i' s'est engagé, c'numéro-là I

-»- I' n'avait pas d'pain à manger chez lui, répondit la territorial, interprète de l'opinion publique.

Ayant ainsi parlé, le vieux soldat bâilla, se mit à quatre pattes, arrangea la paille de sa place, et ajouta :

— N'nous en f'sons pas, et laissons faire. Surtout qu'on peut pas faire autrement.

C'était l'heure du sommeil. L'étable était béante sur le devant et sur le côté. Mais l'air n'était pas froid.

— C'est fini des mauvais jours, dit Rémus. On les r'verra pus.

— Enfin ! dit Margat.

On s'étendit coude à coude. Celui du coin noir souffla sa chandelle.

— Viv'ment la fin d'ia guerre I marmotta Orango.

— Qu'on m'accorde seul'ment ma d'mande pour être cycliste, repartit Margat.

On se tut, faisant^chacun cette même grande prière vague, et quelque petite prière analogue à celle de Margat. On s'enveloppa doucement à même la nuit tombante, sur la paille ; on femxa les yeux.

En bas du village, dans la longue maison rose, y avait une fennière charmante, qui souriait en clignant des yeux. Au sortir des pluies et des brumes, ces jours-là, baigné pai la jeunesse de l'année, je la regardai de toute mon âme.

Elle avait un petit nez, et de grands yeux, un léger duvet blond comme des traces d'or sur la lèvre et sur le cou. Son mari était mobilisé. On lui faisait la cour. Elle souriait, en passant, aux soldats, bavardait volontiers avec les sousofficiers, et le passage des officiers rimmobUisait dans un vague respect. Je pensais à elle, et j'en oubliais d'écrire à Marie.

Beaucoup demandaient, à propos, de la fermière : c Y a-t-il quelque chose à faire? • Mais beaucoup répondaient : t Y a rien à faire. »

Par une niatinée claire entre toutes, après la soupe dans la grange, mes camarades étaient occupés à se tenir les côtes autour d'un copain saoul qu'ils interpellaient, excitaient et qu'on arrosait de temps à autre à petits coups de vin pour l'entretenir et en profiter mieux. Ces innocents amusements, semblables à ceux que provoquait Termite quand il dissertait sur le militarisme et l'univers, ne me retinrent pas, et je gagnai la rue.

- Je descendis la pente pavée. Les bourgeons tendaient, dans les jardins et les enclos, une foule de lilliputiennes mains vertes encore toutes fermées, et les pommiers avaient des roses blanches. Le printemps se hâtait partout. J'arrivai en vue de la maison rose. Elle était seule sur le chemin et prenait tout le soleil pour elle. J'hésitai. Je la dépassai... Mes pas eurent un ralentissement lourd, je m'arrêtai, et revins vers la porte. Presque malgré moi, j'entrai.

D'abord, lumière ! Sur le carrelage rouge de la cuisine, un carré de soleil faisait son illumination. Des casseroles, des bassines rayonnaient.

EUe était là ! Près de l'évier, les bras et le cou nus, elle

faisait couler un filet d'argent dans un seau luisant, papni

le lumineux reflet rouge du sol vernissé, et l'or des cuivres.

La clarté verdâtre des vitres mouillait sa peau. Elle me

' vit et elle sourit.

Je savais qu'elle souriait toujours à tous. Mais nous étions seuls 1 Je sentis sourdre un désir fou. Il y eut en moi quelque chose de plus fort que moi, qui violait son image.

ik.

De seconde en seconde, elle devenait plus belle. Sa robe charnue ofirait aux yeux ses formes et son jupon treiablait sur ses sabots vernis. Je regardai son cou, sa gorge, ce commencement extraordinaire. Un parfum fort lui enveloppait les épaules et était comme la vérité de son corps. Poussé, je m'avançai vers elle sans même savoir parler. Elle avait baissé un peu la tête ; ses sourcils s'étaient rapprochés «dus le bouquet serré de ses cheveux ; de l'inquiétude passa dans ses yeux. Elle était habituée à la mimique puérile des hommes éblouis. Mais cette créature n'était pas pour moi ! Elle me frappa d'un rire sec, et, s'éclipsant, me ferma la porte au nez..

J'ouvris la porte ; je la suivis dans un hangar. Je balbutiai quelque chose, je repris contact avec sa présence, je tendis la main. Elle se déroba ; elle m'échappait à jamais... Mais eUe a été arrêtée par la monstrueuse épouvante l

Les murs et le plafond se rapprochèrent dans un fracas sifflant de tonnerre, une trappe effroyable s'ouvrit dans le plafond et tout s'emplit de feu noir. Et tandis que j'étais lancé contre le mur par un soufre de volcan, les yeux brûlés, les oreilles déchirées et le cerveau martelé, et qu'autour de moi les pierres étaient défoncées, transpercées, j'aperçus la femme enveloppée fantastiquement de rouge et de noir, se soulever, se retourner dans une mêlée blanche et rouge de vêtements, de linges ; et quelque chose d'énorme, de nu et de débordant d'entrailles, avec deux jambes, me sauta à la figure et m'enfonça dans la bouche un goût de sang.

Je me sentis crier, hoqueter. Assailli par l'horrible baiser, par l'ignoMe étreinte qui meurtrit la main que j'avais tendue à la beauté de cette femme, et qui était encore tendue, submergé par un tourbillonnement de vapeur et de cendre et par le bruit terrible qui se retirait majestueusement, je parvins à sortir de là, entre les murs chancelants comme moi. Derrière moi, en bloc, la maison s'écroula. Je fus effleuré dans ma fuite sur le sol mouvant, par les amas de pierres affolées qui se précipitaient, lé cri des décombres et leur affaissement dans les vastes poussières comme dans un tumultueux battement d'ailes.

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L'attitude de pantin du cadavre ainsi suspendu avait quelque chose d'odieusement poignant.

La voix de Termite s'éleva ators.

— C'pauv' petit, dit-il.

n sortit de l'abri du mur.

— T'es pas fou 1 lui cria*t-on. H est mort, quoi t

Une. échelle était là. Termite l'empoigna, la tratna vers la maison éventrée, cinglée à chaque minute par des bordées d'éclats.

— - Termite» s'écria le lieutenant, Je vous défends d'y aller ! Ça ne sert à rien.

— Mon lieutenant, j'suis propriétaire de ma peau, répondit Termite sans s'arrêter ni se retourner.

Il appliqua l'échelle, monta et décrocha le mort. Autour d'eux, sur le plâtre du mur, déferla une vague de chocs assourdissants et de fusements blancs. H descendit avec le corps, fort adroitement, le posa par terre où il resta plié, revint vers nous en courant — et tomba sur le capitaine, qui avait assisté à la scène:

— Mon ami, lui dit le capitaine, on m'a dit que vous étiez anarchiste. Mais je vois que vous êtes brave, et c'est déjà la bonne moitié d'un Français.

n lui tendit sa main. Termite la prit en affectant d'être peu touché de cet honneur.

Quand il fut revenu à nous. Il nous dit, en fourrageant avec sa main sa barbe d'outsin :

— C'gosse, j'sais pas pourquoi, c'est bête, mais j 'pensais à sa mère.

On le regardait avec une sorte de respect : d'abord parce qu'il était monté, ensuite parce qu'il était passé à travers la grêle de fer, en vainqueur. Personne, parmi nous, qui n'eût ardemment voulu avoir tenté et avoir réussi ce qu'il venait de faire I Mais, décidément, on ne comprenait rien à ce soldat étrange.

Une accalmie s'était faite dans le bombardement.

— C'est fini, concluait-on.

En revenant, on entourait Termite. L'un paria pour les autres.

— Alors, t'es anarchiste?

— Non, dit Termite. Je suis internationaliste. C'est pour ça que je me suis engagé.

— Ahl

Il essaya d'éclairer sa* pensée :

— Tu comprends, j'suis contre toutes les guerres.

— Toutes les guerres... Il- y a des fois où elle est bien, la guerre : il y a la guerre défensive.

— Non, dit à nouveau Termite. Il n'y a que la guerre offensive, parce que s'il n'y avait pas l'offensive, il n'y aurait pas la défensive.

— Ah ! refit-on.

On continua à causer, sans passion, pour causer, en déambulant dans les rues peu sûres,, assombries parfois par des vols de débris, sous le ciel à surprises formidables.

— Tout de même, c*est-i' pas des gens comme toi qui ont empêché la France de s'préparer?

-^- Y a pas assez d'gens comme moi pour empêcher qu'é'qu' chose, et s'i' y en avait eu plus, y aurait pas eu la guerre.

— C'est pas à nous, c'est aux Boches et aux autres, qu'il faut dire ça.

— C'est à tout le monde entier, dit Termite. C'est pour ça que je suis internationaliste.

Pendant que Termite se glissait ailleurs, son interlocuteur dessina un geste d'incompréhension.

— Ça ne fait rien, nous dit-il, c't'homme-là, il est plus bon que nous.

Petit à petit, dans l'escouade, il arriva qu'on se mit à consulter Termite sur toute espèce de choses, avec une ingénuité qui me faisait sourire et qui même, parfois, m'agaçait. C'est ainsi qu'on lui demanda, cette semaine-là :

— Avec tous ces tirs, est-ce que c'est une offensive qui se prépare?

Mais il ne savait pas plus que les autres.

On ne partit pas aux tranchées le jour qu'on devait y partir. La soirée, puis la nuit... Rien. Le matin du cinquième jour, pleins de désœuvrement et d'incertitude, nous étions quelques-uns adossés contre la façade d'une maison trouée et rebouchée, à l'entrée d'une rue. L'un de nos compagnons me dit :

— On restera peut-être ici jusqu'à la un de la guerre.

