‹ Clarté; romanChapitre 19 sur 32 · MATIN SOI · texte numérisé non relu

MATIN SOI

et son pot à tisane, il tousse comme un lion. Je suis si près de lui que je sens passer sur ma figure cet ouragan de sa chair, et l'odeur de sa plaie intérieure.

J'ai dormi. Je vois plus clair que la veiUe. Je n'ai plus ce voile qui était devant moi. Mes yeux sont attirés nettement par tout ce qui bouge. Une puissante odeur aromatique m'assaille ; j'en cherche la source. En face de moi, en pleine, lumière, assise au bord d'un lit, l'infirmière frictionne avec une drogue des mains noueuses et charbonneuses, des pattes énormes que la terre des champs de bataille où elles se sont trop longtemps implantées, a presque moisies. Le liquide fortement odorant devient une couche de cirage écumeux.

La noirceur de ces mains m'épouvante. Avec un effort, rassemblant mes esprits, j'ai dit tout haut :

— Pourquoi ne luilave-t-on pas les mains?

Mon voisin de droite — le gnome au chandail moutarde — semble m'entendre et hoche la tête.

Je retourne mes yeux de l'autre côté, et, pendant des heures, je me Consacre à regarder obstinément, en détail, les paupières écarquillé^s, l'homme gonflé d'eau que j'ai vu flotter vaguement la nuit comme un ballon. La nuit, il était blanchâtre. Le jour il est jaune, il a de gros yeux gorgés de jaune. Il gargouille, fait un bruit d'eau souterraine et émet des soupirs mêlés à des mots et à des morceaux de mots. Des quintes de toux brunissent sa figure ocreuse. Il tousse, siffle, ravale et rend des filaments de blanc d'œuf et de jaune d'œuf. Son crachoir est toujours plein. On voit bien que son cœur où se pose sa main affouillée et soufrée, bat trop fort et presse ses poumons spongieux et la tumeur d'eau qui le distend. Il vit avec l'idée fixe de vider son ventre inépuisable. EL examine à tout instant son bocal à urine, et sa figure m'apparaît dans cette lueur jaune. Toute la journée j'ai

contemplé la tortore et la punition de ce corps. Son képi et sa veste, qui ne lui ressemblent plus du tout, sont pendus à un clou.

 un moment où il était étendu et suffoquait* englouti, il m'a . montré le nègre perpétuellement oscillant S

— D a voulu se tuer parce qu'il regrettait ches lui. Le médecin m'a dit, à moi : c Ça va bien t. Je voulais lui

demander de me parler de moi; mais en ai-Je eu le temps 1

Vers le soir, mon voisin à chandail, sortant de sa réflexion, répond à ma question du matin en continuant à hocher la tête :

— * On ne peut pas lui laver les mains, c'est imprimé.

Un peu plus tard, ce jour-là, je me suis agité. J'ai levé mon bras revêtu de toile blanche. Je reconnais difficilement ma main amincie — cette silhouette d'étrangèrel Mais j'ai reconnu à mon poignet ma plaque d'identité. Ah I celle-là est venue avec moi jusqu'au fond des abîmes I

Ma tête, pendant des heures, demeure vide, blanche et il y a une foule de choses que je perçois mal, qui sont, puis ne sont plus. J'ai répondu à des questions. Quand je dis : oui, c'est un soupir que je pousse, et rien que cela. D'autres fois, je suis encore à demi-entraîné dans des images de plaines tuméfiées et de montagnes couronnées ; des retentissements de ces choses vibrent à mes oreilles, et je voudrais que quelqu'un vînt qui sût expliquer les songes.

Des souliers étrangers font crier le parquet, et s'arrêtent là. J'ouvre les yeux. Une femme est devant moi.

Ah 1 sa vue me bouleverse à l'infini. C'est la femme de ma vision. Ma vision était donc vraie? Je la contemple, les yeux grands ouverts. Elle me dit :

— C'est moi.

Puis elle se penche et ajoute doucement •^ Je suis Marie, tu es Simon.

M A TIR Ml

•*— Ah ! diS'Je, je me^rappelle.

