‹ Clarté; romanChapitre 17 sur 32 · RUINES · texte numérisé non relu

RUINES

passé remonte à ma gorge. La bête est rinnocence en persomie. Ce cheval est comme un enfant énorme, et si on voulait montrer face à face l'innocence de la vie, il faudrait figurer non un petit enfant, mais un cheval. Mon cou fléchit, et je pousse un gémissement, et ma face tâtonne sur le sol.

Le soubresaut de l'animal m'a changé de place et versé sur le flanc, plus près encore del'homme qui parlait. Celui-ci se détend, se couche sur le dos. H présente ainsi son visage comnie un miroir à la pâleur lunaire, et montre hideusement qu'il est blessé au cou. Je sens qu'il va mourir. Ses paroles ne sont plus guère que des bruissements d'ailes... Il a dit des choses incompréhensibles sur un peintre espagnol et des portraits immobiles dans des palais : l'Escurial, l'Espagne, l'Europe... Soudain, il repousse avec violence des êtres qui sont dans son passé.

— Arrière, les rêveurs I dit-il plus fort que le ciel orageux où les flammes sont sombres comme du- sang, plus fort que les éclairs qui tombent et le vent déchirant, plus fort que toute la nuit qui nous ensevelit et qui pourtant continue à nous lapider.

Il est pris d'une fureur qui, dans l'ombre, met son âme à nu comme sa gorge.

— La vérité est révolutionnaire, halette la voix nocturne. Arrière, les gens de vérité, ceux qui jettent le désordre dans l'ignorance, ceux qui sèment les paroles, qui sèment le vent ; les inventeurs, arrière ! Ils apportent le règne des honmies I... Mais la multitude les hait et se moque d'eux !

n rit, comme s'il entendait rire la multitude. Et autour de nous, un autre éclat de rire convulsif grandit démesurément au sein de la plaine noire.

— Qu'est c'qu'il raconte, c'ui-là encore !

— Laisse-le tranquille. Tu vois bien qu'i' sait p'usc' qu'i' dit.

— Ah là là !

Je suis si près de lui que seul je recueille le reste de sa voix, et il me crie tout bas :

-—J'ai confiance dans le goufEre du peuple.

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'in! '

Je n'ai pas changé de place. J'ouvre les yeux. Ai-je dormi ? Je ne sais pas. Il y a maintenant de la lumière calme. C'est le soir ou le matin. Seuls, mes bras peuvent trembler. Je suis enraciné comme un buisson tordu. Ma blessure? c'est elle qui me colle à la terre.

Je parviens à redresser ma figure, dont les vagues mouillées de l'espace viennent assaillir les yeux. Je découvre patiemment dans la pâleur terreuse qui mélange tout, dans Teau qui descend et l'infini sale, des épaules de brouillard, des angles nuageax.de couder, des déchirements de mains. Je découvre la ronde immobile qui m'enferme ^ des faces traînent par terre, sales comme des pieds, ou, tendues à la pluie, contiennent comme des vases, des larmes croupies.

Une figure, de tout près, me regarde d'un air triste, penchée sur le c6té. Elle émerge du bas du monceau, comme une bête. Les cheveux retombent semblables à des clous. Le nez est un trou triangulaire où poin e un peu de la l^nchcur du marbre humain. Il n'y a plus de lèvres et les deux rangées de dents apparaissent comme des lettres. Les joues claires sont semées d'une moisissure de barbe. Ce corps n'est que boue et pierres; cette face, devant la mienne, n'est plus qu'un miroir profond.

Tout antoar, les capotes noircies d'eaa couvrent et

habillent la terre entière.

Je cherche, je cherche.. •

Je suis glacé par une masse où je suis appuyé ; mon coude s'y enfonce. C'est le ventre du cheval ; sa jambe raidie barre obliquement le cercle étroit d'où mon regard ne peut pas dérailler. Ah I il est mort... Il me semble que ma poitrine est vide et pourtant j'ai un retentissement au ccBur. Ce que je cherche, c'est la vie.

Au loin, le ciel résonne, et chaque coup sourd vient me pousser l'épaule. Plus près, des obus tonitruent lourdement. Sans les voir, je vois le reflet iauve que répand leur flamme et aussi l'ombre brusque jetée par leur nuage d'ordures. D'autres ombres vont et viennent par terre autour de moi : alors, j'entends dans l'air des plongées de battements d'ailes et des cris si sauvages que je sens qu'ils me fouillent la tête.

La mort n'est pas encore morte partout. Des points, des surfaces résistent encore et bougent et crient, sans doute parce que c'est l'aurore. A un moment, le vent a balayé une fanfare assourdie. U en est qui brûlent encore dans, l'incendie invisible de la fièvre, malgré les durées glacées qu'ils ont traversées. Mais le froid les pétrit. L'immobilité des choses s'introduit en eux, et le vent qui passe se vide.

Les voix sont usées j les regards se soudent aux yeux. Les plaies sont étanchées ; elles ont fini. Il n'y a que les pierres et la terre qui saignent. J'ai vu en ce moment des morts entr'ouverts, encore tièdes, fumer, sous le matin ruisselant, comme les décombres obscurcies d'un village. Je regarde planer cette respiration morte des morts. Les corbeaux tourbillonnent autour de la viande nue avec leur claquement d'oriflamme et leur cri dé guerre. J'en vois un qui trouve des rubis brillants sur la gangue noire d'un pied ; un qui, tumultueusement, s'approche d'une

bouche comme si elle l'appelait. Parfois un mort fait un mouvement pour tomber plus bas. Ils n'auront pas plus de sépulture que s'ils étaient les derniers hommes.

H y a une présence dressée que j'entrevois, tout près, tout près, et que je veux voir. En faisant effort avec mon coude sur le corps ballonné du cheval, je parviens à modifier la direction de ma tête et du couloir de mes regards. Alors, tout d*un coup, j'ai découvert au loin toute une. nouvelle population d'hommes de bronze cabrés, dans des habits pourris ; mais surtout, dressée sur des genoux plies, une capote grise, laquée de sang et creusée, d'un grand trou autour duquel s'agglomère une corbeille d'épaisses fleurs carminées. Je soulève lentement le fardeau de mes yeux pour explorer ce trou. Dans les chairs bouleversées aux couleurs changeantes et à l'odeur si forte qu'elle met dans ma bouche un goût fade, au fond d'une cage où deos croisés sont noirs et rouilles comme des barreaux de fer, il y a quelque chose : quelque chose d'isolé, de sombre et de rond. Je vois que c'est un cœur.

Posés là je ne sais comment (car je ne vois pas jusqu'en haut du corps), le bras, la main. La main n'a que trois doigts, une fourche... Ah ! j'ai reconnu ce cœur I C'est celui que j'ai tué. J'ai crié vers l'homme approfondi, vers l'homme surhumain — prosterné sur la boue devant lui à cause de ma défaite et de ma ressemblance. Puis mes yeux se sont baissés, et j'ai vu, sur les bords de la plaie infinie remuer des vers J'étais tout près de ce remuement. Ce sont des vers blans châtres dont la queue ^est pointue cbnune un dard ; ils se courbent et se détendent, tantôt en forme d'i, tantôt en forme d'u. La perfection de l'immobilité est dépassée. Le matériel humain est émietté dans la terre pour une autre destination.

Celui-là, je le haïssais, lorsqu'il avait sa. forme et sa chaleur. Nous étions étrangers et fait '> priir nous détruire. Mais il me semblo, en face de ce cœnr bleuissant, encorg

^^ttaaW à, ses çprcie^ rouges, jq^^ je çpmprencîs Ja yalegir 4f h vie. Elle aç compr.enfd de force comme une caresse; il me semble qwia je vois pombien de temps, 4e souy^iirs et d'êtres il avait fallu, là,-bas, pour composer cette destinée — tandis que je reste, sur un point de la plaine, devant lui comme une veilleuse. J'entends la voix que sa chair exhalait quand i} vivait encore un peu, quand mes mains féroces tâtaieiit à travers lui le squelette que nous avons tous. Il prejx4 toutp la place. Il est tr^p die choses 4 la fois. Comment peut-il y ayoii-, da?^ i© pio»de, des mondes? Cette idée fixe dévaste tout.

... Ce parfum de tul>éreusç, c'est l'exhalaisou de la pourrjtifre. Par terre, je vojç des cprt>eaux de près, cpnc^me des poulçs.