On fit signe que non, mais, malgré tout, cette petite rue que l'on n'avait pas quittée au ^ur réglementaire nous parut en ce moment ressembler aux rues d'autrefois I

Près de l'endroit où nous regardions s'en aller les heures — en farfouillant dans les paquets de gros tabac qui ont des squelettes, — était installée l'infirmerie. Nous vîmes entrer par la porte basse une débandade de soldats pauvres creux et salis, aux lents regards de mendiants, et parmi eux se détachait l'uniforme net et sain du caporal qui les guidait.

C'étaient toujours à peu près les mêmes qui hantaient les salles de visite. Beaucoup de soldats mettent un point d'honneur à ne jamais se faire porter malades, et il y a dans cette obstination d'obscurs et profonds héroîsmes. D'autres ne résistent pas, et viennent aussi souvent qu'ils le peuvent dans les mornes locaux du service sanitaire, s'échouer

devant la porte dn major. Parmi ces théories d'hommes dé* clinants qui se suivent comme les soirs, se trouvent de véritables^débris humains en qui persiste im mal visible ou caché. La salle de visite était aménagée dans une chambre de rez-de-chaussée dont on avait reculé les meubles en tas.- Par la -fenêtre ouverte sortait la voix du major, et, en allongeant furtivement le cou, on Tentrevoyait, attablé, avec ses galons et son lorgnon. Devant lui, quelque indigent à demi dénudé, le képi à la main, la veste sur le bras, ou la culotte sur les pieds, montrait piteusement l'homme à travers le soldat, et essayait de faire valoir les fils de fer saignants de ses varices, ou son bras d'où pendait le bandage défait et cadavéreux et que creusait quelque* plaie opiniâtre, ou sa hernie, ou, à travers ses côtes, son inusable bronchite. Le major était un btave homme, et, paraît-il, un bon médecin. Mais cette fois, il examinait à, peine les parties du corps qui se présentaient, et son verdict monotone s'envolait dans la rue :

— Peut marcher. — Bon. — Consultation rans punition.

Les « consultations b, qui renvoient purement et simplement le soldat dans le rang, se succédaient indéfiniment. Personne n'était exempté de marche. A un moment, la voix enrouée et miséreuse d'un bonhomme qui se rhabillait, récrimiucC. Le médecin leva alors la tête vers la figure de l'homme, discuta, bon enfant, puis il dit, d'une voix soudain plus grave :

— Que veux- tu, mon brave, je ne peux pas te dispenser de marche. J'ai des instructions. Fais un effort. Tu le peux encore.

On voyait sortir une à une, des créatures à la carcasse déformée ou au geste diminué, appuyées et comme attachées les unes aux autres, qui marmottaient :

— Rien à faire. Rien.

Le petit Mélusson, concentré et souffreteux avec son long nez rose entre ses pommettes enflammées, stationnait avec nous, dans la ûle oisive à laquelle la matinée tenait vaguement compagnie. 11 ne s'était pas présenté à la visite, mais il disait :

LfiS OMBRES 137

*— Ça ira encoro aujourd'hui ; mail demain, je cale. Demain...

On ne faisait pas attention aux paroles de Mélusson. Quelqu'un près de nous, dit :

-— Ces instructions-là du majori c'est un signe.

Ce même matin, au rapport, le chef, le nez sur un papier, dit : « Par ordre supérieur. » £t il ànonna des noms : des soldats du régiment formant brigade avec le nôtre qui, pour refus d'obéissance, avaient été fusillés. Il y en avait une longue liste. Au début de cette lecture, un faible grognement circulaire se fit entendre. Puis, à mesure que les noms propres sortaient, qu'ils se répandaient en foule autour de nous, on se tut ; ce contact direct avec les fantômes des condamnés fit passer un vent de terreur et courber les têtes.

Ce fut la même chose les jours suivants. A l'issue d'un rapport, le commandant qu'on voyait rarement, réunit les quatre compagnies en armes dans un terrain vague. Il nous parla de la situation militaire, particulièrement favorable pour nous sur tout le front, et de la victoire définitive qui ne pouvait plus tarder. Il nous fit des promesses : « Bientôt vous serez chez vous », et nous sourit pour la première fois, n nous dit :

— Mes amis, je ne sais pas ce qui va se passer, mais au cas où il le faudrait, je compte sur vous. Comme toujours, (aites votre devoir, et taisez-vous. Il est si simple de se taire et d'agir t

On rompit les rangs, on s'éclipsa. De retour au cantonnement, on apprit qu'il y avait revue de cartouches et de vivres de réserve, parle capitaine. On avait à peine le temps de manger. Majorât s'indigna et confia son indignation à Termite, qui était un bon public :

— * Tout ça, c'est d'ia faute de c'pitaine de malheur. On est des esclaves 1

"■ 1 cûté de

ras* ■-''* ffsmmj^sh-

captsiventent

tu veux

salaud ;

troufion.

Ijissi. Moi,

i^^nilitaiiste

d'avoir

m^- Hï^K

Ce fut d'abord le même exode que toujours. Ce fut pao? le même chemin que nous disparûmes et dans les mêmes grands cercles de noir que nous nous enfonçâmes.

On arriva à la verrerie cassée, ensuite à la carrière que la petit jour lavait, salissait, dont il rendait la désolation plus parfaite. La fatigue s'accumulait obscurément en nous et ralentissait la marche. Les faces apparaissaient hâves, dures et comme couv^ertes d'une grille. On était enveloppé par des : f En avant I » jetés de toutes parts entre le crépuscule du cisl et la nuit de la terre. Chaque fois, c'était un plus grand effort pour s'arracher bxlk haltes.

Nous n'étions pas le seul régiment en mouvement dans ces parages. Le fond de la pénombre était plein. A travers les espaces qui envirouni^ient la carrière, des hommes passaient, sans cesse, sans limites, leur^ pieds crevant et sillonnant la terro comme des charrues. Et l'on devinait que l'ombre aussi était pleine do multitudes allant, comme nous, aux quatre a>ins de l'iao^^nu. Pui&; les glaises aux mille ornières stériles, les cadavres de champs, s'infléchirent. Sous la cendre du demi-jour, des brumes d 'hommes descendirent les pentes. Du sommet, j'ai vu presque tout le régiment rouler vers les profondeurs. Comme un soir des temps jadis, j'ai eu le sentiment de l'iiiiniensité et de la force menaçante de la foule, de cette force (^ui dépasse tout, et qui est poussée par les ordres invisibles.

On s'arrêta, on souffla, et même, sur le bord lugubre de cet abîme, quelques soldats ^'amusè^enl à exciter Termite et à le faire parler sur le militarisme et l'antimilitarisme. Je vis des faces qui riaient à travers le dessin noir et triste de la fatigue, autiiur du petit homme qui gesticulait, impuissant. Puis il fallut repartir.

On n'était jamais passé li\ cjue dans l'ombre, et on ne reconnaissait plus ces lieux inîiin tenant qu'on les voyait. De la raelle qu'on descendit, eu se retenant, pour gagner la tranchée, nous découvrîmes pour la première fois le désert au travers duquel nous étions passés tant de fois :

Des lagânes illimitées de plaines. Leê gràndéi c&mpagnes mêl6es d'eau ë^vee leurs étàhgs battus et leurs ilôts fumeux d'arbres, semblaient n'êtte que le reflet du ciel livide ^nbdurbé de nuages. Les talus, blanchâtres comme des bauquises, dessinaient, de leur long rampement Sinueux, lès tranchées d'où Os airàidnt été àrmchés petit à petit par les (miles. Ces reliefs, ced canaux, formaient tin téseau compliqué et Jtmombmt^ë i de ^réà, inàculé pA,t des corps et des débris; de loin, triste et ^lânétaii^. On distiûgtiait les piquets précis et b^uilléë Alignés dans les distancés, à perte de vue, et ç& et là leâ reiifleinentS et les tachés d'encré tendes des abris» OA distinguait même, parfois, en des tronçons de boyaUx, dés lignes noited, comme un sbtxibfè mur entre les murs; ees lignes t^muaient : t'étaient les ouvriers dé là destruction; AU fiord^ toute une région, s'échouaitj plus haute, hérissée de inâts comme tin rivage, avec sa forêt enVôlée. U tonnait au ciel^ inids û bruinait, et les flammes elles-mêmes étaient grises au -dessus dé cet infini déliqùescëât oâ chaque régiment était peitlu tomme un homme.

Nous entrâmes dànà la plaine, nous dîspârûftiés dans la tranchée. Lé passage découvert était maintenant traversé par un boyaU, mais ce bojrau était à peine ébauché. Au milieu du crépitement des balles qui eh mâchù raient leè bords, il fallut ramper à plat ventre sur le fond gluant de ce goulet. Les parois ressenrées arrêtaient et empoignaient le chargement^ et on dut se débattre comme deà nageurs pour avancer en pleine terre, sous l'espace ttiant. Une seconde, l'angoissé et Téfiort m'aftêtérent le toéut, et je vis se refermer en un cauthemat, là petitesse cadavérique de ma fosse.