Je répète les mots profonds qu'elle vient de proférer. Elle me parle encore avec sa voix qui revient de loin. Je xae soulève à demi, je revois, je me rapprends mot & mot.

C*est elle, naturellement, qui m'a^'annoncé que j'avais été blessé à la poitrine et à la hanche, et que j'étais resté trois jours abandonné : de larges déchirures, beaucoup de sang perdu, beaucoup de fièvre, et une fatigue énorme.

— Bientôt, dit-elle, tu seras debout.

Debout I Je m'évoque debout — moi, l'être couché. J'ai de la surprise et de l'efifroi.

Marie s'en va : elle agrandit ma solitude pas à pas, et je suis longtemps des yeux son départ et son absence.

Le soir, j'entends un conciliabule à voix basse au pied du lit du malade à chandail brun. Lui est recroquevillé et souffle humblement. On dit tout bas :

— Il va mourir ; d'ici une heure ou deux. Il est dans un tel état que demain matin il sera pourri. Il faudra le faire enlever à la minute.

On dit cela à neuf heures du soir, puis on éteint les lumières et on s'en va. Je ne vois plus que lui. Il n'y a que l'unique lampe, proche, qui le veille. Il halette, ruisselle. Il brille comme sous la pluie. Sa barbe a poussé, charbonneuse. Ses cheveux sont plaqués sur son front collant; sa mieui est grise.

Le matin, le lit est vide et garni de draps propres.

Et avec l'homme annulé, ont disparu toutes les affaires qui a vaient été empoisonnées par lui.

— Ça va être le tour du 36, dit l'infirmier.

Je^suis la direction de ses regards. Je vois rhomme condamné. Il écrit une lettre. Il parle, il vit. Mais il est blessé au ventre. Il porte sa mort comme un fœtus.

C'est le Jour où on change de linge. Quelques malades y parviennent par leurs propres forces ; sur les lits, les bras

et la toile font des signaux. D'antres sont aidés par rinfiimière. On entrevoit sur les peaux nues, des balafres, des trous, des parties couturées, rapiécées, d'une auti% nuance. Il y a même un amputé, bronchiteux, qui montre un moignon neuf, rose, comme un nouveau -né. Le nègre ne bouge pas pendant qu'on dépouille son maigre torse d'insecte, puis, de nouveau blanchi, il se remet à dodeliner de la tête dans le gris, et à regarder sans bornes le soleil et l'Afrique. On exhume de ses draps et on change le paralysé, en face de moi. U reste d'abord immobile dans sa chemise propre, comme une masse. Puis il pousse un son guttural, qui attire l'infirmière. Avec une voix cassée, creuse, une voix de machine parlante, il demande qu'on lui change de place ses pieds < qui sont pris dans le diap. Puis il reste, l'œil ouvert, rajusté, raidi, daai» les planches de sa carcasse.

Marie revient. Elle s'assoit sur une chaise. Tous les deux, on épelle le passé qu'elle m'apporte abondamment. Un travail innombrable se fait dans ma tête.

— On est tout près de chez nous, tu sais, me dit Marie.

Ces mots dégagent la maison, le quartier, et ont des échos sans fin.

Ce jour-là, je me suis soulevé sur mon lit, et, pour la première fois, j'ai regardé dehors par la fenêtre qui était là, pourtant, depuis toujours, à portée de mes yeux. Et j'ai vu le ciel pour la première fois, et aussi une cour grise où il fait visiblement froid, et une journée grise, ordinaire, semblable à la vie, semblable à tout.

Les jours se sont vite efiacés les uns les autres. Petit à petit, je me suis levé, au milieu de ces hommes qui commençants et maladroits ou gémissant plaintivement dans leurs lits, sont retombés en enfance. J'ai rôdé dans les salles, puis dans une allée. Il est question maintenant de formalités : convalescence, commission de réforme dans nn mois.

HATij»

Enfin Maria eit venue me chercher un matin pour rentrer chez nous, en attendant.

