LES REVENANTS
Noos sommes sortis tous le- deux, sans bat. Nous marchons devant nous.
C'est un jour d'automne. Des dentelles grises de nuées, du vent. Il y a des feuilles mortes couchées par terre; d'autres tourbillonnent. Nous sommes en août. C'est tout de même un jour d'automne; les jours ne se laissent pas ranger étroitement comme les hommes.
Nos pas nous portent du cèté de la cascade et du moulin. Nous ne sommes guère retournés là depuis nos fiançailles. Marie est couverte d'un grand manteau gris ; elle a un chapeau de soie noire avec un petit carré de couleur brodé sur le devant. Elle a l'air lassée et ses yeux sont rougis. Quand elle marche devant moi, je vois la torsade de ses beaux cheveux blonds.
Et instinctivement, tous les deux, nous avons cherché les signes que nous avions autrefois gravés, avec une joie fo]le, sur les arbres et sur les pierres. Nous avons cherché cela comme un trésor épars, sur les joues étranges des vieil x saules, près des griffes de la cascade, sur les bouleaux plantés comme des cierges devant le taillis violet, sur le vieux sapin, qui, si souvent, nous recouvrit de ses ailes
EES REVENANTS S17
soTTibres. Beaucoup d'inscriptions ont disparu ; il y en a d'ef^cées par le seul effacement des choses ; il y en a qui sont recouvertes par une foule d'autres inscriptions, ou
qui sont déformées et laides. Presque toutes ont passé
coinme si c'étaient des passants.
Marie est fatiguée. Elle s'assoit souvent, l'air sage, avec
son grand manteau, et assise, elle semble la statue de la
nature, de l'espace et du vent.
Nous ne parlons pas. Nous avons descendu du côté de la rivière, lentement, comme si nous montions, vers le banc de pierre du mur. Les distances sont changées : ce banc, on le rencontre plus tôt qu'on ne le croyait, comme quelqu'un dans l'ombre : c'est bien lui. Le rosier qui le surmontait est desséché et fait une couronne d'épines.
U y a des feuilles mortes sur la dalle de pierre. Elles viennent des marronniers qui sont là-bas. Elles sont tombées sur le sol, et pourtant, elles se sont renvolées jusqu'au banc.
C'est sur ce banc, où elle m'est venue pour la première fois, et qui fut autrefois si important à nos yeux qu'il semblait, que tout autour le décor des choses avait été créé par nous «— que nous nous asseyons aujourd'hui, après avoir vainement cherché dans la nature des marques de notre passage.
Le paysage est calme, simple, vide; il nous emplit d'un grand frisson. Marie est si triste et si simple qu'on la voit penser.
Je me suis penché, les coudes aux genoux. J'ai contemplé le gravier, à mes pieds ; et soudain, je tressaille : je comprends que mes yeux cherchaient la trace de nos pas, malgré la pierre, malgré le sable.
Après la solennité d'un long silence, la figure de Marie prend une expression de défaite, et tout d'un coup, elle se met à pleurer. Les larmes qui la remplissent, car on pleure toujours tout entier, coulent sur ses genoux. Et à travers des sanglots tombent de ses lèvres mouillées des paroles presque informes, mais désespérées et sauvages comme un éclat de rire arraché.
— Ah I tout est fini I ■'écrie-t-ellç.
"'«ÏV "< -»■
J'ai mis mon bras autour de sa taille, et je suis heurté par la douleur qui agite sa poitrine et sa gorge, et la secoue parfois brusquement, sa douleur qui ne m'apparti^it pas, qui n'appartient à personne et qui est comme une di\ânité.
Elle se calme. Je lui prends la main. Elle évoque des souvenirs avec une voix faible : « Ceci, et cela... Et ce-matia-là... » Elle s'y applique, elle les compte. Je parle aussi, doucement. On s'interroge : — t Tu te rappelles? » — « Ah ouL » A un détail plus précis, plus évocateur, plus puissant : « Tu te rappelles? » On répond seulement : « Un peu... »
La séparation, les grands événements depuis lesquels la terre a tourné, ont donné le recul au passé, et fait un fossé. Rien n'est changé; mais lorsqu'on regarde, on voit.
A un moment, après nous être montré dans le passé une magique soirée d'été, j'ai dit : « Nous nous aimions », elle répond : « Je me souviens. »
Je l'ai appelée ^ mi-voix pour la tirer du 'mutisme où elle s'enfonce.
Elle m'écoute, puis dit paisiblement, désespérément :
— Marie... Tu m'appelais ainsi autrefois. Je ne peux pas me figurer que j'avais le même nom.
J'ai détourné le visage, pour me rappeler...
Peu d'instants après, à, propos d'autre chose, elle me dit enfin :
— Ah! ce jour-là, on rêvait de voyages, de projets... Ah ! tu étais là, assis à, côté de moi.
Autrefois, on vivait. Maintenant, on ne vit plus guère« puisqu'on a vécu. Ceux que nous étions sont morts, puisque nous sommes là. Son regard en allant à moi ne rattache pas ensemble les deux vagues survivants que nous sommes, son regard n'efîace pas notre veuvage, et ne change rien aux choses. Et moi, je suis trop imbu de simplicité lucide et de vérité, pour répondre : non, lorsque c'est oui. En ce moment, à côté de moi, Marie est comme moi.
ï-e deuil immepse des cœurs humains nous apparaît.
'^ lÈ^lS REVENANTS Î19
Nous n'osons pM encore le nommer; mais nous n'osons pas ne pas le montrer dans tout ce que nous disons.