Au bout de ce supplice, on se releva, en résistant aux sacs. Les dernières fusées promenaient des aurores boréales sanglantes dans le matin. De subits halos attiraient les yeuXj des coups de fumée noire montaient comme des cjrprès. De tous côtés, en àVant^ en àrriêt'é, bh fenlèûdait le itiicidë

On mattfaa dstllà Tîtitêriêttr de la tëifè juâqti'au §oir. Dé temps bû tèttips, on réûiontait le sac, îet on assujétissait d'un coup de pùiA^ le képi sur la sueur du Iront : s^il était tombé par iérré, il aurait été impossible de le ramasser, dans la machine de la marche; et où se remettait à lutter contre la dis^nce. Ua màiii qui se ci-lâpait à la bretelle du iuâil était tuméfiée à causé des contrôles de l'épaule et le bras p^é était daissé.

Je percevais comme un feirâin régulier la plâihté de Mâusson, qui disait qu'il allait s'artéter, mais il he s*arrêtait jÉunàiâ, et même, il allait se buter contre le dos de l^homme qui le précédait, au coUp de sifflet des hàlteâ.

La masse des hommes ne disait rien. Et la grandeur de ce mutisme, ce mouvement absolu et écrasant, irritaient l'adjudant Mai'cassin, qui aurait vot^lu de ^entrain. Il nous secouait, nous fouaijlait, bousculait la aie dans l'ëtroitesse du boyau en se collant aux tournants, pour parcourir son peloton. Mais lui n'avait paâ de sae.

Dans le loutd bruit lointain que faisait notre piétinement, dans la douceur endeuillée de rënsommeilîement, on entendait là voixcUivtée del^adjudaut admonestant avec violence rtin bU l'autre.

--- Où as-tu vu, eochôn, qu'il peut y avoir du patriotisme sans haine l Tu crois comme ça qu*on peut aimer son pays si on ne déteste pas les autres?

Comme quelqu'un avait parlé dé militarisme en goguenardant, car personne, sauî Termite qui ne comptait pas, neprenaitlëmôtau sérieux, Marcassin gronda désespérément :

— Lé militarisme français et le militarisme prussien, ce n'est pas la même chose, puisque l'un eât français et l'autre prussien I

Mais on sentait que toutes ces disputes le rebutaient et le lassaient. U se tut tout de suite, sombré.

On rtkttMk j^r \à i|ftMi; Ûàixn m ^ûPÂt »4 ^ H'4t&it

jamais venus «t qui nous parut d'abord pour cela, pire que les autres. D fallut s'éparpiller et courir toute la nuit dans le fossé sans abri pour éviter les rangées plongeantes d'obus. Cette nuit ne fut qu'un grand fracas au milieu duquel nou9 étions semés dans des flaques noires, et des décors — ou des fantômes — terreux. On repartit le matin, éblouis, et couleur de nuit. En avant de la colonne, on entendait toujours crier : t En avant I • On redoublait alors de violence, on arrachait de soi de la hâte, et la bandv mouillée et glacée allait sous les cathédrales de nuages qui s'écroulaient et s'incendiaient, en proie à un destin dont on n'avait pas le temps de chercher le nom, et qui ne faisait sentir que sa force, comme Dieu.

La plaine humide, entrevue aux échancrures sembla brûler d'un bout à l'autre, et le ciel ne fut plus que l'immense et triste fumée de la terre.

Dans la journée, loin de là, on dit : t Halte !» et le bruit écrasé de la marche se cabra et se tut. De la tranchée où nous nous écroulâmes sous nos sacs, tandis qu'une autre troupe s'en allait, le regard rampait jusqu'à un talus de chemin de fer. Au fond du conduit du créneau s'encadraient des masures, des cabanes, des jardins au sol bouleversé, dont les herbes et les fleurs étaient enterrées, des enclos masqués par des palissades, des pans de maçonnerie avec, même, des restes parlants d'afficHes — tout un coin garni de détails artificiels, de choses humaines, de tromperies. Le talus de la voie était proche, et dans le réseau de fils de fer qui s'étendait entre cette voie et nous, de nombreux corps étaient pris comme des mouches.

Peu à peu, les intempéries avaient dissous ces corps, et le temps les avait usés. Avec leurs gesticulements disloqués et le point de leur tête, ils étaient accrochés légèrement sur les fils. Pendant des heures, nous fixâmes des yeux ce paysbarré d'une machinerie de fils, et plein d'hommes qui ne posaient pas par terre. L'un émergeait et se balançait à la brise plus nettement que les autres comme un écran troué çmnt loia de pcurt mx part^ avec du vide à la place de son

LESOMBRBS 133

cœar. Un autre spectre, tout près, s« désagrégeait sans doute depuis longtemps, soutenu par ses vêtements. Au moment où l'ombre du soir commençait à nous saisir avec sa grandeur, le vent s'éleva, le vent secoua l'être desséché, et il se vida d'une masse de terreau et de poussière. L'on vit le tourbillon de l'espace s'assombrir et s'écheveler à l'endroit où l'homme avait été; le soldat fut emporté par le vent en fragments immenses, enterré dans le ciel.

Vers la fin de l'après-midi, les sifflements pénétrants des balles redoublèrent. On était criblés et battus par ce bruit. Les précautions avec lesquelles on épiait le paysage qui nous épiait semblèrent exaspérer Marcassin. H ruminait une idée. Tout d'un coup, il prit une décision et s'écria victorieusement :

— Regardez I

Il monta sur le parapet, s'y dressa debout dans un geste aveugle et simplifié d'apôtre qui offre son exemple et son cœur, et il tendit le poing à l'espace en criant :

— 'Mort aux Boches !

Il redescendit, palpitant de don de soi-même et de foi.

— Faudrait pas r'commencer, grommelèrent les quelques soldats qui s'alignaient dans la tranchée, médusés par le spectacle extraordinaire d'un vivant debout en plein jour, sans raison, sur un parapet de première* ligne; par cette témérité qu'ils admiraient, bien qu'elle les dépassât.

— Pas recommencer? Tiens I

Marcassin s'élança à nouveau, et maigre, et tout droit et levant ses bras tout droits en l'air comme un peuplier, il hurla :

— Je ne crois qu'à la gloire de la France !

Rien d'autre n'existait plus pour lui ; il n'était qu'une conviction. A peine avait-il parlé ainsi en plein ouragan invisible, qu'il du vritles bras; eut sur lecieluneforme de croix, pirouetta et tomba avec bruit au milieu de la tranchée et de nos cris. H avait roulé sur le ventre. On l'entoura. D'un sursaut, il se retorrna sur le dos, et, ses bras s'amollirent, son regard se noya dans son œil. Son sang se mit à s'étendre autour

134 CLAi^Tâ

de lui, et nous écartâmes nos gros souliers pour n« pas marcher sur ce sang.

— Il est mort comme un idiot, dit Margat d'une voix étranglée, Ah ! nom de Dieu, c'est beau I

Il ôta son képi, salua gauchement et resta tète baissée.

— S's^icider pour une idée, c'est beau, marmotta Vidame.

— C'est beaiî ! C'est beau ! dirent d'autres voix.

Et ces petits mots s'effeuillaient comme des pétales sur le corps du grand soldat tué.

. — Où est son képi, qu'il y t'nait tant ! geignit son tampon Au beau, après avoir regardé de tous les côtés.

— Là-haut, pardii J'vais l'çhercher, dit Termite.

Le drôla d'homme s^la chercher la relique. Il monta à son tour sur le parapet, tranquillement, mais en se baissant. On le vit qui furetait, frêle comme un pauvre singe, à vif sur la crête terrible. Enfin il mit la main sur le képi, sauta dans la tranchée. Un sourire brasillait dans ses yeux au milieu de sa barbe, et sa plaque de cuivrç cliquetait sur son poignet couvert d'une peluche de poils,

On emmena le corps. Deux hommes le portaient. Un troisième suivait portant le képi. Quelqu'un de nous dit : « La guerre ^t ânie pour lui ! »et tandis que le mort allait à l'arriôre, nous fûmes rassemblés et nous continuâmes à noiis rapprocher de l'inconnu. Mais tqut semblait reculer à mesure qu'on avançait, même les événements.

On erra cinq jours, six jours dans les lignçs, presque sans dormir. On stationnait des heures, des demi-nuits, des demijours, en attendant que fussent libres (Jes passages qu'on ne voyait pas. Qn nous taisait sans cesse revenir sur nos pas et recommencer, Qn gardait des tranchées, on s'adaptait à quelque sinistre coin dénudé qui se profilait syr le crépuscule carbonisé ou sur le feu* On était condamnés à voir les mêmes gouffres toujours.

Pendant deujç nuits, on s'acharna à raccommoder une vieille tranché^ de troisième ligne par-dessus ses vieux

LES OMBRES là5

raccommodagea cassés; on répara H long squelette mou et noir des charpentes ; on ramona l'égout desséché plein dç débris d'éqnipenaentSi d'armes pétrifiées, de vêtements décomposés et de mangeaille, d'une sorte de démolition de forêt et de maison, -r-sale, épiqnement sale, sale à Tinfini. On travaillait la nuit, on se cachait le jour. Il n'y avait d'éclaircie pour nous que dans l'aube loijrde du soir où on nous tirait du sommeil : la nuit étemelle était répandue sur la terre.

Après le labeur, dès que le petit jour commençait à remplacer la iiuit par la tristesse, on s'ensevelissait en ordre -au fond des cavernes qui étaient là. D n'y pénétrait qu'une rumeur amortie, mais la pierre remuait à cause des tremblements d^ terre. Quand quelqu'un allumait sa pipe, à cette Ipeur on SQ regardait, On était tout équipés, on pouvait repartir d'un moment à l'autre ; il était défendu d'ôter d'9.utour de ^ la lourde chaîne cliquetante des cartoucfeière^.