Hlle m'a trouvé sur le banc, dans la cour de l'hôpital qui était une école, sous l'horloge (c'est le seul coin où un rayon de soleil peut entrer) . Je réfléchissais au milieu d'une assemblée de béquiUards et d'hommes aux fronts ou aux bras bandés, aux accoutrements disparates et loqueteux, aux vêtements malades. Je me suis détaché de cette cour des miracles, et ai suivi Marie après avoir remercié l'infirmière et lui avoir dit adieu.

C'est le vicaire de notre église qui est caporal-infirmier : celui qui a dit et fait dire qu'il allait partager les soufErances des soldats comme tous les prêtres. Marie me dit : — t Tu ne vas pas le voir? » — « Non, dis- je •.

Nous partîmes pour la vie par un chemin ombragé; puis, ce fut la grande route. Nous marchions doucement. C'est Marie qui portait le paquet. Les horizons étaient unis, la terre était plate et se taisait, et le dôme du ciel ne battait plus comme une cloche. Les champs étaient vides jusqu'au fond, à cause de la guerre, mais les lignes de la route, droites et bibliques. Et moi, lavé, simplifié, lucide, quoique encore étonné du silence et remué par le calme, je voyais tout avec netteté, sans voile, sans rien. Il me sembla que je portais en moi une grande raison neuve, inutilisée.

On n'était pas loin. Bientôt, on découvrit le passé pas à pas. A mesure qu'on approchait, des détails de plus en plus petits se présentaient et se-nommaient à nous : cet arbre, dans son rond de pierres, ces hangars abandonnés, penchés. Je trouvais même des réminiscences encloses dans les petits asiles des bornes.

Mais Marie m'observait avec une indéfinissable expression.

— Tu es glacé... me dit-elle, tout à coup, en frissonnant.

— Non, lui dis-je, non. a

dans une auberge, et c'était déjà le soir lorsque nous sommes entrés dans les rues.

Marie me désigna un homme qui traversait, là-bas.

— M. Rampaille est devenu riche, à cause de la guerre. Puis ce fut une femme habillée en blanc et bleu flottant,

qui disparaissait à un tournant de maison :

— C'est Antonia Véron. Elle a été à la Croix-Rouge. Elle est décorée à cause de la guerre.

— Ah ! dis-je, tout est changé.

A présent, nous sommes en vue de la maison. La distance entre le coin de la rue et la maison me paraît plus petite qu'il ne faudrait. La place finit tout d'up. coup : elle a une forme plus courte qu'^n réalité. De même, tous les souvenirs de ma vie d'antan me paraissent diminués.

La maison, les chambres. J'ai monté et redescendu l'escalier, guetté par Marie. J'ai reconnu toutes les choses; j'enai même reconnu es que jene voyais pas. Personne d'autre que nous deux dans la nuit tombante, comme si les gens s'étaient entendus pour ne pas apparaître encore à cet homme qui revenait.

— Nous sommes chez nous, voilà, dit enfin Marie. On s'assied l'un en face de l'autre.

— Qu'est-ce qu'on va faire.

— - On va vivre...

— On va vivre...

Je songe. Elle me regarde à la dérobée, avec ce mystérieux accent d'angoisse qui me domine. Je remarque les précautions avec lesquelles elle me regarde. A un autre moment, il m'a semblé qu'elle a les yeux rougis de larmes. Moi, je pense à la vie d'hôpital d'où je sors, à la me grise et à la simplicité des choses.

Un jour s'est écoulé déjà. En un jour, tout le temps passé s'est reconstitué. Je suis redevenu ce que j'étais. &uf que

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]e ne suis pas aussi fort ni aussi tranquille qu'autrefois» c'est comme si rien n'était arrivé.

Mais la vérité est plus simple qu'avant.

Je m'enquiers, auprès de Marie, de l'un ou de l'autre, et je l'interroge.

Marie me dit :

— Tu dis toujours : t pourquoi? • comme un enfant. Je ne parle pas beaucoup pourtant... Marie s'empresse ;

elle a visiblement peur de mon silence. Â un moment où, assis en face d'elle, j'étais resté longtemps sans rien dire, je la vois tout à coup qui cache son visage Sans ses mains, et c'est elle qui, à travers ses sanglots, me demande :

— Qu'est-ce que tu as? ' J'hésite... '

— Il me semble, lui dis-je enfin en guise de répoi)se, que je vois les choses comme elles sont.