Moi 1 Je pense é, moi, à, tout tse que je suis. Moi ! ma maisoR, mes heures, et le passé, et l'avenir pareil au passé 1 £t à cet instant-lÀ, je sens pleurer en moi, se traînant sur quelque détail ancien, un regret tragique et neuf de mourir, un besoin d'aveu chaud encore daas la pluie et le £r<Âd, de m'enfermer en moi malgré l'espace, de me retenir, de vivre. J'ai pleuré : j'ai senti sur mes joues mjMi âme qui saignait. J'ai appelé au secours, puis je suis demeuré haletant, guettant la distance dans l'attente éperdue... Les brancards! Je crie, je ne m'entends pas; mais si les autres m'entendaient !

Maintenant que j'ai fait cet effort, je n'en peux plus faire d'autre, et ma tête reste là, à, l'entrée de cette plaie grande ^ comme un monde.

Il ii'y a plu§ rieu.

Jl y ft pourtant çeîui-là... Il était éte^du comme un mort. Mai?, tout d'un çQup, à trçiVêrs ses yeu? clos, il ^ souri I Celui-là reviendra sang doute ici-bas,, et quelque chose en moi l'a remercié de sou mir^-cje.

Et il y avait celui-là encore, que j'ai vu mourir. Il élevait ça main qui ^& uoyait. Enfoui au fond des autres, il ne vivait, il n'appelait, et ne voyait plus que par cette main. A un doigt t)riUait uft^ ^jauçe qui me racontait une espèce d'histoire, "

APPARÏTION^ iW

Quia84 0a main s'est figée en tremhUni et est devenue une plante morte avec cette fleur d*or, j'ai senti un commencenient d'adieu monter en moi comme un sanglot. Mais il y en a trop pour qu'on sacbe ks regretter. Combien y en a-t-il dans toute cette plaine-ci? Combien, combien y en a-t-il dans tout ce moment-ei? Notre cœur n'est fabriqué que pour un cœnr à la fois. On s'use à regarder tout. On dit bien : ■ Il y a les autres •, mais ce n'est qu'une parole. Tu ne sauras pas ; tn ne sauras pas.

Le froid et la stérilité s<mt descendus sur tout le corps de la terre. Plus rien ne bouge, que le vent chargé d'eau froide, les coups de canon enveloppés dans l'infini, les corbeaux, et la pensée qui roule emmurée dans ma tête.

Ils sont enfin iipmobiles, ceux qui marchaient toujours, ceux pour qui l'espace était si grand I On voit, reposant sur la terre» leurs pauvres mains, leurs' pauvres jambes, leurs papvres dos. II9 sont enfin tranquilles. Les obus qui leç éclaboussent ravagent un autre monde. Ils sont dans l'étemelle pai^c*

Tous est oomotmaé, tout a abouti là. C'est Ih, en ce cercle étroit comn^ un puitç qpe s'est arrêtée, de cercle en cercle, la descente anx fonds furieux de l'enfer, dans les lentes tortures^ et la fatigiie inexorable et les rayonnements de la tempête. Nous gommes venus ici parce qu'on nous a dit d'y venir. Nous avons fait ce qu'on nous a dit de faire. Je pense h la simplicité de nçtre réponse au Jugement dernier.

Le canon continue. Toujours, toujours, les obus qui viennent, et toutes ces balles qui ont des kilomètres de longueur. Cîichés derrière les horizons, des luxnmes vivants font corps avec les machines et s'acharnent contre l'étendue. Ils ne voient pas leurs coups. Us ne savent pas ce qu'ils font. Tu ne sauras pas, tu ne sauras pas.

Mais puisque la canonnade revient, on se rebattra ici. Toutes ces batailles, qui naissent d'elles-mêmes, se nécessitent à rinfiml... Une seule bataiUe, ce n'est pas assez, ce n'est pas complet, il n'y a pas de raison. Rien n'est fini, rien n'est jamais uni. Ah 1 iln'y a que les honmies qui meurent ! Personne ne comprend la grandeur des choses, et moi, je sais bien que je ne comprends pas toute l'horreur où je suis.

Voici le soir, l'heure où s'allument les coups. Les horizons du jour sombre, du soir sombre,, et de la nuit illuminée tournent autour de mes restes comme autour d'un pivot.

Je suis comme ceux qui s'endorment, comme les enfants. Je m'affaiblis, je m'adoucis, je ferme les yeux ; je rêve à la maison. Je ne voudrais pas mourir, je me supplie de ne pas mourir, et j'ouvre les yeux et je cherche les brancardiers qui peut-être, justement, pensent à moi... Je rêve à la maison.

IJi-bas, on se met sans doute à plusieurs pour supporter les soirées, avant de se retirer dans l'immobilité familière des chambres et de s'endormir au milieu des choses qui ne se réveillent jamais. Marie est là, et d'autres femmes, en train d'apprêter le dîner ; la maison devient une odeur de cuisine. J'entends Marie qui parle, debout, puis assise à table. J'entends le bruit du couvert qu'elle remue sur la nappe en s'installant. Ensuite, comme quelqu'un a approché l'allumette de la lampe, en soulevant le verre, Marie se lève pour aller fermer les volets. EUe ouvre la fenêtre. Elle se penche, ses bras s'écartent ; mais elle reste un instant plongée dans la nuit nue. Elle a un- frisson que j'ai. Au loin, naissante dans l'ombre, elle regarde, comme moi. Nos yeux se sont rencontrés. C'est vrai, puisque cette nuit-ci, c'est la sienne aussi bien que la mienne, la même nuit, et la distance n'est pas quelque chose de palpable ni dé réel; la distance n'est rien. C'est vrai, ce grand contact étroit.

Où suis-je? où est Marie; et même qu'est-ce qu'elle est ! Je ne sais pas, je ne sais pas. J'ignore la blessure de ma chair, et est-ce que je sais la blessure de mon cœur?

Les nuées se couronnent de faisceaux étoiles. C'est une volière de feu, c'est un enfer d'argent et d'or. Des cataclysmes sidéraux font tomber autour de nous d'immenses parois de lunûère. Des palais fantasmeigoriques d'éclairs hurleurs, avec des arceaux de fusées, se créent et s'évanouissent au milieu de forêts de lueurs pâles.

Le bombardement qui plaque sur le del ses flammes continentales se rapproche encore. Des volées d'éclairs s'enfoncent çà et là, soulevant la terre et dévorant les autres lumières. L'armée surnaturelle arrive l Toutes les routes de l'espace se ^comblent. Plus près encore, un obus éclate de toute sa force, luit, et parmi nous tous que le hasard défend, se cherche effroyablement des entrailles. Les obus se succèdent dans une cavité qui est là,... Je vois encore une fois, parmi les choses terrestres, un homme ressuscité, qui se traîne vers cette cavité 1 II est empaqueté de blanc et le dessous du corps, qui frotte par terre, est noir. En accrochant la terre avec ses bras raidis, il rampe, long et plat corome une barque; il entend encore crier : en avant 1 II s'oriente vers le trou; il ne sait pas, et il se traîne exactement vers l'embûche monstrueuse du trou. L'obus va réussir ! La griffe vertigineuse de l'espace va, d'une seconde à l'autre, frapper ce flanc et y pénétrer comme dans un fruit. Comme un homme est une chose peu solide 1 Je n'ai pas la force de lui crier de fuir ailleurs de toute sa lenteur, je ne peux.qu'puvrir la bouche et devenir une espèce de prière devant la divinité intaagible de cet homme. Et cependant, c'est le survivant : et, avec le dormeiu:, à, qui un rêve parlait tout bas, il n'y a que lui qui me reste.

Sifaement I... Le coup suprême l'atteint, et dans un éclair, je vois la larve bicolore s'écraser sous le poids du sifflement, et tourner une" face hagarde de mon côté.