J'entendais quelqu'un dire ;

-^ Mçi, dans mon pays, il y a des champs, des chemins, la mer ; nulle part au monde il n'y a Çft.

I)ana le9 ombre» de la caverne semblable à celles des premiers hommes, je voyais saillir la main qui vivait le spectacle de^ champs ^t de la mer, essayait de le montrer et de Iç saisir; on bien j'apercevais, autour d'un vague halo, quatre joueurs de manille s'achamant à retrouver quelque chose d'un attachement ancien et paisible sur les faces des cartes ; ou bien Margat brandissant un journal socialiste tombé de la poche de Termite, et pgufïant à cause des blancs qu'il contenait* £t Majorât s'irritait contre la vie, il embrassait son bidon dfi réserve à perdre haleine, et, calmé et la bouche gouttante, disait que c'était son seul moyen de sortir de sa cage. Puis le sommeil tuait les paroles, les gestes, les pensées. Jç me répétais quelque phrase en essayant en vain de la cçmprendre, et le sommeil me submergeait, le sommeil ançestral, si morne et si profond qu'il semble qu'il n'y a jamais en qu'un seul sommeil ici-bas, au-dessus duquel flottent nos quelques actions et qui revient toujours remplir de nuit la chair humaine.

En avant 1 Les nuits nous sont arrachées par parties- Les corps envahis par le caressant poison et même par des confidences et des fantômes, se secouent et se redressent. On s'extrait du trou, on sort de l'épaisseur des rei>pirations inhumées, on monte en trébuchant dans l'espace glacé et inodore, l'espace illimité. Pendant les pauvres arrêts si courts qu'amène le flottement de la marche battue de chaque côté, on s'appuie sur le talus, on s'y jette. On embrasse la terre puisqu'on n'a plus qu'elle à embrasser.

Puis le mouvement nous reprend. Rythmé par des cahots réguliers, par les coups de chaque pas, et les respirations captives, il ne nous lâche plus et s'incarne en nous. Il fait résonner dans les têtes, entre les dents, une parole basse : « En avant ! •, plus longue, plus infinie que les dameurs du bombardement. H nous fait faire vers l'est ou vc^rs le nord des bonds qui t>nt des jours et des nuits de longueur. Il nous change en une chaîne qui roule avec son bruit d'acier : martellement mécanique du fusil, de la baloi mette, des cartouches, et du quart qui luit sur les ensembles noircis comme un boulon. Rouages, engrenage, machine. On voit la réalité des choses et la vie se frapper l'une l'autre, s'user et se forger.

On savait bien qu'on allait vers quelque tragédie que les chefs savaient; mais la tragédie c'était surtout d'aller jusque-là.

On changea de région. On quitta les tranchées, on remonta sur la terre. C'était le long d'un grand versant qui nous cachait l'horizon ennemi et nous protégeait contre lui.

Le soir qu'on remonta, il y avait un océan de brume où nageaient les étendues plates, aux fantômes d'arbres, et qui balançaitle monde, et où on allait noyé. L'humidité charbonneuse changeait le froid en une chose, et nous appliquait vies frissons glacés. Une pestilence nous environnait confusément, largement, et parfois, le long de notre ]^)assage, des lignes de croix p^es écrivaient la mort d'une façon plus précise.

C'était notre dixième nuit, et cette nuit qui était au bout de toutes nos nuits piiraissait plus giande qu'elles. Les distances geignaient, rugissaient, grondaient, dessinaient brusquement dans les suaires du bnmillaid la crête du versant, et les tressaillements de lumière me moutraient par intermittences le soldat qui saarchait «levant moi. Mes yeux qui reposaient sur lui, fixes, découvraient sa casaque en peau de mouton, son ceinturon cran\ponné aux épaules par 1rs bretelles de suspension, tiré par les c \rtouchières bondéiis de métal, par la baïonnette, par la peUo-bêche; ses mùseti es rondes refoulées en airière, son fusil emmailloté et enrapuchonné, son sac chargé en hauteur pour ne pas donner prise à la terre qui passe de diaque c6té, la couverture, le couvre-pied, la toile de tente, ])liés si r le dessus en accordéon, le tout surmonté de la yamellvî qui sonnait comme une morne cloche plus haut que Li tête. Combien un soldat en armes, vu de près et lorsqu'on ne contemple que lui, est une masse éaorme.. lounle et puissante !

A un moment, par suite &VLn ordre mal donné ou mal compris, il y eut un floitemeot daas la compagnie qui, refoulée, piétina en désordre sur hi versant. Une cinquantaine d'hommes qui se ressemblaient tous, à cause de leurs caî^aqu es de peaux de mouton, couraient çà ei là et un à un, vague assemblage de créatures obscures, laenues et fragiles, ne sachant que faire, et autour desqueUes galopaient des sousoffîciers qui les engueulaient et les mssemblaient. L'ordre recommença, et sur les nappes blanchâtres et blenâtres qu'étendaient les fusées, je vis de nouveau, sous le long corps d'ombre s'aligner les balanciers des pas.

U y eut dans la nuit une di<^tribution d'eau -de-vie. On voyait, aux falots, les quarts se tendre et frémir et miroiter. Cette libation nous tira des enti ailles un instant de joie et d'exaltation. L'âpre coulée du liquide éveilla des impulsions profondes, nous rendit l'ajlure martiale, et nous fit serrer nos fusils avec une tdomphaiite envie de tuer.

Mais la nuit fut plus longue que ce rêve. Bientôt l'espèce

•srr^i-v"

de déesse superpo?^ ^ nQ§ (Wbr^§ quitte ftPS mftii|3 $^ nos têtes, et ce frisson 4e glçirQ ne Servit k rioii,

Et même, son sQuvenir nous cto».rge«. If cçpur ^'uqç sq^te d'amertume :

—r T'as vu, y a pas (J'tranchéeç nulle part par ici, grognaient les hommes.

— Et pourquoi donc y a pas 4'trançhées? dit une mauvaise tête. Alors; c'est qu'on s'^out d'ia v;^ des soldats?

— Ballot ! interrompit le caporal, qu'est-ç' que ça peut faire d'avoir pa'S d'tranchées en ftrrièrç^ s'y en ^ unQ ^a avant, ballot I

— Halte !

IQ^ous vîmes passer réta,t-nvajor 4? la piyision di-ns 1§ faisceau (l'un projecteur- On eût.4it, en ç^ttç v^ll4§ 4© nuit, une procession de princes §urgiç;^nt 4'nn pêl^^ souterrain. Au2ç poignets, ^n?c manche, an^c cq^s, 4§s insignes

bougeaient et phosphor^ient ; des niml^gs 4*or cnçerçl^çnt les tête^ 4ains ce groupe d'apparitign^t

Cet éblpui^seînent nous donn?!, un ?n?^ut çt nous rtv^iU^^

de force, comn^e il réveillfi la nuit.

Les liQnxmes ava,ient été refonlés §ur \qi côté du ^a fond éboulé pour diégager la voiç, et mêlé^ au bloc de^ ténèbres, ils regardaient, Cliaque grand personnage pénétrf^it à son tour dans l'éventail de soleil poussiéreux^, et chacun pendant quelques pas, ^'illumin^it- A voi:?? tr^s ba^ÇQ»^ le§ qmbres des hommes, cachées et honteuses, se niirent à- pftrle? dans l'ombre de ceux qui passaient ainsi comme des flambeaux.

Ceux qui passèrent d'abord étaient, guidant l'état-major, des officiera 4^ l^ cgnipagî^ie-et 4n bataiUon- On les connaissait, Les humWes <:;pmmentaires qui s'exhalaient 4* l'ombre consistaient soit en louanges, soit en ni^lédiçtiçn^ : J^s uns sont des officiers clairvoyants Qt bon^, Ifs autrti» <îçs jouisseurs ou des poltrons.

— En v'I^ un qui a fait tuer des homme» I

— En Y% un pour qui on s* f 'rait tuer \

bES OMBRBS m

-mm, L'offider d'ialaatorie qui faât yraiiamt tMl et qq'U dcdt, eh bien, il est tué, csoadut Pélican.

— - Ou alors, c'est l'hasard.

-«^ Y a du ncdr et du blanc, ^ana les o£&ciers de compagnie. Au fond, tu sais, jVaia t'dire : c'est de$ hommes. C'est une chance que t'as d'tomber sur la bonne espèce ou sur la mauvaise. Y a rien à faire, C'est l'hasard.

— ^ Tant pis pcMir nous.

Le soldat qui disait cela souriait vaguement» éclairé par le reflet des chefs. On lisait sur sa figure un consentement qui me rappela certains beaux sourires entrevus autrefois sur de modestes figures de travailleurs. Ceux qui m'entourent pensent « C'est écrit », et ne pensent point plus avant, indistincts, massés dansles ténèbres comme de vagues populations noires,

Puis passèrent des officiers dont on ne parla plus parce qu'on ne les connaissait plus. Ces gradés ignorés impressionnaient plus que- les autres, et puis, leur importance et leuf pouvoir s'accroissaient. On voyait, sur les képis, s'étager des couronnes grandissantes. Alors, les ombres des hommes se turent. X^es éloges et les critiques adressés à ceux qu'on avait vus à l'œuvre n'avaient plus de prises sur ceux-là, et tous ces détails s'évanouissaient. On les admirait en bloc.

Cette superstition me fit sourire. Mais le général de division lui-même s'6fîrit aux regards, isolé, presque sacré : les aiguillettes, les foudres et les galons de ses satellites n'étincelaient qu'à distance respectueuse. Alors il me sembla que je voyais face à face la fatalité même : la volonté de cet homme. Une sorte d'instinct m'éblouit devant lui.