— Mon pauvre petit 1 dit Marie.

Et elle continue à pleurer.

Je suis touché par ce confus chagrin... C'est vrai, tout est visible, mais comme dépouillé, autour de moi. J'ai perdu le secret qui compliquait la vie. Je n'ai plus l'illusion qui déforme et qui cache, cette ardeur, cette espèce de bravoure aveugle et irraisonnée qui vous jette d'heure en heure et de jour en jour.

Et pourtant, je viens reprendre la vie où je l'ai laissée. Je suis debout, je suis de plus en plus fort. Je ne suis pas finissant, mais commençant.

J'ai dormi profondément, tout seul dans notre lit.

Le lendemain matin, j'ai vu Grillon planté dans la pièce du bas. Il m'a tendu les bras, s'est exclamé. Après des souhaits, il m'annonce tout d'une traite :

— Vous n'savez pas c'qu'y a eu au Conseil? Là -bas, du côté d'I'endroit qu'on appelle le p'tit Janvier, pas, y a une descente qui va en s'élargeant, y a un bec de gaz et

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la maison dv garde où toas les cyclistes qui veulent se cassent la figure; dans quelques jours encore un pédard est v'nn s'emmancher là, et un dont on n'a toujours pas su le nom» s'est reçu sur la tête et est devenu mort. A côté de ce bec de gaz démoli à coups de cyclistes, on proposait d'mettre un écxiteau bien que toutes les r'commandations soient superflutes. Vous saisissez qu'il s'agissait rien moins qu'une manœuvre pour enquiquiner l 'maire?...

Les paroles de Grillon se dissipent. Je me détache, à mesure qu'il les énonce, de toutes ces pauvres vieilleries. Je ne peux pas lui répondre, après qu'il s'est tu, et que Marie et lui me regardent. Je dis : c Ah ! •. H tousse, pour me donner une contenance. Bientôt, il se retire.

D'autres sont venus, parler de leurs affaires et du cours des événements dans le quartier. C'est un bourdonnement. Un tel a été tué, mais un tel est officier, un tel dans les bureaux. Ici, un tel est riche. Comment est-ce, la guerre?

Ils m'entourent, la figure interrogative. Et pourtant, c'est moi qui suis, plus qu'eux encore, une interrogation immense.

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Denx Jours sont fmmés. Je me lève. Je m'habille, J'ouvre mes volets. C'est atmers^che, et on le voit dans la rue.

Je mets mes vetessttBkts d'autrefois. Je me surprends à apporter des soins coquets à ma toilette, puisque c'est dimanche, à cause de la force qu'on à pour refaûre les mêmes choses.

C'est maintenant que je vois combien ma ûgure s'est creusée, en la comparant à celle que j'avais laissée dans le miroir familier.

Je sors. Quelques rencontres. M™« Piot me demande combien j'ai tué d'ennemis. Je lui réponds que j'en ai tué un. Son bavardage aborde un autre sujet. J'ai senti la difîélence énorme qu'il y avait entre ce qu'elle m'a denxandé et ce que j'ai répondu.

Les rues s'endeuillent de 'devantures closes. C'est toujours la même face hermétique et vague du jour férié. Mes yeux remarquent près de la borne fendue, la vieille boîte de conserves, qui n'a pas bougé.

Je monte sur la colline des Châtaigniers. Il n'y a personne, parce que c'est dimanche. Dans ce linceul blanc, dans cette pâleur étendue du dimanche, se reconstitue maison par maison toute la destinée antérieure.

En haut de la colline» je regarde. Tout est pareil dans les

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lignes et les tons. Le spectacle d'hier et celui d'aujourd'hui sont identiques comme deux cartes postales en couleurs. Je vois ma maison : le toit et la façade de trois quarts. J'ai un frisson doux. Je sens que j'aime ce coin de la terre, mais surtout ma maison.