Mais non, pas lui I Un coup de lumière me remplit les

%7% ChK^Tl^

yeux ; toute la Uir^iére. Je 9Mis soulevé, J# su ta biî»&4i paf une lame ioucooaue au milieu d'une sptxôre de claité extraordinaire. L'obus... Moi 1 Et je tombe, je tombe sans cesse, je tombe fantastiquement hors de ce monde, ayant en le temps de me revoir dans cette cassure d'éclair, de penser à mes entrailles et & jnon cœur jetés au vent, et 4'^i^teitdre des voix qui, tout bas, se répètent au loin, ai^ )oi9 : Simon

PauliQ est mprt à treize ^ij«; aiM«

wvm

DE PROPUNDIS CUAMAVI

Je sn» mdtff. Je tombe, je roale comme un oiseau cassée dans des éblooissements de lumière, dans des gorges d'ombre. Le vertige m'appuie sur les entrailles, m'étrangle, et s'enfonce dans moi. Je coule à pic dans le vide, et mon regard tombe plus vite que moi.

Je vois, dans le souffle foti des profon^èufsi qui m'asi^illent, poindre, en bas, le rivage de là met* Ce fantôme de grève que, cramponné à mon propre cofps, j'entr'aperçois, est nU, illimité, noyé de pluie, d'une surnaturelle tristesse. Mes yeux cherchent, à travers les longues brumes épaisses et concentriques que font le nuage, l'eau et le sable. Je vois sur le rivage un être, un Seul, qui rÔde, enveloppé jusqu'aux pieds par un voile. C'est une femme. Ah ! je suis Uni à cette femme. Elle pleure. Ses larmes coulent sur le lëable où. déferlent les vagues 1 Tandis que je chancelle à l'infini, j'ai tendu vers elle mes deux bras pesants, ces ailes terribles de ma chute. Elle s'efface à mes yeux.

Longtemps il n'y a rien et je ne sais plui à! Je tombe. Il n'y a rien, que le temps invisible, et l'ifaufilité înMnéiïse dé la plùié siir la mer.

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DE PROFUKDIS CLAMAVI 175

cachettes sombres ou an fond dn lit de la nuit, so débat l'amour noir — vivre uniquement pour protéger, dans une caverne disputée, les tisons caressants de son bûcher, et ses yeux, et sa poitrine, et son ventre.

Il s'est fait un grand calme aux alentours de moi.

Les hommes se sont réunis de place en place. Il y a des bandes, des troupeaux d'honmies avec des veilleurs, dans la buée de l'aube, et au milieu, on distingue les enfants et les femmes amoncelés comme des biches. Je vois à l'est, dans un silence de grande fresque, les raies divergentes de l'aurore resplendir à travers l'image interposée et sombre du couple de chasseurs aux longs cheveux de broussailles mêlés ensemble, et qui se tiennent par la main, debout sur la montagne.

Les hommes sont allés les uns vers les autres à cause de ce rayon de clarté que chacun d'eux renferme, et la clarté ressemble à la clarté. Elle montre que l'isolé, trop libre dans l'étendue, est, malgré les apparences, voué au malheur comme un captif, et qu'il faut se réunir pour être plus forts, pour être tranquDlisés, et même pour pouvoir vivre.

C^r les hommes sont faits pour vivre leur vie dans sa profondeur, et aussi dans toute sa longueur. Plus fort que les éléments, et plus intense que tous les efîrois, il y a le besoin de durer, l'amour de posséder ses jours jusqu'au bout et d'en profiter. Ce n'est pas seulement un droit, c'est une vertu.

Le contect fait içnâre la terreur et rapetisse le danger. La bête féroce attaque l'homme solitaire et recule devant l'harmonie d'un ensemble d'hommes. Autour du foyer, humble dieu qui rampe, c'est la multiplication de la chaleur et même la pauvre richesse du reflet. A travfts les embûches du plein jour, c'est la distribution meilleure des diverses formes du travail ; c'est, à travers les embûches de la nuit, celle du tendre et uniforme sommeil. De l'animation occupée des matins et des soirs, s'élève dans la vallée un murmure

17§ Cl^ARTE

qui est le ehant â«i totite# 1©9 paroles sfntUs et péfdnes, La loi qui règle rintéiêl commun s'appelle la hn mota^, La morale n'a nulle part, ni jamais^ d'autre but que celtti-là^ et s'il n'existait qu'un homme sur la terre, eUe n'existera pas. Elle élague le faisceau des appétits de l'individu selon ceux des autres. D'elle-rmême, elle émane à la fois de tous et de chacun, à la fois de la raison et de l'intérêt personnel. Elle est inflexible et naturelle, autant que la loi qui, 46viElnt nos yeux, adapte parfaitement ensemble les ombres et les lumières. Elle \sst Bi simple qu'elle parle à chacun et dit ce ' iju'elle est. Elle n'est sortie d'aucun idéal ; c'est tout l'idéal qui est sorti d'elle.

Le cataclysme primordial a recommencé sur la terre. Ma vision, belle comme un beau rêve où, dans le soleil levant se dessinait l'appui calmé des hommes l'un sur l'autre, fe 'affole en cauchemar.

Mais la fulgurante dévastation n'est pas incohérente tomme au temps de la bagarre* des éléments neufs et du tâtonnement des choses. Ses crevasses et ses reflux de feu dessinent une symétrie qui n'est pas celle de la nature, elle montre la discipline déchaînée, et la fureur de la sagesse. Elle est faite de pensée, de volonté et <îe soufîrance. Des masses d'hommes -éparses, pleines d'un infini de sang, s'affrontent comme des déluges. Une vision vient et s'abat sur moi, me secoue sur le sol où je suis sans doute étendu : l'inondation qui marche. Elle approche du fossé, de toutes parts et s'y verse. Le feu siffle et crie dans l'armée comme dans l'eau. l*e feu s'éteint aux sources humaines I

Il me semble que je me débatt cdntfê ce que je vois, couché; cramponné quelque part, et il rtie semWe qu'on me retient j et même, à un màmenif j'ai ectenâtf des exhortations surnfttiifèlles à mon oreille, comme êi féitng aiUfwrSitt

Je cherche des hommes : le secours d'une parole, d'un

mot. Combien j'ai entendu, autrefois, de paroles I Je n'en voudrais plus qu'une. Je suis dans les régioiîs où les hommes sont terrés. Une plaine écrasée, sous un ciel vertigineux qui passe, peuplé d'autres astres que ceux du ciel, et tendu d'autres nuages et éclairé continûment, de coup en coup,^ par un jour qui n'est pas le jour.

De près, on distingue la forme humaine de grands amoncellements ou de champs montueux, multicolores et vaguement floraux : le cadavre d'une section ou d'une compagnie. De plus près, on distingue à ses pieds la laideur des crânes. J'en ai vu, des blessures grandes comme des hommes! Dans le cloaque frais teint en rouge, la nuit par l'incendie, lé jour par la foule, titubent, debout, des corbeaux ivres.

Là, c'est le trou d'écoute qui garde les cycles. Ils sont là cinq ou six veilleurs captifs enterrés dans le noir de cette citerne, la face grimaçante à travers le soupirail, la calotte barrée de rouge comme un reflet d'enfer, l'air désespéré et carnassier.

Quand on leur demande pourquoi ils se battent, ils disent :

— Pour sauver mon pays.

De l'autre côté des campagnes immenses où les flaques jaunes sont semées de flaques noires (le sang tache même la boue), et de buissons de fer, et d'arbres qui ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes, je rôde ; j'entends grelotter et claquer le squelette' de ma mâchoire. Au milieu du cimetière béant, écorché, des morts et des vivants, un large espace de ruines est nivelé, lunaire dans la nuit. Ce n'était pas un village qui était là, c'était un coteau dont les ossements pâles sont semblables à ceux d'un village. -Les autres — les miens — ont creusé des trous fragiles et tracé de malheureux chemins avec leurs mains et avec leurs pieds. Ils ont la face tendue en avant, ils scrutent, ils flairent.

— Pourquoi te bats-tu?

— Pour sauver mon pays.

Les deux réponses sont tombées pareilles dans la distance comme les deux notes d'un glas, pareilles comme les voix du canon.

171 Cl^ARTâ

Et moi, j© cherche ; c'est une fièvre, c'est un besoin, c'est une folie. Je me débets, je voudrais m'arracher au sol et m'envcler dans la vérité. Je cberchîe la différence d^e ceux qui se tuent, et je ne peux trouver que leur ressemblance. Je ne peux pas échapper à cette ressemblance des hommes. Elle m'épouvante, et j'essaye de crier, et il sort de moi des sons chaotiques et étranges qui résonnent dans l'inconnu, et que j'entends presque i

Us ne portent pas des vêtements semblables sur les ciblas de leurs corps, ils parlent des langues différentes, mais au fond de ce qui en eux, est humain, sortent les mêmes simplicités, identiquement. Ils ont les mêmes griefs, les mêmes fureurs, autour des mêmes raisons. Us se ressemblent comme leurs plaies se ressemblent et se ressembleront. I^urs paroles sont aussi pareilles que les cris que la douleur leur arrache, aussi pareilles que l'affreux silence qui s'exhalera bientôt de leurs lèvres massacrées. Ils ne se battent que parce qu'ils sont face à face. Ils poursuivent les uns contre les autres un but commun. Obscur^nent^ ils se tuent parce qu'ils sont pareils.