«Vf Sac au. dos, en avant i

On r^mit sur les reins et la nuque le sac qui a la form^ et la p^s^e d'un joug et que chaque minute qui tombe appuie plus fortement. La marche commune reprit ; elle çmplit un grand espace ; elle ébranlait les pentes rocheuses avec son poids. J'avais beau baisser la tête, je. n'entendais pas le bruit de mes pas tdleme&t il était mêlé aux autres. £t je me

répétai obstinément qu'il fallait admirer la force intelli' gente qui met toute cette masse profonde en mouvement» qui nous dit ou- qui nous fait dire : t En avant 1 1 ou : c il faut 1 1 ou : c Tu ne sauras pas t • et qui lance le inonde que nous sommes dans un tourbillon si grand qu'on ne s'aperçoit même pas en quels sens on y tombe, dans des profondeurs qu'on ne voit pas, puisque ce sont des profondeurs. Nous avons besoin des maîtres qui savent tout ce que nous ne savons pas.

La fatigue se multipliait, débordait, et il semblait, à cause d'elle, qu'on s'agrandissait à chaque pas! Puis, on ne se rendit plus compte de la fatigue. On l'avait oubliée, comme on avait oublié le nombre des jours et même le nom des jours. On faisait toujours, toujours, un pas déplus.

Les soldats d'infanterie, les pauvres qui marchent toujours, les juifs-errants! Ils -marchent mathématiquement, par rangées de quatre chi£Eres, ou bien en file dans les boyaux, carrés, pleins de fer, mais séparés, séparés. Ils vont, penchés en avant, presque prosternés, traînant la jambe, donnant des coups de pied aux morts. Ils sont lentement blessés, petit à petit,^ par la longueur du temps, la répétition incalculable des gestes, la grandeur des choses. Ils sont écrasés par leurs os et leurs muscles, par leurs poids d'humanité. Aux haltes de dix minutes, ils s'efEondrent. — Mais tu n'as pas le temps de dormir ! — Ça ne fait rien, disent-ils, et ils s'endorment comme des bienheureux,

Tout d'un coup, on apprit ^qu 'il ne 9« passerait rien! C'était fini pour nous, et on allait retourner au repos. On se le répéta. Un soir, on dit : « On retourne », bien qu'on ne sût pas si on allait en avant ou en arrière en allant droit devant soi.

Dans le fou^^ à plâtre devant lequel on défile, il y' a un

lumignon et, Miloncés dessous en un éclairement de crèche, quatre hommes. Mais de près, on voit que c'est un soldat gardant trois prisonniers. Le spectacle de ces soldats ennemis en loques verdâtres et rouges nous donne une impression de puissance, de victoire. Quelques voix les interpellent en passant. Ils sont terrassés, abrutis, et leurs poings sur leurs pommettes jaunes font saillir des caricatures triangulaires de traits. Parfois, au cinglement d'une question nette, ils font mine de relever la tête, et, gauchement, essaient d'exhiu 1er une réponse.

— Qu'est-ce qu'il dit, c'ui-là? demande -t-on au sergent Millier.

— Qu'la guerre, c'est pas de leur faute 2 c'est les grands.

— La vache I ' grogne Margat.

On gravit une colline, on la redescend de l'autre côté. On se dirige, par des méandres, vers les lueurs infernales qui sont là-bas. En bas de la colline, on s'arrête. On devrait y voir clair, mais c'est ^le soir à cause du mauvais temps et du piel plein de choses noires et de nuées chimiques aux couleurs fausses. L'orage se mêle à la guerre. Au-dessus des cris féroces et furieux des obus, j'ai entendu, dominant tout, le grondement pacifique du tonnerre.

On nous plante en rangée souterraine devant une large plaine en pente douce qui s'incline de l'horizon vers nous, brouillée de broussailles houleuses et d'arbres, que l'ouragan |)rend aux cheveux. H y passe des bourrasques pleines de froid et de pluie qui l'immensifient, et sur les trajectoires des batteries, des fleuves et des débâcles de clameurs. Làbas, sous la masse du ciel ferrugineux, aux flammes souillées, s'ouvre une éclaircie jaune où se profilent des arbres coçune des gibets. Le sol est dépecé. La couche de terre a sauté par plaques : l'intérieur du monde est rougeâtre et calcaire ; à perte de yue, boucherie.

H n'y a plus qu'à s'asseoir et à s'appuyer le dos le plus commodément possible. On reste là à respirer, à vivre un peu, à être tranquilles, grâce à cette faculté qu'on a de ne jamais voir H jpassé ni l'avenir.

ou VAS-tU?

Mais bientôt, tin frisson âonà a §aisis tous.

-^ Écouté, Ça s'est isirrêté. Écoute !

Le âiffleme&t des balles a complètement cessé, et le canon aùs^i. Cette accalmie est fantastique. À mesure qu'elle se prolonge, elle nous pénètre d'une inquiétude animale. Nous vivions dans le bruit étemel ; en se cachant, il nous secoue et nous réveille, et nous rendrait fous.

Tandis qu'on est là à piétiner, à regarder, voici qu'on aperçoit tout le fond de la plaine remuer.

— Qu'est qu 'c'est qu'ça?

On se frotte les paupières, on écarquille les yeux. On hausse là tète. Sans précaution, au-dessus du talus écrasé. On s'interpelle : * Tii vois? •

Plus de doute : l'ombre bouge à terre partout où l'on regarde. Ê n'y a pas un point dans la distance où elle ne bouge pas.

Quelqu^un dit enfin :

* — Beii, c'est les Boches^ jpardi I

t)n distifigui alôi^ 6Ur là plamé indihie, la Jorffîe uxxmtftfle^ g4o|»phiqu«, d« rarmto qui Vlêût lur notti il

ou vAS-tur - ut

Des cr^itemeitts terribles édfttent Wi »êm<5 Mnps derrière nous et devant Àous, et nous enfeitnfent, sôliibres, au fond d'une vallée de flammes. Ces flammes étlaireht la plaine d'homme^ (Jui marche sur la plaine. Elles la blontrent au loin» incalculable, avec ses premiers langfi êd détachant, llottaiit un peu, et formant sur le s<^ ctayeujt dêë âtiites *de points et de lignes t5omme quelque cht36ê d'éctit I

Uhe stupéfaction lugubre nous tend muets devâ,nt rimniensité vivante. Puis hous comprenotis que cette multitude dont la tource est hois de vue, est épbtivaiitablement canonnée par nos 75 ; les obue partent derfiète houâ et arrivent devant nous. Au mUieU des rangées lilliputiennes, les fumées géantes bondissent comme des dieux infernaux. On voit h» éclairs des obus qui entrent dans cette chair éparpillée sur la t«rret Elle est écmsée et brûlée par places entières) et ce peuple s'avance comme un brasier.

Sans &rttt» il déborde vête nous. L'horixon fournit continuellement des vagues i On entend mbnter une vaste rumeur douce. Ilfe ressemblentj nu loin, avec leurs illuminations déchiralites et leurs lueurs sourdes^ à toute une ville en fête dans le soin

On ne peut rien contre la grandeur de eèt assaut, cette grandeur de chiffre. Quand yn ta&on a tiré court, oh voit de plus prtès 1& petitesse de chaque coup. Toute cette Vie noie la flanxme et l'acier et Se referme et se reforme comme la mer.

— Commencez le feu I

Nous tirons éperdument. Mais nous n'uvônâ pas beaucoup de cartouches» Depuis que nous sommes en première ligne, on a cessé de surveiller le ebargement eh miinitioiis, et beaucoup d'hommes, surtout ces demies jours, se sont débarrassi^ eh partie de ce fardeau qui meurtrit les hanches et le ventre et en arrache la peau» Ceux qui vieiment ne tirent pas, et par-dessus le long buieiôn ardent de hôtife Ugtit, oâ iM voit qui continuent à refluer Ae l'est. Ils sent

agglomérés étroitement par rangs. On dirait qu'ils se tiennent, soudés l'un à Tautie. Ils ne se servent pas de leurs fusils. Ils n'ont pour aroie que l'infini de leur nombre. Us viennent nous ensevelir sous leurs pieds.

Tout à coup, un mouvement du vent nous apporte une odeur d'éther. Les divisions qui avance)\t sur nous sont ivres ! On le constate, on se le dit avec affolement :

— Ils sont incendiés, ils sont incendiés I s'écrie d'une voix frémissante l'homme qu i est à côté de moi, et dont les épaules sont secouées par les coups de feu qu'il jette.

Us approchent. Déjà /ou discerne, grandissantes et éclairées d'en bas sur la p mie par la rampe fulgurante de nos salves, leurs formes do soldats. Us sont à la fois en ordre et en désordre. Leurs silliouettes sont raides, on devine des^ visages pétrifiés ; ils portent le fusil à la bretelle, et n'ont rien dans les mains. Us marchent comme des somnambules, ne sachant que poser un pied l'un devant l'autre — et on dirait aussi des gens qui chantent. Le canon continue à démolir tant qu'il veut, là -bas, dans le gros de l'invasion, des murs entiers, et des architectures vivantes. Sui le bord, des silhouettes isolées et des grappes tombent distmctement, avec des séries de figures commes des torches.

Maintenant ils sont là, à une cinquantaine de pas, à nous souffler à la figure leur haleine d'éther. Nous ne savons que faire. Nous n'avons plus de cartouches. Nous mettons baïonnette au canon, les oreilles pleines de cette indécise rumeur sans bornes qui sort de leur bouche, et du sourd roulement de l'inondation qui marche.

