RUINES
Je tombe à genoux, puis je m'étends. Je fais ce qu'ont lait tant d'autres. '
Je suis seul sur la terre, face à face avec la boue, et je ne peux plus remuer. Autour de moi s'abat le tâtonnement effroyable des obus. L'ouragan rauque qui ne me connaît pas veut pourtant trouver l'endroit où je suis I
Puis la bataille s'en va, et cet éloignement est déchirant. Malgré tous -mes efforts, le^ bruit de la fusillade s'efEace, je suis seul; le vent soufre, je suis nu.
Je vais rester cloué au sol. Me cramponnant par terre, plongeant mes mains dans le fond de la mare, jusqil^aux pierres, je tourne un peu le cou pour voir l'énorme fardeau que supporte mon dos. Mais non : je n'ai que l'inimensité sur moi.
Mes regards rampent. Devant moi, des choses ténébreuses s'enchaînent, et semblent se saisir ou s'embrasser. Je regarde ces noirceurs qui me bouchent l'horizon comme des collines et qui imitent des gestes et des hommes. La multitude écroulée là m'enferme dans ses ruines ; je suis muré par ceux qui sont couchés, comme avant, j'étais muré par ceux qui étaient debout.
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Je ne souiSre pas. Je suis d'un calme extraordinaire; Je suis ivre de calme. Sont-ils morts, tous ceux-ci? On ne sait pas. Les morts sont des spectres de vivants, mais les vivants sont des spectres de morts. Quelque chose de chaud me lèche la main. La masse noire qui me surplombe frémit. C'est un cheval échoué dont le grand corps se vide, et dont le sang coule comme de pauvres coups de langue sur ma main. Je ferme les yeux et, ébloui, je pense à une fête du passé, et je me souviens d'avoir vu, dans le décor d'opéra d'une forêt, à la fin d'une chasse, un animal-enfant qui ruisselait au milieu de la joie de tous.
Une voix parle à côté de moi.
Sans doute — car je ne peux pas voir jusqu'en haut des nuages escarpés, jusqu'à l'orifice du ciel — la lune s'est dévoilée. Ce jour blanchissant fait briller les cadavres comme des tombeaux.
J'essaie de trouver la voix basse. Deux corps sont l'un sur l'autre. Celui du dessous est gigantesque car ses bras sont rejetés en arrière dans un geste d'ouragan; ses cheveux épars et durs, lui posent une couronne démolie. Ses yeux sont opaques et glauques comme deux crachats, et son immobilité est plus grande que tout ce qu'on peut rêver. Sur l'autre, le rayon astral fait scintiller des points et des lignes et argenté de l'or.
C'est lui qui parle à mi-voix, sans fin. Mais bien qu*il parle bas comme un ami, il dit des mots sans suite. Il est fou ! Je suis abandonné par lui! N'importe, je me traînerai d'abord jusqu'à lui. Je le regarde encore. Je me secoue, je cligne des yeux pour le regarder mieux. Il porte sur son corps un uniforme maudit!
Alors, avec un sursaut, et la main en grifîe, Je me tends vers la proie brillante pour m'en emparer. Mais il m'est impossible de m'en rapprocher : il semble que je n'ai plus de corps. Il m'a regardé. Il a reconnu mon uniforme, s'il est reconnaissable, mon képi, si je l'ai. Il a peut-être reconnu le sceau indélébile de ma race que je porte imprimé dans mes traits. Oui, sur ma figure, il a reconnu cette marque.
RUISrES IM
Un rellert de hahxe a comme effacé sa figare qne }'8vais vue éclore si près de moi. No» denx âmes font on efiorf éperdu pcmr nous jeter Ttin sur l'antre. Mais non s ne pouvons pas plus nous frapper que nous séparer.
Mais m'a-t'il va ? Je ne sais plus. Il est remné pAT la iièvr: comme par le vent ; il est étoufié par le sang. Il se débat, es cela me fait voir lés ailes abattues de son manteau noir.