Et ces deux moitiés de la guerre continuent, le jour et la nuit, sans que j'y puisse rien, à se guetter au loin, et, à leurs pieds, ^ creuser leur fosse. Elles sont séparées par des frontières d'abîmes hérissées d'armes et de pièges, explosives, infranchissables à la vie. Elles sont séparées par tout ce qui sépare, et par des morts, des morts, et sans cesse rejetées chacune dan^ ses îles pantelantes par des feux sacrés et des fleuves noirs, et par l'héroïsme et par la haine.

Et le malheur naît sans bornes des malheureux.

Il n'y a pas de vraie raison à cela ; il n'y a pas de raison. Je ne veux pas. Je gémis, je retombe.

Puis l'interrogation me ressaisit, fniste, butée, violente comme une chose. Pourquoi, pourquoi? Je suis comme le

veut qui pleure. Je elierche, je loo défeade, au milieu d'un désespoir infini de mon esprit et de moa cœur. J'écoute. Je me souviens de tout.

Un grondement vibre et se propage, saccadé, à coups d'ailes, comme un confus archange tumultueux, au-dessus des têtes, au-dessus des masses en mouvement dans les cachots sans fin, ou qui tournent en rond pour garnir de chair fraîche le devant des lignes :

— En avant ! Il le faut 1 Tu oe sauras pas.

Je me rappelle. Je l'ai bien vu et je le vois bien. Ces multitudes quis' ébranlent et se déchaînent --^ leurs cerveaux, leurs âmes, leurs volontés ne sont pas en elles, m^s eu dehors d'elles l

D'autres, au loin, pensent et veulent pour elles. Ce sont d'autres qui manient leurs mains, et les poussent, et les tirent ; d'autres, qui en tiennent tous les fils, dans la distance, au centre des cycles infernaux, dans les capitales, dans les palais. Il y a une loi supérieure, il y a, au-dessus des hommes, une machine plus forte que les hommes. La multitude est à la fois la puissance et l'impuissance -r- et je nae rappelle, et je sais bien que je l'ai vu de mes yeuîjf. . La guerre, c'est la multitude — et ce n'est pas elle i Pourquoi ne le savais-je pas puisque je l'ai vu ?

Soldat universel, homme pris au h^isard parmi les hommes, rappeiie-toi : il n'y a pas un moment où tu fus toi-même. Jamais tu ne cessas d'être courbé sous l'âpre commandement sans réplique : « Il le faut, il le faut ». Enserré pendant la paix dans là loi du travail incessant, dans l'usine de machines ou dans l'usine de bureaux, esclave de l'outil, de la plume ou du talent ou d'autre chose, tu fus traqué sans répit, du matin au soir, par la tâche quotidienne qui ne te permettait que de vaincre tout juste la vie et de ne te reposer qu'eu rêve.

Quand ^ent la gaerre que ta n'as jamais vonlae/-» qael que soit ton pays et ton nom — la fatalité terrible qui t'empoigne se démasque nettement, agressive et complexe. Le souffle de condamnation s'est levé.

On réquisitionne ta personne. On se saisit de toi par des mesures menaçantes qui ressemblent à des arrestations, et auxquelles rien de ce qui est pauvre ne peut échapper. On t'emprisonne dans des casernes. On te met nu comme un ver et on te rhabille avec un uniforme qui t'e&ice ; on marque ton cou d'un numéro. L'uniforme t'entre dans la peau ; les exercices te façonnent e*^ te taillent à l'emportepièce. U surgit autour de toi, t'encerclant, des étrangers vêtus brillamment. On les reconnaît : ce ne sont pas dés étrangers. Alors, c'est un dEimaval, mais un carnaval farouche et suprême : ce sont les nouveaux maîtres, absolus, arborant leurs pouvoirs dorés sur leurt poings et leurs têtes. Ceux qui sont près de toi ne sont etix-mêmes que les serviteurs d'autres qui portent un pouvoir plus grand peint sur leurs habits. C'est une existence de misère, d'humiliation et de rapetissement où tu tombes de jour en jour, mal nourri et mal traité, assailli dans toute ta chair, fouetté par les ordres des gardiens. A chaque minute, tu es rejeté violemment dans ton étroitesse, tu es châtié au^ moindre geste qui en sort, ou tué par ordre de tes ibaîtres. Il t'est défendu de parler pour t'unir à ton frère qui te touche. Autpur de toi règne un silence d'acier. Ta pensée ne doit être qu'une soufErance profonde. La discipline est indispensable pour fondre la foule en une seule armée, et nonobstant la vague parenté qui se fait parfois entre toi et ton chef proche, l'ordre mécanique te paralyse pour mieux faire remuer ton corps au gré de la cadence de la file et du régiment — où, annulant tout ce qui est toi, tu pénètres déjà comme une espèce de mort.

— Us nous réunissent, mais ils nous séparent I crie une des voix du passé.

S'il en est quelques-uns qui fuient à travers les mailles, c'est que ces lâches sont en même temps des puissants. Ils sont rares, malgré l'apparence, comme le «ont les puissants.

Toi, homme isolé, homme ordinaire, humble milliardième d'humanité, tu ne fuis rien, et tu marches jusqu'au bout des événements OM de toi-même.

Tu seras broyé. Ou tu iras dans le charnier, détruit par ceux qui sont pareils à toi puisque la guerre n'est faite que de vous, ou tu rentreras mutilé, tel un étranger terrible qu'on finit par reconnaître à, une partie de sa face, ou tu reviendras dans ton point du monde, diminué ou malade, n'ayant conservé que l'existence, sans la santé, sans la joie, ou dépaysé après trop de jours, pauvre à, jamais du temps gaspillé. Même élu par le miracle de la chance, même indemne dans la victoire^ toi, tu seras vaincu. Quand tu te remettras dans la machine insatiable des heures de travail, parmi les tiens, dont les vendeurs, en leur rage de gain, auront sucé la misère, la tâche sera plus dure qu'avant, à cause de la guerre qu'il faudra payer en toutes ses incalculables conséquences. Toi qui peuplais les cachots des villes ou les granges, va peupler l'immobilité des champs de bataille, plus grands que les places publiques, et, si tu survis, paye ! paye une gloire qui n'est pas la tienne ou des ruines que d'autres ont faites par tes mains.

Brusquement, à, quelques pas devant nioi, à, mon chevet — comme si j'étais dans un lit et dans une chambre et que je me sois tout d'un coup réveillé — une forme gauche siirgit de travers. Même dans l'ombre, on voit qu'elle est défigurée. On perçoit vaguement, vers sa face, quelque chose d'anormal qui luit; on perçoit aussi à. sa démarche titubante, perdue dans le sol noir, que ses souUers sont vides. Il ne peut pas parler, mais il ramène eu avant son bras maigre d'où pendent, d'où dégouttent des loques, et sa main incomplète, torturante à l'esprit comme un accord faux, me montre la \^lace de son cœur. Je vois ce cœur enfoui dans ^ l'ombre de la chair, dans le sang noir d^ vivants — car seul le sang répandu est rouge. Je le vois profondément, avec mon cœur. S'il disait quelque chose, il dirait ces mots que j'entends encore, là-bas, tomber goutte à, goutte : « Rien à, faire, rien. » J'essaie de me remuer, de m'ôter de lui. Mais je ne peux pas, je suis ligoté dans une sorte de cauchemar.

et s'il ne s'était pas de lui-même eÔacé, je serais resté li à jamais, ébloui devant son ombre. Il n'a rien dit, celui-là. Il s'est montré comme une chose qu'il est. Il est parti. Peutêtre s'est-il anéanti, peut-être est-il entré dans la mort qui n'est pas phis mystérieuse pour lui que la vie dont il sort — et je suis retombé en moi-même.