Un cri se propage derrière nous :

— Ordre de se repl ier !

On se baisse et on évacue la tranchée par des ouver>ijrcs qui sont derrière. Nt>us sommes peu nombreux, nous qui cro3àons être beaucoup; la tranchée est bientôt vide, et Ton gravit la colline qu'on avait descendue pour venir. Nous montons vers nos 75 défilés derrière la crête et qui tonnent toujours. Nous moulons au hasard, à découvert, par de vagues chemins, des tiuîriées de boue ; il n'y a pas de bo3^ux. Pendant cette ascension grise — il fait un cen plus clair

OUVAS-TU? 145

que tout à l'heure ^^r on ne tire pas sur nous. Si on tirait sur nous, nous serions tués. On monte par bonds ralentis, par secousses, broyés par ressoufïlement, talonnés par le bruissement de ces vagues de noyés qui nous poussent devant elles, ne nous retournant pas pour voir. Nous nous haussons sur les flancs tremblants du volcan qui clame là-haut ; nous essayons d'échapper à la nudité de l'espace sous le crépuscule immense.^ Avec nous, il y a des batteries vides qui escaladent aussi, des chevaux, des fumées, et toute l'horreur nxodeme. Et chacun pousse cette retraite et est poussé par elle, nous montons, annulés par notre poids qui veut retomber, déformés par le sac, courbes et silencieux comme des bêtes, avec notre souffle qui devient presque une longue parole.

Du sommet, nous apercevons à nos pieds l'inondation frissonnante, vaguement murmurante et éblouie, qui remplit les tranchées que nous venons de quitter, et qui, déjà, semble les déborder. Mais nos yeux et nos oreilles sont violemment accaparés par les deux batteries entre lesquelles nous passons, qui tirent sur l'inâni de l'assaillant et dont chaque coup plonge dans la vie. Jamais les déchirants spectacles d'artillerie ne m'ont paru si pathétiques. Les tubes aboient et glapissent avec un fracas à peine supportable, et vont et viennent sur leurs freins, en sursauts d'une netteté et d'une violence fantastiques.

On voit, dans les excavations où sont tapies les batteries, émerger, AU milieu d'un éventail de phosphorescence, les silhouettes des artilleurs qui enfournent les obus. Leurs bras, leurs torses, s'écorchent d'un reflet roux chaque fois au 'Us manœuvrent les culasses. On dirait d'acharnés ouvriers de hauts fourneaux : les culasses sont rougies par la chaleur des explosions; l'acier des canons est allumé dans le soir.

Depuis quelques minutes, ils tirent plus lentement. On dirait qu'ils s'épuisent. Des coups espacés... Les batteries ae tirent plus, et après que se sont éteintes les salves, on voit 8'éteindre l'incendie de l'acier.

Dans l'ablmo du silence^ on eQtend un artilleur geindre \

— Y a plus d'obus.

L'ombre crépusculaire reprend sa place dans le ciel désormais vide, n fait froid. C'est un deuil mystérieux et terrible. Autour de moi, jaillissant de la pénombre, des gémissements, des halètements, des dos chargés qui s'éclipsent, des yeux hébétés et des gestes de gens qui essuient la sueur de leur front. On répète l'ordre de se replier, avec un accent d'émotion qui nous empoigne; on dirait un cri de détresse. Après un piétinement confus, décontenancé, on descend, on s'en va par où on était venu, et la foule se suit elle-même lourdement et fait des pas de plus dans le goufire.

Quand on a redescendu le versant de la coUine, on se trouve encore dans le fond d'une vallée, car une autre hauteur commence. Avant de la gravir, on s'arrête pour souffler, prêts à repartir si l'inondation se profilait là-bas. Nous nous trouvons au milieu d'étendues d'herbe, sans tranchées ni défense, et nous sommes étonnés de ne pas voir les troupes de soutien. Il y a conmie une absence au milieu de laquelle on va...

On s'assoit çà et là. Traduisant tout à coup la pensée commune, un être assis et le front courbé presque sur ses genoux, dit :

— C'est pas d'not' faute.

Notre lieutenant est là. Il s'approche de l'homme, lui met la main sur l'épaule et lui dit doucement :

— Non, mes amis, ce n'est pas de votre faute.

A ce moment, nous rejoignent quelques sections qui nous disent : « Nous sommes l'arrière-garde. » U y en a qui ajoutent que, là-haut, les deux batteries de 75 sont déjà prises. Un coup de sifflet retentit.

— Allons, en marche.

On continue la retraite. Nous sommes deux bataillons en tout : aucun soldat devant nous, aucun soldat français derrière nous. On a des voisins inconnus, des honxme3 débandés, stupéfaits et bigarrés, artillerie et génie: de^

ou VAS-TU? 147

voisins inoonnua qui viennent et s'en vont, qui semblent naître et qni semblent mourir.

A un moment, on entrevoit quelque confusion dans les ordres supérieurs}

Un officier d'Etat-Major, sorti on ne sait d'oU, se jette devant nous, nous barre la route et nous interpelle d'une voix dramatique :

— Qu'est-ce que vous faites, malheureux ! Vous fuyez l En avant, au nom de la France 1 Je vous adjure de retourner en avant t

Les soldats — qui n'auraient jamais songé à reculer sans un ordre — sont abasourdis et n'y comprennent rien.

— Ben quoi, on se r'pliait parce qu'on nous avait dit de se r'plier.

Ils obéissent. Ils font demi-tour. Une partie de la troupe a déjà commencé à marcher en avant et appelle les camarades :

— Et là-bas ! I' paraît qu 'c'est par là I

Mais l'ordre de se replier revient définitivement, et on obéit à nouveau, en maugréant contre ceux qui ne savent pas ce qu'ils disent, et le Ilot entraîne avec lui l'officier qui criait à contre-sens.

La marche s'accélère, elle se fait précipitée, hagarde. On est emporté par un élan qu'on subit, sans savoir d'où il vient. On entreprend la montée de la seconde colline qui, dans la nuit tombée, paraît une montagne.

Arrivés aux premières assises, nous entendons autour de nous, de toutes parts, de tout près, des tapements terri blés et de longs siffiements doux d'herbe fauchée. Des tictac partent, au loin, du ciel, et ceux qui se retournent une seconde dans l'orage effroyable voient s'allumer horizontalement des crêtes de nuages. On comprend que .l'ennemi a installé des mitrailleuses sur le sommet que nous venons d'abandonner et que l'endroit où nous sommes est haché par les lames de balles. De tous côtés, des soldats tournoient et dégringolent avec des jurons, des soupirs et des cris. On s'accroche, on s'empoigne et on se heurte «omme si on se battait*

us OLARTâ

I^ reste parvient enfin «u iatte de Ift butte. A eet

instant exact le lieutenant s'écrie, d'une voix claire 6t déchirante :

— Adieu, ma compagnie I

On le voit qui tombe et est emporté par les survivants qui sont autour de lui.

Arrivés sur le sommet, on redescend quelques pas sur la pente opposée, et on se coucbe sur le silence de la terre.

Quelqu'un demande l

— Le lieutenant?

— U est mort.

— Âh 1 dit le soldat, comme il nous a dit »dieu t

On respire un peu. On ne pense plus, sinon qu'on est enfin sauvés, et qu'on est enfin couchés.

Des artificiers lancent des fusées pour reconnaître l'état du terrain que nous avons évacué. Quelques-uns d'entre nous ont la curiosité de risquer un coup d'ceil là-bas. Sur le haut de la première colline — là où étaient nos canons — les grandes sondes éblouissantes montrent une ligne d'agitation. On entend des bruits de pioches et des coups de maillet.

Ils ont arrêté leur avance, Ds s'organisent là. Us creusent leurs tranchées et plantent leurs r^eaux de fils de fer^ — qu'il faudra reprendre un jour. Nous regardons cela, étalés sur le ventre, ou à genou^c ou assis en contre-bas, avec nos fusils vides à côté de nous.

Margat réfléchit, hoche la tête et dit :

— Des "fils de fer les auraient arrêtés tout à l'heure. Mais nous n'avions pas de fils de fer.

— Et des mitrailleuses, donc 1 Mais où étaient-elles, nos znitrailleuses?

On a nettement l'impression qu'il y a eu une faute #nonue de commandement. Imprévoyance : les reniaris n'étaient pas là : on n'avait pas pensé aux renforts. Il n'y avait pas assez de canons pour barrer le passage, ni assez de munitions d'artillerie ; nous avons vu de nos yeux les deux batteries cesser le tir en plein© action : on n'avait pas pensé aux obus.

Dans toute una zone, à perte de vue, il n'y avait pas de travaux de défense, pas de tranchées : on n'avait pas pensé aux tranchées.

C'est visible, même pour nos yeux simples de simples soldats.

— Qu'y faire I dit l'un de nous. C'est les chefs.

•On le dit, on le répéterait si on n'était pas redressés et emportés dans la bousculade d'un nouveau départ» et jetés à des préoccupations plus immédiates et plus importantes.

On ne sait pas où on est.

On a marché toute la nuit. Plus de fatigue encore nous plie l'échiné, plus d'obscurité bourdonne dans nos têtes. On a suivi lôrlit d'un vallon. On a retrouvé des tranchées, puis des hommes. Les ruelles — qui s'écrasent et s'évasent, avec leurs sacs de terre gras qui fondent, leur étais qui pour» rissent comme des membres, *-* se déversent en des poches plus larges où règne de ragitati<tti : des postes de commandement ou des postes de secours. Vers minuit nous avons aperçu, dans la ligne d'or d'une porte entr'ouverte d'abri, des officiers attablés devant une table blanche : une nappe ou une carte. Un cri : <t Ils ont de la chance I » Les officiers de compagnie s'exposent au danger ccHnme nous, mais seulement dans les assauts et les relèves : nous, nous souffrons long*' temps. Ils n'ont ni la veille au créneau, ni le sac, ni la oor^ vée. Ce qui dure est plus grand.