Tout près, des blessés ont crié, et, plus loin, on dirait qu'ils cbantent, au de^ des piquets bas tellement tordus et crispés qn'ils ont l'air décapités.
Il ne sait pas ce qu'il dit. Il ne sait même pas qu'il parie, et que sa pensée sort. Dans la nuit que de soudains éclats déchirent en haillons et qui s'emp^i mi hasard de paquets d'édairs, c'est son délire qni m'entre daûs la tête* Il murmure que la logique a des chaînes terribles et que tout se tient. Il profère des phrases d'où des mots clairs jaillissent comme les brusques lueurs éparses qu'on comprend dans les hymnes : Bible, histoire, majesté, folie. Pais il crie :
— ' Il n'y a au monde que la gloire de l'Empire.
Ce cri secoue des redis qui étaient immobilee. Et mot, comme un écho invincible, je crie :
— Il n'y a que la gloire de la France I
Je ne sais si j'ai réellement crié et si nos paroles se sont heurtées dans la nuit épouvantable.
Sa tête est toute nue. II a porté sa main à sa figure et y a laissé un signe. Il a un col de fourrure d'où sort son cou mince et son profil d'oiseau. Ce sont des espèces de bijoux qui brillent sur sa poitrine. Il me semble que tout autour, dans les cerveaux, dans les poumons des sombres prisonniers qui noas emprisonnent, le silence se creuse, et qu'on l'écoute.
n divague plus fort, comme s'il portait un secret étoaâant ; il évoque des multitudes, et toujours des multitudes. Il est obsédé par les multitudes ; « Les hommes, les hommes ! » dit-il. Quelques bruits de soupirs affreusement don«^ des confidences qui s'échangent sans le vouloir, caressent le sol. Par instants, il y a un écroulement an ciel dans la lumière^ et ce coup de soleil instantané change chaque lois, hHou sa direction^ la forme ée la plaine. Pttie
la nuit reprend tout, à travers le roulement des échos.
— Les hommes, les hommes l
— Ben quoi, les hommes? fait subitement une voix goguenarde qui tombe là comme une pierre.
— Il ne faut pas que les hommes se réveillent, contînne d'un accent sourd, hébété, l'ombre qui brillait.
— Sois tranquille t dit la voix ironique, qui à ce moment me terrifie.
Plusieurs corps se soulèvent sur leurs poings dans l'ombre, — je les vois, à leurs gémissements lourds, — et regardent autour d'eux.
L'ombre se parle et répète sa parole de fou :
— Il ne faut pas que les hommes se réveillent.
La voix, qui, en face, chavire et rit, et se gonfle d'un râle, reprend :
— Sois tranquille.
Là-bas, dans l'hémisphère de nuit, glissent des comètes qui mêlent leurs cris de machines et de hiboux et leurs entrailles flamboyantes. Le ciel retrou vera-t-il jamais la paix immense du soleil et l'azur sans tache I
Un peu d'ordre, de lucidité me reviennent dans l'esprit. Alors je me mets à penser à moi.
Vais-je mourir, oui ou non? Où donc suis-je blessé? Je suis parvenu à regarder mes mains, une à une ; elles ne sont pas mortes, je n'ai rien vu dans leur ruissellement noir. C'est extraordinaire d'être immobilisé comme cela sans savoir par où ni comment. Je ne puis plus ici-bas que lever un peu les yeux sur le bord du monde où j'ai roulé.
Soudain je suis poussé par un mouvenaent que^fait le cheval sur lequel je repose. Je vois qu'il a tourné sa grande tête de côté, et que, tristement, il mange dp l'herbe. Ce cheval qui a du blanc dans la crinière, je l'ai vu. naguère au milieu du régiment, se cabrer et hennir comme les vrais chevaux de bataille, et maintenant, fracassé quelque patt, il est muet comme le sont les vrais malheureux. Encore une fois, j'évoque le petit du cerf égorgé sur son tapis de pourpre fraîche, et l'émotion que je n'ai pas eiM dans ce jour du