Il est revenu me présenter sa face. Ah I maintenant, il a autour de la tête un bandeau, alors je le reconnais à, cette couronne de fange. Je recommence l'instant où je l'ai serré contre moi à l'écraser, où je J'ai appuyé sur l'obus, où j'ai senti dans mes bras ses os craquer autour de son cœur! C'était lui !... C'était moi ! Il ne dit rien dans les abîmes éternels où il est resté mon frère de silence et d'ignorance. Le cri de remords où se déchire ma gorge, me dépasse, cherche quelqu'un d'autre.

Qui?

La fatalité qui l'a tué à, travers moi n'a-t-ftlle point des faces humaines?

— Les rois! dit Termite.

— Les grands I dit l'homme qu'on avait pris au piège, le prisonnier allemand tondu, au faciès hexagonal de forçat, verdâtre des pieds à la tête. --

Les rois, les majestés, les hommes surhumains, éclairés par un nom fantastique et qui ne se trompent jamais, tout cela n'est-il pas aboli depuis longtemps? On ne sait pas.

Ceux qui régnent, on ne les voit pas. On ne voit que ce qu'ils veulent, et ce qu'ils font avec les autres.

Pourquoi commandent-ils toujours? On ne sait pas. Les multitudes ne se sont pas données à eux, puisqu'elles ne les connaissent pas ; ils les ont prises et ils les gardent. Leur pouvoir est surnaturel. Il est parce qu'il fut. Son explication, sa formule, son souffle, c'est : Il le faut.

Comme ils ont pris les bras, ils prennent les têtes et font une croyance.

— Ils te disent, criait celui qu'aucun des humbles soldats ne daignait écouter, ils te disent : voilà, ce qu'il faut que tu aies dans ton esprit et dans ton cœur.

DE PROPUNDIS CLAMAVX 188

Une religion inestoralble est tombée d'etix sur nous tons et elle maintient ce qui vit, et elle maintient ce qui est.

J'entends tout d'un coup à côté de moi, comme si j'étais dans une rangée de suppliciés, une agonie qui bégaie, efj* crois voir celui qui se débattit comme un vautour frappé, sur la terre enflée de morts. Et ses paroles qui m'entrent dans l'âme, plus distinctement que lorsqu'elles étaient encore vivantes, me blessent à la fois comme des chocs de ténèbres et de clarté :

— Il ne faut pas que les hommes ouvrent les yeux !

— La croyance se commande comme le reste ! dit l'adjudant Marcassin qui s'agitait dans le rang comme un prêtre sanglant du Dieu de la guerre, avec sa culotte rouge.

Il avait raison ! Il avait saisi la chaîne quand il a jeté ce cri de vérité contre la vérité. Chaque homme est quelque chose qui compte, mais l'ignorance isole et la résignation disperse. Chaque pauvre porte en lui des siècles d'abandon et de servilité. C'est une proie sans défense pour la haine et réblouissement.

L'homme du peuple que Je cherche, en me débattant à travers la confusion comme à travers la boue, le travailleur qui se mesure contre le travail plus grand que lui et n'échappe jamais à la peine, l'esclave moderne, je le vois comme s'il était là. Il sort de Son échoppe, au fond de la cour. lia un bonnet carré. On distingue les paillettes brillantes de la vieillesse semées dans sa barbe mal rasée. Il mâchonne et fume sa pipe boueuse qu'on entend. Il hoche la tête, il dit avec un bon et solide sourire :

— La guerre a toujours été, donc elle sera toujours.

Et tout autour de lui, les gens hochent la tête et pensent de même,^ dans le pauvre puits solitaire de leur âme. Ils contiennent la conviction, ancrée au fond de leur cerveau, que les choses ne peuvent plus jamais changer. Ils soni comme des bornes et des pavés, distincts mais cimentés ; ils croient que la vie universelle est une espèce de grand monument de pierre, et ils obéissent obscurément, indistinctement, à tout ce qui commande, et ils ne pensent pas loin, malgré les petits enfants. Et je me souviens de la

facilité qu'il y avait à se livrer corps et âme à la résignation compacte. Et il y a aussi l'alcool qui massacre, et le vin, qui noie.

On ne voit pas les rois, o» ne voit que le reflet d'eux sur la foule.

Éblouissements, éblouissements dont on est là chose. Je songe, ébloui.

Mes lèvres récitent pieusement le passage d'un livre qu'un jeune homme vient de me lire alors que, tout enfant, je suis accoudé, ensommeillé, sur la table de la cuisine.

« Roland n'est pas mort. On a vu pendant des siècles l'ancêtre magnifique, le guerrier des guerriers, chevaucher sur les montagnes et les collines, à travers la France carolingienne et capétienne. Lors de toutes les grandes calamités publiques, il s'est dressé devant les yeux des populations, tel un signe de victoire et de gloire, avec son casque splendide et son épée. H est apparu et s'est arrêté comme un archange militaire sur l'horizon fIambo3rant des incendies ou sur l'amoncellement noir des combats ou de la peste — •penché sur la crinière ailée de son cheval, fantastique et balancé comme si la terre était ivre. On l'a vu partout, ressuscitant l'idéal et la vaillance du passé. On Ta vu en Autriche lors de la querelle sans fin du pape et de l'empereur, et par-dessus les remuements étranges des Scythes et des Arabes, et les civilisations colorées qui sont montées et descen4ues comme des vagues autour de la Méditerranée. Le grand Roland n'est pas mort, jamais. »

Après avoir lu ces lignes de la légende, le jeune homme me les faisait admirer, et il me regardait.

Celui que je revois ainsi, exactement, comme on revoit un portrait, tel qu'il fut en cette soirée extraordinairement lointaine, c'était mon père. Et je me souviens combien, à partir de ce jour enseveli entre tous, je crus à la beauté de ces choses parce que mon père me l'avait dite.

Dans la salle basse de la vieille maison, sons la lueur verte et aqueuse de l'étroite ogive' de vitraux en losange, l'an-

trique citadin s'écrie : « Il y a des gens assez fous pour croire

qu'un jour viendra où la Bretagne ne sera plus en guerre ;

avec le Maine I • Il apparaît dans le tourbillon du passé, !

ait cela, et replonge. Et une gravure, longtemps consultée •

sur une page, prend vie : Sur l'estacade en. bois du port

ancien, le corsaire au pourpoint cicatrisé, et roussi par le

vent et le sel, son vieux dos gonflé comme une voile, montre

le poii^ à la frégate qui passe au loin, et penché sur Tenche-

vêtrement des poutres goudronnées, comme il l'était sur

le bastingage de son bateau de chasse, prédit la haine

étemelle de sa race à l'Anglais.

t La Russie en république t • On lève les bras au ciel, c L'Allemagne en république I > On lève les bras au ciel.

Et les grandes voix, les poètes, les chanteurs; qu'ont dit , les grandes voix? Elles ont célébré les lauriers sans savoir ; ce que c'est. Vieil Homère, chantre des tribus balbutiantes des rivages, avec ta face vénérable et sereine sculptée à la ressemblance de ton grand génie enfantin, avec ta lyre trois fois millénaire et tes yeux vides — toi qui guidas jusqu'à nous la Poésie ! Et vous, troupeau des poètes asservis, qui ne compreniez pas, qui viviez avant qu'on ' ne pût comprendre, à une époque où les grands hommes n'étaient que les domestiques des grands seigneurs, et vous, serviteurs de la gloire retentissante et opulente d'aujourd'hui, flatteurs éloquents et magnifiquement ignorants, inconscients ennemis des hommes 1

Éblouissements, solennités, cérémonies qui amusent et allument la plèbe, l'éberluent par des couleurs vives, par le scintillement des galons et des étoiles qui sont des miettes de la royauté, l'attisent par des cliquetis de baïonnettes et de médailles, et le clairon, et le trombone, et la grosse caisse, et soufflent le démon de la guerre dans les sens excitables des femmes et la crédulité inflammable des jeunes gens. Les arcs de triomphe, les représentations militaires sur les vastes cirques des places, et les défilés de ceux qui vont mourir et qui, en cadence, marchent aux abîmes à

cause de leur force et de leur jeunesse, ot les acclamattonfl

à la guerre, et l'orgueil réel que ressentent les humbles à se prosterner devant les maîtres. Leur cavalcade surmonte la colline : « C'est beau, on dirait qu'ils galopent sur nous ! » a C'est magnifique comme on est belliqueux ! p dit la femme éblouie de toujours, en serrant convulsivement le hrm» de celui qui part.