Puis les murailles aux dalles flasques, les caves béantes ont recommencé. Le matin se lève, long et étroit comme notre destinée. On distingue dans les trous des formes de dormeurs ou des hommes qui griffonnent sur leiu^ genoux la lettre d'adieu quotidienne. On aboutit à, un carrefour plein de monde. Une puanteur me prend à, la gorge; quelque fosse où les rues suspendues dans la terre évacuent leurs ordures. Non : on voit des civières rangées; elles sont vi* vantes, gonflées chacune d'un mort. Il y a là, une tœote de toile gtise qui claque comme un drapeau, et sur ottte mjx* raille palpitante, l'aube édaire une Qf^ di iMmg»

Parfois, d'une hauteur d'où l'œil se déterre. J'entrevois an loin des tracés géométriques, si confus, si déserts de distance, que je ne sais pas si c'est notre pays on l'autre : même quand on voit, on ne sait pas. Le regard s'use à regarder. On ne voit pas, on estimpuissantàpeupler le monde. Nous n'avons, tous» de commun que des yeux de soir et une âme de nuit.

Et toujours, toujours, d^ns les tranchées aux parois ruisselantes oonune des vagues, aux relents de chlore et de soufre, des enchaînements de soldats avancent sans fin, à la remorque les uns des autres. Us vont le plus vite qu'ils peuvent, comme si les muiaiUes allaient se refermer sur eux. Ils sont courbés comme s'ils montaient toujours, tout noirs sous les sacs colossaux qu'ils portent sans arrêt d'un lieu à un autre lieu, ainsi que des rochers d'enfer. Nous remplissons instant par instant la place des multitudes abolies qui ont passé là comme le vent ou sont restées là comme la terre.

On fait halte dans un entonnoir. On s'accote du dos aux parois en appuyant son sac aux aspérités qui les hérissent. Mais on a tâté les choses qui sortent de la terre, et on a senti que ce sont des genoux, des coudes et des têtes. Un jour, ils ont été enterrés là, puis les jours qui suivent, peu à peu les déterrent. A l'endroit où j'étais et dont je me suis brusquement et pesamment reculé avec toute ma ferraille, un pied sort d'un corps souterrain» et dépasse. On. essaie de l'écarter, il est durement incrusté ; pour le faire disparaître, il faudrait casser le cadavre d'acier. Je regarde ce morceau de mort. La pensée, sans qu'on puisse l'arrêter, est attirée par ce corps horizontal qu'écrase le monde ; elle entre dans le sol avec lui et lui sculpte une forme. Sa figure... QueUe expression suinte et se décompose au fond du noir de la terre, au sommet de cette dépouille 1 Ah 1 on entrevoit ce qu'il y a sous les champs de bataille. Partout dans la spacieuse paroi, des membres, des gestes noirs et boueux; c'est une grande ébauche, un bas-relief de glaise qui se dresse en hauteur devant les yeux. C'est la porte de l'enfer ; oui, c'est l'entrée du dedans dé la terrç.

OUVAS-TU? ^ 151

Pour venir ici, tout en marchait j'ai dormi. Maintenant, j'ai rillusion d*être caché dans cette petite cave, emboîté contre la courbe de la voûte. Je ne suis plus que ce doux cri de la chair : dormir. Comme je commence à somnoler, à me peupler de rêves, un homme entre. Il est sans armes, et furette avec le point blanc, blessant, de sa lampe électrique. C'est le planton du colonel. Il dit à notre adjudant, dès qu'il l'a découvert :

— Il faut six hommes de corvée.

La masse de l'adjudant se soulève, bâille :

— Butoire, Vidame, Margat, Termite, Paulin, Rémus ! commande-t-il en se rendormant.

On sort de la cave et, plus lentement, de la somnolence. On se trouve debout dans une rue de village. Mais dès qu'on touche l'air libre, des rugissements éblouissants pré/ cèdent et suivent la poignée d'hommes que nous sommes, nous montrant brusquement les uns aux autres. On se jette, comme une meute, à tâtons, dans la première porte ou le premier trou béant, et il y en a qui crient a qu'on est repérés, qu'on est trahis»!

Après la corvée de portage, on rentre. Je m'installe dans mon coin, plus lourd, plus défait, plus enseveli au fond de tout. Je conamençe à dormir, à m'en aller de moi-même bercé par une voix qui cherche en vain depuis combien de jours on est partis et répète les noms des nuits : jeudi, vendredi, samedi... — quand l'homme à la lampe aiguë revient, réclame une équipe, et que je repars avec les autres. Et il en est ainsi une troisième fois encore. Aussitôt que nous sommes sortis, la nuit qui semble nous guetter, envoie une rafale avec sa tonitruante démolition d'espace ; elle nous disperse, puis on s'attire et on se rejoint dans l'ombre. On porte des madriers, deux à deux, ensuite des piles de sacs qui aveuglent les porteurs d'une poussière plâtreuse et les font vaciller comme des mâts.

Puis enfin, la dernière fois, la plus terrible, ça a été le 91 de fer : le fil-brun. Chacun de nous reçoit entre les main?

un grand cerceau de fil enrotilé, qui est aussi haut que lui, et qui pèse une tren^ine de kilos. Quand on la porte, cette roue souple s'étire comme une bête ; et elle danse au moindre mouvement, pétrit la chair de l'épaule et bat les pieds. La mienne essaye de se cramponner à moi, de m'arrêter et de me jeter par terre. Avec cette chose, anim.ée d'une lourdeur malfaisante et de puissants mouvements barbares, je traverse les ruines d'une gare, pierres et poutres» On escalade un talus qui glisse et qui se dérobe •— et làdessus, on se débat douloureusement» on tire, on pousse le fardeau rebelle et acharné. C'est impossible à atteindre, ce sommet qui recule. On l'atteint pourtant.

Ah ! je suis un homme normal : je tiens à l'existence et j'ai le sentiment du devoir. Mais à ce moment-là, j'ai appelé du fond du cœur la balle qui m'aurait délivré de la vie.

On rentre, les mains vides, en une sorte de sinistre bienêtre. Je me rappelle qu'en rentrant, un voisin m'a dit, ou a dit à un autre :

— Les plaques de tôle ondulée, c'est pire.

Au point du jour, on est obligé d'arrêter les corvées, bien que les hommes du génie s'exclament devant ks masses de matériel qui boudent inutilement le dépôt» On dort de six heures à sept heures du matin. Dans les dernières traces de la nuit, on émigré de la cave comme des hiboux.

— Et le jus? demande-t-on.

Il n'y en a pas : les cuisiniers ne sont pas là, ni l'ordinaire. On répond :

— En avant 1

Dans le matin dur, blême, écœurant» nous apparaissent, aux abords d'un village, des jardins qui n'ont plus forme humaine. Tout le terrain est brûlé, noyé, les murs semés partout comme des os. A la place des cultures, on voit, dans les flaques et la boue, se moirer, se barbouiller les ombres jaunâtres et rayées des soldats. La guerre salit la campagne comme les figures et comme les âmes.

Notre compagnie s'ébranle, grise, blanchâtre^ démolie» dans la lassitude infamante. On s'arrête devant un hangar.

ou VAS-TU? 153

•^ Oux qui sont fatigués peuvent lAîâsor leur ëac, conseille le nouveau sergent, ils le retrouveront ici.

— Si on laisse son sac, c'est qu'on va attaquer, dit un ancien.

n dit cela, mais il ne sait pas.

Un à un, sur le sol charbonneux du bangar, les sacs tombent, comme des corps. Quelques hommes pourtant se méfient et préfèrent garder leurs sacs : en toutes circonstances, il y a toujours des «jcceptions.

En avant ! Les mêmes cris nous remettent en mouvement. En avant ! Allons, debout 1 Allons, marchez 1 Surmontez votre chair rebelle, inerte, levez-vous du sommeil comme d'un cercueil, recommencez^vous sans cesse, donnez tout ce que vous pouvez donner, en avant, en avant ! Il le faut. C'est UA intérêt supérieur, une loi d'en haut. On ne sait pas ce que c'est. On ne sait que le pas qu'on fait, et, même le jour, on marche dans la nuit. Et puis, on n'y peut rien. C'est fini de la vague pensée et des petites volontés qu'on avait, au 'temps où on s'occupait de soi. Plus moyen d'échapper aux événements et aux rouages, plus moyen de se détourner de la fatigue, du froid, du dégoût et de la douleur. En avant I II le faut tL'ourcigandu monde pousse droit devant eux ces aveugles terribles qui t&tonnent avec leurs fusils.

On a traversé un bois, puis on s'est renfoncé dans la terre. Dans un boyau, on est pris en enfilade par des tirs. C'est terrible de passer en plein jour dans ces boyaux d'accès perpendiculaires aux lignes et où on est en vue d'un bout à l'autre. Des soldats soiit fmppés et tombent. Il y a de légers remous et de brefs engorgements aux endroits où ils plongeyt. Les autres, un instant arrêtés devant la barrière parfois encore viviuite, regardent en sourcillant dans la direction giande ouverte de la mort, puis ils disent :

— Ben quoi, allons^y puisqu'il le faut. Oust, avance I Ils livrent leurs corps tout entiers. Leurs corps chauds

fue le froid aigu et le vent, et la mort invisible toucheat

comme des mains de femmes. Ces contacts entre les créa tures et les forces, ont quelque chose de charnel, de virginal et de divin.