Eh quoi, tout est pareil? Il n'y a rien de nouveau, il n'y a rien? N'y a-t-il de changé que l'homme que je suis, qui marche trop lentement dans ses habits trop larges, vieilli, appuyé sur une canne?

Le décor est stérile dans la simplicité inextricable du jour. Je ne sais pas pourquoi je m'attendais à des révélations. Mon regard erre vainement partout, à l'infini.

Mais un assombrissement d'orage charge et mouvementé le ciel, et revêt subitement la matinée d'un aspect de soir, A la faveur de ce grand crépuscule qui passe avec son invisible harmonie, la foule que je vois au loin sur l'avenue attire profondément mon attention.

Elles sont minuscules, toutes ces ombres qui s'égrènent le long du chemin, elles sont séparées les unes des autres, elles sont de même taille. Dans la distance, on voit com bien un homme est pareil à un homme. Et c'est vrai, qu'ur homme est pareil à un homme. L'un n'est pas d'une autre espèce que l'autre. C'est une certitude que j'apporte, la seule ; et la vérité est simple, puisque,» ce que je crois, je le vois de mes yeux.

L'égalité de toutes les taches humaines, qui fait son appa rition dans la sombre lueur de l'orage, mais c'est une révélation I C'est un commencement d'ordre net dans le chaos. Comment se fait-U que je n'ai jamais vu ce qui est aussi visible, comment se fait-il que je ne m'étais jamais aperçu de cette évidence: qu'un homme et un autre homme, c'est la même chose, partout et toujours I D'avoir vu cela, je me réjouis, comme si ma destinée était de mettre un peu de lumière sur nous et sur notre chemin.

Lei docbes appellent nos yeux svr l'église. Elle est

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entonréfr d'échafaudages, un long fourmillement s'y glisse, tâtonne autour, y pénètre.

La terre, le ciel... Je ne vois pas Dieu. Je vois partout, partout, l'absence de Dieu. Le regard qui parcourt l'espace revient, abandonné. Et je ne l'ai jamais vu, et il n'est nulle part, nulle part, nulle part.

Personne ne le vit jamais. Je sais — je le savais toujours, pourtant I — qu'il n'y a pas de preuve de l'existence de Dieu, et que pour le prouver il faut d'abord y croire. Où se manifeste-t-il, que sauve-t-il, quels supplices des cœurs, quelles calamités, évite-t-il à tous et à chacun dans la défaite des cœurs? Où a-tron senti, palpé, embrassé, autre chose que son nom? L'absence de Dieu entoure infiniment et comme réellement chaque suppliant agenouillé, assoiffé de quelque humble miracle personnel, et chaque chercheur accoudé sur des papiers, à l'afîùt des preuves comme un créateur, et l'antagonisme haineux, énorme et sanglant de toutes les religions armées les unes contre les autres. L'absence de Dieu surmonte comme le ciel les conflits angoissants du bien et du mal, et l'attention palpitante des justes, et l'immensjté, qui me hante, des cimetières d'agonies, et le charnier des soldats innocents, et les cris pesants des naufragés. L'absence I l'absence 1 Depuis cent mille ans que la vie essaye de reculer la mort, il n'y a rien eu, ici-bas, de. plus vain, que le cri de l'homme vert la divinité, rien qui donne une idée aussi parfaite du silence.

Comment se fait-il que j'aie duré jusqu'ici sans comprendre que je ne voyais pas Dieu ? Je croyais, pour la raison qu'on m'avait dit de croire. Il me semble que je suis capable de ne plus croire quelque chose parce qu'on me l'ordonne, et je me sens délivré.

Je m'appuie sur les pierres du mur bas, à l'endroit où je m'appuyais jadis, alors que je croyais être quelqu'un et savoir quelque chose.

Mon regard tombe sur les familles et les isolés qui se hâtent vers le trou noir du porche de l'église, vers Tobscu.