Et une autre exaltation s'ébauche, et me prend à la gorge dans les goufEres empestés de l'enfer : c Ils sont incendiés, ils sont incendiés t t bégaye le scidat à bout de souffle comme son fusil devant le reflux des divisions allenoandes extasiées, enchaînées coude à coude, qui, sous ttn nuage divin d'éther, s'a^ncent pour noyer les bas fonds avec leurs seules existences.

Âh ! des formes désordonnées, des ensembles, surnagent par lambeaux au-dessus des précipices peuplés» Quand deux maîtres, sertis d'étincelants. états-majors, de chaque côté de leurs frontières palpitantes, mobilisées, proclament en même temps : « Nous veulons sauver la patrie l », il y a une immensité trompée et deux immensités victimea. Il y a deux immensités trompées !

Rien d'autre n'existe que cela* Que ces cris puissent être proférés ensemble à la face du ciel, à la facfe de la vérité, cela prouve d'un seul coup la monstruosité des lois qui notis mènent et la folie des dieux.

Je me tourne sur un lit de souSrance, pour échapper à cette horrible vision de mascarade, à la fantastique absurdité où tout ramène, et ma fièvre cherche encore.

Les éblouissements qui aveuglent ; et aussi, les t^èbres. Le mensonge règne avec ceux qui régnent, effaçant partout la Ressemblance et créant partout la Différence.

Nulle part on ne peut se détourner du mensonge. Où donc n'est-il pas 1 L'enchaînement des mensonges, la chaîne invisible, la chaîne !

Les murmures et les clameurs se croisent confusément. Ici et là-bas, à droite et à gauche, on dissimule. La vérité n'arrive jamais jusqu'aux hommes. Les nouvelles filtrent'

DE PROFUNDÎS CLAMAVI 187

fatisséâ ou atrophiées. T ci, (ont est beau et désintéressé; Ik-bas, les mêmes choses sont Infâmes. • Le militarisme fra^xiçais, ce n'est pas la même chose que le militarisme dtnssien, puisque l'un est français et l'autre prussien. » 3L.es journaux. Ut sombre nuée des grands journaux régnants, s'abattent sur les esprits et les enveloppent. Le ressassement quotidien attache, enchaîne, et défend de voir loin. Et les journaux pauvres montrent des vides aux places où la vérité était trop clairement inscrite. La dernière chose que sauront à la fin d'une guerre les enfants des tués et les survivants mutilés et usés, ce seront tous les buts de guerre des dirigeants.

On met brusquement les peuples en présence d'un fait accompli qui s'est élaboré dans l'inconnu des cours, et on leur dit : « Maintenant qu'il est trop tard, tu n'as plus qu'un recours : Tuer pour n'être pas tué. »

On agite l'incident superficiel qui, à la dernière heure, a fait déborder en guerre les armements et les ressentiments et les intrigues accumulés, et on leur dit : «^ Voilà la seule cause de la guerre. » Ce n'est pas vrai : la seule cause de la guerre, c'est l'esclavage de ceux qui la font avec leur chair. On leur dit : t Une fois la victoire obtenue au gré de tes maîtres, toute tyrannie aura disparu comme par enchantement, et il y aura la paix sur la terre. » Ce n'est pas Vrai : il n'y aura de paix ici-bas que lorsque le règne des hommes sera venu.

Mais viendra-t-il jamais? Aura-t-il le temps de venir, tant l'humanité aux yeux crevés se hâte de mourir ! Car toute cette réclame rayonnante au soleil, car toutes ces raisons provisoires, mensongères, bêtement ou habilement raccourcies, dont aucune n'atteint les nobles profondeurs de l'intérêt général, toutes ces raisons insuffisantes suffisent pour plier l'homme simple dans l'ignorance bestiale, pour le garnir de fer et le forger.

— Ce n'est pas avec de la raison, criait le spectre dont l'âme de tourmenteur s'arrachait sur le champ de bataille au corps encore doré, ce n'est pas avec de la raison qu'est faite la Bible de l'Histoire. Ou bien la loi des majestés et

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l'antique dispute des tlrap^aux est d'essence sarnatareOe et intangible, ou bien alors le vieux monde est fabriqué sur des principes de folie.

Il me touche avec sa main de pierre et j'essaie de me secouer, et je trébuche étrangement» quoique étendu. Une clameur bourdonne à mes tempes puis tonne à mes oreilles comme le canon, et me submerge, et je sais le naufragé de ce cri :

— Il le faut t U le itaut 1 Tu ne sauras pas 1

C'est le cri de guene, c'est le cri de goerre.

La guerre recommenceia après celle-ci. Elle récojamencera tant qu'elle pourra être décidée par d'autres que ceux qui la font; par d'autres que les sombres foules qui animent les baïonnettes après les avoir forgées. Les mêmes causes produiront les mêmes effets, et presque tous les vivants devront laisser tout espoir.

On ne peut pas savoir de quelles combinaisons historiques sortiront les tempêtes suprêmes, quels noms propres auront à ce moment du temps le^ idéals interchangeables imposés aux hommes. La cause, ce sera peut-être partout, la peur de la liberté réelle des peuples. Ce qu'on peut savoir, c'est qu'elles seront.

Les armements «.^rottmnf avec» chaque année, des élans vertigineux. L'achumé supplice <le la précision me reprend. Nous faisions troi^^i ans de service militaire ; nos enfants en feront cinq, en feront di>c. Nous payons ileux milliarils par an pour la préparation à la guerre. Nous en paierons vingt, nous en paien>ns cin(<,nante. Tout ce que nous avons sera pris ; ce sem la spoliation, la faillite, la banqueroute. La richesse est tuée par la guerre comme les hommes ; elle s'en va on débris et en fumée, et on n'invente pas plus de l'or que des soldats. On ne sait plus compter ;on ne sait plus n'en. Un tril]ion^«- un million do millions... Le mot m'apiiaratt imprimé sur le vague des choses. Je m'épouvante à comprendre l'incompréhensible de ce mot nouveau, sorti hier de la r^juerre.

U n'y aura plas siir la terre que la préparation à la guerre* Tout^ les forces vivantes seront absorbées par eUe, elle accaparera toutes les décou\ertes, toute la science, toutes les idées. La seule maîtrise (^e Ttur, la mise en coupe réglée de Tespace suffira à dilapider les fortunes nationales — puisque la navigation aérienne, agrandissement merveilleux et enchanté, est devenu ti sa naissance, au milieu des cercles jaloux, une riche pcoie que chacun a voulue, et qu'on s'est immensément déchirée.

Les autres dé^^enses se tariroi\t avant celles de la destruction, et aussi les autres aspirai ions, et toutes les raisons de vivre. Tel sera le sens du dender âge de Thumanité.

Les champs de bataille si^t préparés depuis longtemps. Ils couvrent des provinces entières d'une seule cité noire, d'un grand bassin métalli<)iie d'usine, où tressaillent des planchers de fer et des bûrjiers de fer, bordé par un pays de forêts aux aibres d'acier t^t de puits où dort ujie ombre aiguë de pièges, et parcouru de faisceaux frénétiques de trains en fonoations parallèles épaisses comme des colonnes d'assaut, qui tombent borii^ontalenient. Â quelque point qu'on soit de la plaine, laême si on se détourne, même si on s'enfuit, di ve rgent et layonnent des tentacules clairs de rails, et des gerbes nuageuses de fils montent à la volée. Sur ce f erritc>ire d'exécul ion s'élève et s'abaisse et se débat d'un horizon à l'autre, une machinerie si complexe qu'elle n'a même pas de noms, si vjiste qu'elle n'a même pas de forme : à peiiie, en haut, par dessus les tourbillonnements et les grondements qui s'enchaînent de l'est à l'ouest, à la lueur des jets de métal en ftisiou grands comme les jets d'un phare, ou des intermittentes a>nstellations électriques, on discerne, se plaquant sur l'espace, un profil artificiel de chaîne de montagnes. Le colossal fourmillement est doublé et triplé dans les profondeurs par d'autres bassins semblables qui s'étagent, ot que n'atteignent pas les projecteurs ennemis — des projecteurs tels, que leur illu-

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mioatioa n'e$i AclipsAe qw p»r Ut rç>toQ4ité d«la Tflfi^ Cette ville immeose, aux imnieos^ mai^pos basses |:;eo tangulaires et sombres, ce n'est pas que ville, ce spixt des çîjars d'awaut, qu'un Irêle geste intérieur ébranle, prêts à foncer en roulant sur leurs rotules gigantesques. Ces canons illimités enfoncés dans des puits qui fouillent jusqi^'^ 1a brûlure les entrailles du globe, et s'y tiennent debout, à peine penchés comme la tour de Pise ; et ces tubes obliques, longs comme des cheminées d'usine, si longs que la perspec tive en délorme les lignes et qu'ils ont Vs^r parfois de s'évaser, commç des clairons d'apocalypse, ce ne sont pa,s 4es canons, ce sont des mitriailleus^, qui, siJimentées par des rubans continus de trains, creusent dans des régions entières, par-dessus un pays, s'il le faut, des montagnes de profondeur.