On m'a fait aller dans un trou d'écoute. Pour y parvenir, j'ai dû me faufiler en me pliant, dans une sape basse tout encombrée... Les premiers pas, je prenais des précautions pour ne pas marcher sur l'encombrement, puis il a fallu le faire, et j'ai osé. Mon pied tremblait sur les masses dures et souples qui peuplaient cette sape.

Sur le bord du trou — au-dessus duquel s'élevait jadis une route, ou peut-être même une place — un tronc d'arbre coupé près du sol s'érigeait, bas comme une stèle. Ce spectacle m'arrêta quelques instants, et mon esprit, amolli sans doute par mon dénuement physique, s'apitoya devant cette espèce de tombe d'arbre I

Deux heures après, j'ai rejoint la section dans sa fosse. On demeure là. La canonnade redouble. Le matin passe, puis l'après-midi. Puis c'est le soir.

On nous fait entrer dans un large abri. H paraît qu'une attaque se déclanche quelque part. De temps en temps, on va voir, par une brèche pratiquée entre des sacs de terre si décomposés et si suintants qu'on dirait qu'ils ont vécu, — dans un petit carrefour hivernal et triste. On consulte le ciel pour déterminer les directions de la tempête. On ne peut rien savoir.

Les tirs d'artillerie éblouissent puis bouchent la vue. Les cieux font un tumulte de lames. Des monuments de fer se disloquent et s'écroulent dans les airs au-dessus de nos têtes. Sous le ciel, noir comme avant la pluie, les éclatements jettent des ensoleillements livides dans tous les sens. D'un bout à l'autre du monde visible, les champs bougent, descendent et fusent, et l'immensité trébuche autant que la mer. Explosions monumentales à l'est, rafale au sud ; au zénith, rangée de shrapnells pareils à des volcans sang bases.

"Les fumées qui passent, et aussi Theure qui passe assombrissent l'enfer. Nous venons, à deux ou trois, risquer notre figure à la fente de terre, et nous regardons autant pour nous appuyer sur la terre que pour voir. On ne voit rien, rien sur l'étendue infime, pleine de pluie et de soir, sur laquelle s'effilochent et se mêlent les nuages du ciel, et les nuages qui sortent de la terre.

Puis, dans la pluie oblique et la grisaille sans limites, on voit un homme, un seul, qui s'avance, la baïonnette en avant, comme un spectre.

On regarde cet être informe, cette chose, quitter nos lignes et s'en aller là-bas.

On n'en voit qu'un — peut-être y a-t-il, à sa gauche, l'ombre d'un autre.

On ne comprend pas, puis on comprend. C'est le bout de la vague d'assaut.

A quoi peut-il bien penser, cet homme seul sous la pluie comme un excommunié, qui s'en va, debout, en avant, dans l'espace changé en une machine hurlante I Â la lueur d'une cascade d'éclairs, j'ai cru voir son étrange visage monacal ; puis, j'ai mieux vu : un visage d'homme ordinaire, emmitouflé dans un cache-nez.

— C'est un type du 150*, non du 129», balbutie une voix qui est à côté de moi.

On ne sait pas, sinon que c'est le bout de la vague d'assaut.

Quand il a disparu dans les tourbillonnements, de loin un autre le suit, puis un autre. Us passent là, séparés, solitaires, espèces d'envoyés de mort, sacrificateurs et sacrifiés. Leurs capotes s'éploient. Et nous, nous nous serrons les uns contre les antres dans notre coin de nuit, et nous nous poussons et nous haussons avec nos muscles rouilles, pour voir ce vide et cm grands soldats espacés.

On rentre dans l'abri, qui est plongé dans l'ombre. La voix du motocycliste s'y impose, au point qu'on croit voir miroiter sa carapace noire. Il décrit la ribouldingue de Bordeaux, en septembre, quand le gouvernement y était; i)

raconte le*? fêtes, les orgies, les dépenses — etîl y a presque un accent de fierté dans la voix du malheureux qui évoque d'un seul coup tant de fêtes fastueuses, qu'il a touchées des yeux. Mais on se tait à cause du fracas du dehors. Notre guitoune tremble et craque. C'est Un barrage — le barrage contre lequel ceux que nous avons vus sont partis lutter corps à corps... Un coup de foudre, tombé juste à Tofifice, a lancé une illumination sur nous tous, a éclairé sur chacun l'émotion suprême et la croyance que tout était fini î L'un est grimaçant, comme un malfaiteur surpris, un autre ouvre d'étranges yeux désappointés, un autre bouge sa tête dolente et battante, en proie à l'amour de dormir, un autre, accroupi, le front dans ses mains, forme un enchevêtrement sombre. Nous nous sommes vus : redressés, assis ou crucifiés dans cette seconde de plein Jour qui est venue dans le fond de la terre ressusciter notre ombre.

A un instant où le canon reprend haleine pat hasard, une voix, à l'entrée, nous appelle :

— En avant f

— On y restera, c*coup-cl, grondent les hommes.

Ils disent cela, mais ils ne le savent pas. On sort, dans un chaos de fracas et de flammes.

— Vous feriez bien de mettre vos baïonnettes, dit le sergent. Allons, baïonnette au janon.

Le temps d'ajuster l'arme à l'arme ; on court pour rattraper les autres.

On descend. On monte. On piétine, on avance — comme les autres. On n'est plus dans la tranchée. ,

— Baisse2-vous, agenouillez-vous.

On s'arrête, on s'agehouille. Une fusée nous perce de son regard insoutenable.

A la lumière de la fusée, on ^^oit, à quelques yad dtvant nous, une tranchée béante. On allait tomber dedans. Elle est immobile, vide... Non, elle est peuplée... Si, elle est vide. Elle est pleine d'une file de veilleurs tuéi. La rangée d'hommes saillissait de la terre, sans doute, lorsque l'obus a éclaté et a frappé Iw figures. On voit, dans le balançant J*ayoû

OV TA8-TUIf m

t)ll^nc, qu« h fou4ro a défonce les front« et le« tempes, ôté lo6 cbairs dç la iace^ et il ne reste, au-dessus du uiveau du monstrueux champ de bataille, que des têtes e£Eroyablement asymétriques'; l'une est cassée et brouillée ; l'autre émerge comme un pic, toute une moitié écroulée dans le néant. A la fin de la fangée, le ravage a été moindre, les yeux seulement sont çrev^. I-es têtes de marbre aux orbites creuses regardent devant elles avec de l'ombre desséchée. Les plaies profondes et ténébreuses des iaces font des effets de grottes et d'entomioirs. de grands trous de terre bouleversés, des effets lunaires ; et des étoiles de boue sont plaquée* sur les figures aux endroits où elles rayonnaient.

On a enjambé cette tranchée. On marche plus vite, sans plus s'occuper maintenant des fusées qui, au milieu de nous qui né" savons rien, disent : • Je sais •, et « Je veux ». Tout est changé, des habitudes et des lois ; on marche à découvert, debout, en pleins champs. Alors, je comprends brusquement ce qu'on nous a caché jusqu'au dernier moment : Nous allons à l'assaut I

Oui, la contre-attaque s'est engagée sans qu'on le sût... Je m'applique à suivre les autres. Pourvu que je ne sois pas tué comme les autres ; pourvu que je sois préservé comme les autres! Mais si je suis tué, tant pisr

Je me porte en avant. Mes paupières sont ouvertes, mais je ne regarde rien; de confuses images s'impriment dans mes yeux fixes. Les hommes, autour de moi, font comme des flots étranges; des cris s'entre-croisent ou descendent. Les coups mettent sur les talus fantastiques de la nuit, des sursauts et des éclairs. La terre et le ciel sont bondés d'apparitions, — et de la dentelle d'or de piquets incendiés se déploie.

Un homme se trouve devant moi, un homme à la tête enveloppée d'un linge.

Il vient de l'autre sens. Il vient de l'autre paysl II me cherchait, je le cherchais. Il est tout près; brusquement il est sur moi.

La peur qu'il me tue ou bien qu'il m'échappe — je ne sais pas — me fait jeter un effort désespéré. Ouvrant mes mains

qui lâchent le iusil, je le saisis. Mes doigts s'enfoncent danf son épaule, dans sa nuque — retrouvant, avec une joie débordante, la forme étemelle de la charpente hnmaine. Je le tiens par le cou de toute ma force» et au delà de toute ma force, et nous frissonnons de mon frisson.

n n'a pas eu aussi vite que moi l'idée de lâcher son fusil. Il cède, s'efEondre. Je me cramponne à lui comme si c'était le salut. La parole dans sa gorge fait un bruit de chose. Il agite une main qui n'a que trois doigts, et que j'ai vaa distinctement se profiler sur les nuages comme une fourche.

Au moment où il vacille dans mes bras en résistant à la mort, un coup de tonnerre l'a frappé au dos. Ses bras retombent, sa tête, violemment, plie en arrière, mais soo corps se jette sur moi conune un projectile, comme on souffle surhumain.

J'ai roulé à terre; je me remets debout, et tandis que j'essaie à la hâte de me retrouver moi*même, je sens un léger choc à la ceinture. Qu'est-ce donc? Je marche en avant toujours en avant, avec mes mains vides. Je vois les autres passer, passer devant moi. Moi, je n'avance plus. Soudain, je tombe par terre.

KIV

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