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dté de te nef où l'on est enlacé par l'encens^ où ptenent des roues de lumière et des anges de couleur, sous les voûtes qui contiennent un peu du grand vide des cieux.

n me semble que je me penche plus prés des créatures ; j'entrevois certaines profondeurs parmi les images passagères que me prête ma vue ; parmi les êtres» on dirait que je m'arrête, au hasard, devant la richesse d'un seul être. Je pense aux petites existences calmes, et il m'apparaît qu'on règle bien vite la réalité en quelques mots, et qu'il y a, dans ce qu'on appelle une petite existence cahne, des attentes, des longueurs et des fatigues immenses.

Je comprends pourquoi on veut croire en Dieu, et par conséquent pourquoi on y croit, puisque la croyance se commande.

Je me souviens, tandis, que je m'abaisse sur ce mur, en écoutant, que non loin d'ici, un jour du passé, une humble femme a élevé la voix et a dit :

— Celle-ci ne croit pas en Dieu ! C'est parce qu'elle n'a pas d'enfants, ou alors, qu'ils n'ont jamais été malades.

Et je me souviens aussi, sans pouvoir me les figurer, de tant et de tant de bouches qui ont dit :

— Ce serait trop injuste, si Dieu n'était pas !

H n'y a pas d'autre preuve de l'existence de Dieu que le besoin qu'on en a. Dieu n'est pas Dieu, c'est le nom de tout ce qui nous manque. C'est notre rêve porté au ciel. Dieu, c'est une prière, ce n'est pas quelqu'un.

On met tous ses bienfaits dans l'étemel futur, on les cache dans l'inconnu. Les angoissantes échéances, on les noie dans des distances qui nous dépassent ; on résout ses contradictions Sans le vague inaccessible. N'importe, on croit à l'idole construite avec un mot. ~

Et moi? Je me suis réveillé de la religion, puisque c'était un rêve. Il fallait bien qu'un matin mes yeux finissent par s'ouvrir et par ne plus rien voir.

Je ne vois pas Dieu, mais je vois l'église et je vois les prêtres. Une autre cérémonie se développe en ce moment dans une autre direction : au château, une messe de

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Saint-Hubert. Accoudé, je m'absorbe dan9 ce spectacle. Ces ministres du culte officiant en grande pompe, chamarrés, côte à côte avec ces riches accoutrés militairement en clxasseurs, les femmes comme les hommes, sur le perron d'un château, en face d'une foule contenue à l'écart par des cordes; et bénissant cette meute de chiens, ces fusils et ces couteaux de chasse — ce spectacle marque d'une façon plus éclatante que n'importe quelle parole la distance qui sépare l'église actuelle de l'enseignement du Christ, et tout ce qui, sur ces pures et frustes origines, s'est accumulé de pourriture dorée. Ce qui est ici est partout; ce qui est petit est grand.

Les prêtres, les puissants, tous toujours attachés ensemble. Ahl la certitude se lève au cœur de ma conscience. Les religions se détruisent spirituellement parce qu'elles sont plusieurs. Elles détruisent ce qui s'appuie sur leurs fables. Mais leurs dirigeants, ceux qui sont la force de l'idole, l'imposent. Ils édictent l'autorité ; ils dissimulent la lumière. Ce sont des hommes qui défendent leurs intérêts d'hommes, des maîtres qui défendent leur règne.

Il le faut ! Tu ne sauras pas ! TJn souvenir terrible frissonne en moi, et j'entrevois confusément des gens qui, pour les besoins de leur cause commune, avec leurs promesses et avec leur tonnerre, maintiennent le malheur fou qui pèse sur les multitudes.

Des pas montent vers moi. Marie apparaît, vêtue de gris. Elle vient me chercher. De loin je voyais ses joues avivées, rajeunies par le vent. De près, je vois ses paupières usées comme de la soie. Elle me trouve abîmé dans des réflexion^» Elle me regarde, pareille à une mère apeurée et fragile, et cette sollicitude qu'elle m'amène suffit à elle seule «ou r me calmer et me consoler.

Je lui montre, à nos pieds, l'agitation endimanchée, et Je prononce quelque phrase amère sur la folie de ces gens qui se rassemblent vainement dans l'église, et vont là prier.