Dans la guçrre qui ressemblait autrefois 4 la campagne et qui maintenant ressemble d'un bout à l'autre à la vii]e -r- et même à une seule fabrique infinie -r- à peine voit-on les hommes. Sur les chemins de ronde et les casemates, les passerelles et les plates-'Iormes mobiles parmi le labyrinthe des cavernes bétonnées, en haut du régiment échelonné en hauteur dans le gouâre, immensément debout — , on voit un troupeau hagard d'hommes hâves, penchés, d'hommes noirs et ruisselants, sortant de la: tourhe de la nuit, et qui sont venus là pour sauver leur pays. Ils se sont terrés dans quelque zone des gorges perpendiculaifes et on les voit, dans ce coin plus maudit que les autres, où l'ouragan titube. Ce matériel humain, on le perçoit au creux de ces grottes lisses, comme les ombres criminelles de Dante. Des lueurs infernales en découvrent des alignements longs comme des routes, minces espaces tremblants de nuit que le plein jour et même le soleil laissent encrassés d'ombre et d'une salissure çyclopéenne. Des nuages de mj^tière, des ouragans pleins de haches, les surplombent, et des soubresauts de reflets incendient à chaque seconde les mines de fer du ciel, au-dessus des damnés dont les faces pâles S£rus la cendre n'ont pas changé*

DB PROVUNPIB CLAMAVI 191

na attendent, attentif» à la solennité et à U signifio^tion' de ces vaetes grondements lourde contre lesquels ils sont. pour un moment emprisonnés. Us s'étendront à jamais autour du point où ils sont» Comme les autres avant eux, ils seront ensevelis dans la perfection de ToubU. lueurs cris ne dépasseront pas plus la terre que leurs bouches. Leur gloire ne quittera pas leurs pauvres j^rps»

Je suis emporté dans un des avions dont l'ensemble obscur* cit la clarté du jour comme les nuées de flèches dans les contes d'enfants, et fait une armée en forme de voûte. Cette flotte peut débarquer en un instant et n'importe où un million d'hommes et leur ravitaillement. Nous avons entendu il y a peu d'années vagir les aéroplanes. Maintenant leur voix couvre toutes les voix. Leur développement n'a fait que se poursuivre normalement, et à lui seul, il suffît pour que ces garanties territoriales réclamées par les aliénés des générations précédentes apparaissent enfin à tous comme des bou Sonneries. Emporté par le poids formidable du moteur, mille fois plus fort qu'il n'est lourd, qui cahote dans l'étendue et m'emplit les fibres de fracas, je vois diminuer les tertres où les canons démesurés et dressés fourmillent comme des épingles enfoncées. Je tratne à deux mille mètres. Un courant d'air m'a empoigné dans un couloir de nuages, et je suis tombé comme une pierre à mille métrés ^us bas, étranglé par une aspiration furieuse d'air froid comme une lame, et bondé d'un cri qui s'enfonce. J'ai vu les incendies, et les explosions de mines, avec les crinières de fumée qui s'éche- , v^ent et se délayent en un long zigzag noir aussi grandes que si c'était la chevelure du dieu de la guerre I J'ai vu les cercles concentriques où se renouvelle encore la multitude pointiiiée. Les abris, striés d'ascenseurs, descendent obliquement, en parallélogrammes, dans les profondeurs. J'ai vu, une nuit effroyable, l'ennemi inonder tout cela d'un torrent inépuisable de liquides enflammés. J/ai eu la vision de cette vallée rocheuse et noire remplie jusqu'aux borda par la coulée de lave qui éblouit et fait une horrible

aurore terrestre éclairant toute la nuit, et élisant pâlir les étoiles des coups. La Terre dont le centre flamboie semble devenue le long de cette crevasse, transparente comnie du verre. Au milieu du lac de flamme, des agglomérations vivantes surnageant, sur quelque radeau, se tordent comme des anges de damnation. Les autres Uommes ont fui en hauteur, s'amoncellent en grappes sur les crêtes rectilignes de la vallée de fanges et de larmes. On voit ces ténèbres grouillantes entassées sur le bord supérieur de ces longs abîmes cuirassés que les explosions font remuer comme des paquebots.

Toute la chiinie brûle en feu d'artifice dans les nues, ou s'étend en nappes empoisonnées aussi vastes exactement que les vastes villes; contre lesquelles aucun mur, aucun enfouissement ne cuirasse^ et où le meurtre passe aussi invisible que la mort elle-même. L'industrie multiplie ses féeries. L'électricité déchaîne ses éclairs et sa foudre — et sa puissance miraculeuse quiJance la force comme un projectile.

Qui sait si ce pouvoir extraordinaire de l'électricité ne changera pas à elle seule la face de la guerre : le faisceau des ondes centralisé, les orbes irrésistibles allant à l'infini allumer et détruire tous les explosifs, déclouer du sol ses carapaces avec leurs racines, obstruer par des chargements d'hommes calcinés roulant comme du charbon stérile, les goufEres souterrains, et même peut-être réveiller les tremblements de terre, arracher des profondeurs le feu central comme un minerai !

Cela sera vu par des gens qui vivent aujourd'hui et, pourtant, cette vision de l'avenir si proche n'est qu'un pauvre grossissement qui passe par la tête. U est terrifiant de savoir combien il y a peu de temps que la science est méthodique et travaille utilement. Et d'ailleurs la destruction est ce qu'il y a de plus merveilleusement facile ici-bas. Qui sait les moyens nouveaux qu'elle réserve, qui sait jusqu'où ppurra sévir l'art du poison, qui sait si on n'asservira pas les épidémies comme on asservit les armées florissantes (ou si elles ne sortiront pas, invincibles et méticuleuses, de l'armée des morts.) Qui sait par quoi on fera

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oublier cette guerre-ci qui ne jetait par terre que vingt mille hommes par jour; qui n'a inventé jusqu'ici que des canons tirant à cent vingt kilomètres, les torpilles aériennes d'une tonne, les avions fournissant deux cent cinquante kilomètres à l'heure, les tanks, et les sous-marins traversant l'Atlantique — et dont les dépenses n'ont pas encore atteint dans chaque pays, le montant des fortunes privées.

Mais les bouleversements entrevus, et qu'on ne peut guère dessiner qu'avec des chifires, seront plus forts que la vie. Les disparitions acharnées et furieuses des soldats auront un terme. Nous ne savons plus compter, mais la fatalité des choses comptera. Un jour les hommes seront tués, et les femmes et les enfants. Ils disparaîtront aussi, ceux qui se tiennent debout sur la mort ignominieuse des soldats, ils disparaîtront avec le socle immense et pantelant qu'ils roulaient. Mais ils profitent du présent, ils croient qu'il durera autant qu'eux et en se succédant, ils disent : « Après nous le déluge. » ... Un jour, toute la guerre cessera faute de combattants.

Le spectacle de demain est un spectacle d'agonie. Les savants font des efforts dérisoires pour déterminer quelle peut être dans les millénaires à venir la cause de la fin du monde habité. Sera-ce une comète, la raréfaction de Teau, ou l'extinction du soleil qui anéantiront les hommes? Ils ont oublié la cause la plus vraisemblable et la plus proche : le suicide.

Ceux qui disent : « Il y aura toujours des guerres •, ne savent pas ce qu'ils disent. Ils sont rongés par la commune maladie intérieure de la courte vue. Ils se croient pleins de bon sens comme ils se croient pleins d'honnêteté. En réalité, ils exhibent la mentalité grossière et bornée des assassins eux-mêmes.

La lutte informe des éléments recommencera sur la terre cautérisée où les hommes se seront tués parce qu'ils étaient esc]?-ves, parce qu'ils croyaient les mêmes choses, parc<» qu'ils étaient pareils.

Je pousse un cri désespéré fet il tne ftemble quej the tetout*^

Toat ast folie. Et il n'y a personne qui osera se lever et dire qae toat n'est pas folie, et que l'avenir ne se dessine pas ainsi, aussi latskl, aussi inchangeable qu'un souvenir.

Mais combien y aura-t-il d'honunes qui oseront se lever pour crier en présence du déluge universel qui est à la fin comme il était au commencement i t Non 1 t -* et pour proférer les conclusions irréfutables et terribles :

— Non, les intérêts des peuples et ceux de tous leurs maîtres actuels ne sont pas les mêmes. Il y a surl'antiquité du monde deux races ennemies : les grands et les petits. Les alliés des grands sont, malgré les apparences, les grands. Les alliés des peuples sont les peuples. Ici-bas, il n'y a qu'une seule peuplade de parasites et de meneurs, qui est vainqueur, et qu'un seul peuple, qui est vaincu.

Comme aux premiers âges, des faces de pensée ne surgiront-elles pas çà et là des ombres, puisque c'est le chaos et le règne animal ; la raison est à naître puisqu'il n'y en a plus.

— Il faut penser, mais avec ta pensée, pas avec celle des autres I

L'humble parole, fétu de paille tourbillonnant dans le corps à corps démesuré des années, rayonne entre toutes au fond de moi. Penser, c'est croire que les multitudes ont fait jusqu'ici trop de mal sans le vouloir, et que les anciennes autorités cramponnées partout, faussent l'humanité et séparent l'inséparable.

Il y a eu des audacieux magnifiques. H y a eu des porteurs de vérité. Des hommes qui tâtonnent dans le désordre mondial pour essayer de faire un rangement clair. Ils découvrent ce qu'on ne savait pas encore ; ils découvrent surtout ce qu'on ne savait plus.

Mais quelle panique parmi les puissants et les puissances!

— La vérité est révolutionnaire ! Arrière, les porteurs de vérité, les inventeurs, arrière 1 Ils apportent le règne des hommes I

DE PROFtJNDIS CLAMAVI 195

J'ai entendu ce cri jeté à mes oreilles, tout bas, comme en profondeur, dans une nuit de torture, par l'agonisant aux ailes cassées quand il se débattait tumultueusement pour que les hommes n'ouvrent pas les yeux, mais je l'avais toujours entendu, toujours, autour de moi.

On parle comme les inventeurs, parfois, dans les discours of&ciels, lors des grandes flatteries publiques, mais ce n'est là qu'une diplomatie pour les mieux abattre. Les porteurs de lumière, on les force à se cacher, avec leur torche. Ils sont hués et bafoués, ces rêveurs, ces songe-creux, ces astrologues. Autour d'eux on déchaîne le rire, le rire mécanique, batailleur et bestial :

— Ton idée de paix n'est qu'une utopie, puisque tu n'as pas, du jour au lendemain, à toi seul, arrêté la guerre I

On leur montre le champ de bataille avec ses épaves :

— Tu dis que la guerre ne sera pas étemelle? Regarde, imbécile ! .

Le disque du soleil cou chant, empourpre l'horizon humain déchiqueté :

— Tu dis que le soleil est plus grand que la terre ? Regarde, imbécile I

, Puis, c'est l'anathéme, le sacrilège, l'excommunication contre ceux qui accusent la magie du passé et l'empoisonnement de la tradition. Et les milliards de victimes ellesmêmes se moquent des révoltés et les frappent, dès qu'elles le peuvent. Tous leur jettent la pierre, tous, même ceux qui sou firent, pendant qu'ils sou firent, même les immolés, un peu avant de mourir^

Les soldats sanglants de Wagram crient : Vive l'empereur ! et les lamentables exploités, dans les rues, battent des mains à l'échec de ceux qui essaient de soulager une souffrance fraternelle à la leur. Les autres, prostrés de résignation, assistent, et disent en écho à ce qu'on dit en haut : € Après nous le déluge b, et cette parole passe en un souffle énorme et fantastique par les plaines et les villes, parce qu'innombrables sont ceux qui la murmurent. Ah ! il a été dit : ^

— J'ai confiance dans le gouffre du peuple.

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chaotique et noire, dont les bords seuls, à ses pieds nus* ont couleur rouge et forme humaine. Au milieu : des hymnes, des holocaustes, des files de cagoules et de persécutions pleines de haches, de hallebardes et de baionnettes, et le choc, dans de longs nuages et des traînes d'armées, de deux croix qui n'ont pas tout à fait la même forme. Et tout près de lui, sur une façade de toile, je revois la croix sanglante. Des populations qui se déchirent en deux- pour mieux se déchirer, et l'alliance cérémonieuse, par-dessuiTles pauvres, de ceux qui ont des tiares avec ceux qui ont des couronnes, et à l'oreille des rois, le geste des éminences grises ou des moines cauteleux de la couleur de l'ombre.

J'ai vu l'homme de lumière et de simplicité baisser la tête, et je sens sa voix extraordinaire qui dit :

— Je ne méritais pas le mal qu'ils ont fait avec moi.

Il assiste, inventeur spolié, à la gloire féroce de son nom. Voilà longtemps que les vendeurs cupides et passionnés l'ont chassé du temple à leur tour, et mis les prêtres à sa place. Il est crucifié dans chaque crucifix.

Dans les campagnes, on voit des églises démolies pkr ta guerre '; et déjà des hommes viennent avec la pioche, apportant des pierres pour remettre debout les murs. Il étend le rayon de son bras et dit clairement dans l'espace :

— Ne reconstruisez pas les églises. Elles ne sont pas ce que vous croyez qu'elles étaient. Ne reconstruisez pas les églises.

n n'y a de recours que dans ceux-là que la paix condamne aux travaux forcés et que la guerre condamne à mort, — st qui n'ont besoin que de lumière. Il n'y a de recours que dans les pauvres.

Des formes blanches ont l'air de revenir dans la chambre blanche... La^vérité est simple. Ceux qui disent que la vérité ast compliquée, se trompent ; ce n'est pas elle... Je vois

encore, non loin de moi, un lit, un enfant, nne eniant, qui dort dans la maison ; ses yeux ne sont que deux lignes... Dans la maison, nous avons conduit, après très longtemps, ma vieille tante. On lui montre l'existence plus riche, le nid arrangé. Elle approuve tendrement, mais elle a dit pourtant tout bas, en quittant le seuil des chambres perfectionnées : t C'était mieux de mon temps. » Et j'ai tressailli à cause d'une des fenêtres aux ailes grandes ouvertes dans l'ombre ; l'appel que faisait à travers la- distance le vide de cette fenêtre, entrait en moi. Il m'a semblé qu'une nuit, elle était ouverte jusqu'au cœur.

Moi, mon cœur... Un cœur béant qui trône dans un rayonnement de sang. C'est le mien, c'est- le nôtre. Le cœur, cette plaie qu'on a. J'ai pitié de moi.

Je revois le rivage pluvieux que j'ai vu avant les temps, avant le déroulement du drame des choses, et la femme au bord de la mer. Elle se plaint, elle pleure, parmi les images qu'oârent et que retirent les nuages mortels, et ce que tisse la pluie. Elle parle si doucement que je sens bien que c'est à moi qu'elle s'adresse. Elle est unie à moi. L'amour... Je me souviens ! l'amour, c'est un malheureux et des malheureuses. '

Je me réveille en poussant un léger cri comme un enfant qui naît.

Tout pâlit ; pâleur. Cette blancheur que j'ai pressentie,

à travers les tourbillonnements et les clameurs, elle est là.

Une odeur d'éther me rappelle un souvenir de souvenir

affreux, mais sans forme. Chambre blanche, murs blancs,

': inclinaisons féminines vêtues de blanc.

Je dis d'une voix hésitante, sourde :

— J'ai fait un rêve, un rêve absurde.

Je promène ma main sur mes yeux pour le chasser.

— Vous vous êtes démené pendant votre délire, surtout quand vous croyiez tomber 1 me dit une voix calme, posée, familière, une voix qui me connaît sans que je la connaisse.

— Oui, dis- je.

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