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parler tout seuh... Les uns croient; les autres lenr disent! )•

fais comme toi.

Marie ne discute pas le fond de la religion :

— Âh 1 dit-elle, je n'y ai jamais jamais bien pensé. On m'a toujours parlé de Dieu et j'y ai toujours cru. Mais moi, je ne sais pas... Je ne sais qu'une chose, ajoute-t-el]e en me contemplant avec ses yeux bleus, c'est qu'il iant l'illusion, n faut une religion au peuple, pour qu'il accepte les duretés de la vie, les sacrifices...

Elle reprend, tout de suite, plus fort :

— Il faut une religion aux malheureux, pour qu'Us ne se laissent pas tomber. C'est peut-être une folie, mais si on leur enlève ça, que leur restera-t-il?

La femme douce, normale et habituée que j'ai laissée ici, répète : « Il faut l'iUusion. » Elle tient à cette idée, elle insiste, elle prend le parti des malheureux. Et peutêtre parle-t-elle ainsi pour elle, ou peut-être seulement a-t-elle pitié de moi.-

J'ai beau dire :

•^- Non, jamais l'Ulusion, jamais l'erreur. Il ne faudrait plus de mensonge... On ne sait plus où on va.

Elle s'obstine et fait signe que non.

Je me tais, fatigué. Mais je ne baisse pas les yeux devant le tout puissant décor des choseç ; mon regard est impitoyable et ne peut pas ne pas découvrir partout le faux Dieu et les faux prêtres.

Nous revenons en silence, nous descendons les chemins. Oui, il me semble que la loi du mal est cachée à son aise parmi les illusions qu'on entasse au-dessus de nous. Je ne suis rien, je ne suis pas plus qu'avant, mais j'apporte le besoin de la vérité. Je me répète c^ja'Û n'y a pas de puissance surnaturelle, que rien n'est tombé du ciel, que tout est en nous et entre nçs mains. Et inspiré par cette croyance, j'embrasse des yeux la magnificence du ciel vide, le plein désert terrestre» le paradis du possible.

Nous passons au pied de l'église. Marie me dit comme si rien ne vi^^aipyjh <1'étre dit ;

— Regarde comme la pauvre église a été abîmée, tout un côté du clocher démoli, par une bombe d'aéroplane. ' Le bon curé en a été malade. Dès qu'il a été levé, il ne s'est plus occupé que de trouver de l'argent pour faire reconstruire son cher clocher. U l'a trouvé.

Les gens tournent autour du monument et sondent de l'œil sa mutilation béante. Je pense à tous ces passants, et à tous ceux qui passeront et que je ne verrai pas, et aux autres blessures de clochers. La plus belle des voix résonne en moi, et je voudrais m'en servir pour supplier :

— Ne reconstruisez pas les églises 1 Vous qui viendrez après nous et qui dans la netteté du déluge fini, serez peutêtre capables de voir plus distinctement l'ordre des choses, ne reconstruisez pas les églises ! Elles ne contenaient pas ce qu'on croyait, et elles n'ont été pendant des siècles que les prisons des sauveurs et le mensonge monumental. Si vous êtes encore croyants, ayez votre temple en vous. Mais si vous apportez de nouveau des pierres à la tradition bornée et méchante, c'est la fin de tout. Au nom de la justice, au nom de la lumière, au nom de la pitié, ne reconstruisez pas les églises t

Mais je n'ai rien dit. Je baisse la tête et je marche plus lourdement.

Je vois M"ae Marcassin qui sort de l'église, les yeux clignotants, lassée, vraiment veuve. Je la salue, je l'aborde, et je lui parle un peu et humblement de son mari, puisque j'étais sous ses ordres et que je l'ai vu mourir. Elle m'écoute avec une distraction morne. Elle est ailleurs. Elle me dit enfin : c J'^i fait célébrer une messe parce que ça se fait. • Puis elle garde un silence qui veut dire : « Il n'y a rien à dire, comme il n'y a rien à faire. » Devant ce vide, je comprends le crime qu'a commis Marcassin en se faisant tuer rien que pour la gloire de mourir.

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