Nous voyons alors une femme qui gravit le sentier et s'approche de nous. C'est Marthe, grandie, épanouie. Elle nous dit quelques mots, puis elle s'en va, souriante... Elle sourit, elle qui joue un rôle dans notre drame. La ressemblance qui m'a hanté jadis hante aussi Marie : tous deux nous avons, côt« à côte, et sans nous le dire, nourri les mêmes pensées, en voyant grandir cette enfant qui montre ce que fut Marie.
Marie avoue tout, d'un seul coup :
— je n'étais que ma jeunesse et ma beauté, comme toutes les femmes. Ma jeunesse et ma beauté, les voilà : c'est Marthe. Alors, moi...?
Elle répète avec angoisse :
— Je ne suis pas vieille encore puisque j'ai trente-cinq ans, mais j'ai vieilli très vite; j'ai des cheveux blancs, qu'on voit de près; je me suis ridée et j'ai les yeux abîmés. Je suis là, dans la vie, à vivre, à m'occuper. Mais je ne suis rien de plus que ce que je suis 1 Bien sûr, je suis encore vivante, mais l'avenir finit avant la vie. Ah I il n'y a vraiment que la jeunesse qui soit à sa place dans le présent. Toutes les jeunes figures se ressemblent et vont de Tune à l'autre sans jamais se tromper. Elles effacent et détruisent tout le reste, et font que les autres se voient tels qu'ils sont, et deviennent inutiles.
Elle a raison, elle a raison ! Quand la jeune fille se dresse, elle prend réellement la place de l'autre dans l'idéal et dans le cœur humain, et fait d'elle ime revenante. C'était vrai. Je le savais... Ahl je ne savais pas que c'était si vrai! C'est trop naturel, trop visible. Je ne peux pas les nier, ces choses auxquelles on ne pense jamais parce qu'elles sont trop tristes. De nouveau, un cri d'affirmation est monté à mes lèvres, et m'a empêché de dire non.
Je ne peux pas me détourner de la splendeur et de l'avènement de Marlii» et ep la regardant de reconnaître Ma^ie*
Je sais qu'elle a eu quelques amourettes. Maintenant, elle est seule. Elle est seule; elle va s'appuyer... Fantôme ou réalité, Thomme n'est psLS loin d'elle. CeÉk éblouit. Certes, je ne pense plus comme autrefois que c'est une sorte de devoir de satisfaire les poussées égoïstes qu'on a, et j'ai maintenant pour la droiture un culte intérieur — mais, tout de même, si cette créature venait à moi, je sens bien qu^avant tout et rralgré tout, je deviendrais un immense cri de joie. Marie retombe à son idée, obstinément, et dit :
— Une femme n'existe que par l'amour et pour l'amoon Quand elle n'est plus bonne à cela, elle n'est plus rien.
Elle répète :
— Tu vois, je ne suis plus rien.
Ah t elle est au fond de son abîme ; elle est au bout de son deuil de femme I Elle ne pense pas qu'à moi. Sa pensée est plus haute et plus vaste. Elle pense à toute la femme qu'elle est, à tout l'amour, à tout le possible, quand elle dit : « Je ne suis plus rien i. Moi, je suis seulement celui qui assiste à elle en ce moment, et elle n'a plus aucun secours à attendre de personne.
Je voudrais apaiser, consoler, cette femme qui est douceur et simplicité — et qui sombre là en me touchant légèrement de sa présence, — mais précisément parce qu'elle est cela, je ne sais pas lui mentir, et je ne peux rien oontre son chagrin, son parfait, son infaillible chagrin.
— Ah l s'écrie-t-elle, si on ressuscitait I
Mais elle a essayé, elle, de se cramponner à l'illusion. Je vois par les traces des larmes — et parce que je la regarde — qu'elle s'était mis aujourd'hui de la poudre de riz et du rouge aux lèvres, peut-être même aux joues, comme jadis elle le faisait en riant pour s'enjoliver malgré moi. Cette femme qui, à travers le temps, essaye de se faire plus ressemblante, de se fixer sur elle-même, qui se peint, c'est tellement pareil à ce qu'ont fait le profond Rembrandt et le large et exquis Titien : faire demeurer, sauver l Mais, cette fois-ci, quelques larmes ont lavé l'effort fragile et mortel.
Elle essaye aussi de s'illusionner avec des mots, et de
ftBS RBVBMAMT6 ||i
découvrir là quelque chose qui la transfigurerait. Elle ne peut pas se sacrifier : on ne se nie pas, on ne s'efEace pas ; se sacrifier c'est un mensonge. Elle m'affirme, comme l'autre matin : « Il faut l'illusion. Non, il ne faut pas voir les choses comme elles sont ». Mais on voit bien que ces mots n'existent pas.
Et à un moment où elle me regardait avec sa détresse, elle a murmuré :
— Toi, tu n'as plus d'illusion du tout. Je te plains I
 ce moment-là, en un éclair, elle ne pense qu'à moi et elle me plaint! Elle a trouvé dans sa désolation quelque chose à, me doimer.
Elle se tait. Elle cherche la plainte suprême; elle cherche ce qu'il y a de plus torturant et de plus simple. Elle balbutie :
— La vérité.
La vérité, c'est que l'amour des hommes est une unique saison parmi tant .d*autres. C'est que nous avons en nous quelque chose de beaucoup plus mortel que nous, et que c'est pourtant cela qui a toute l'importance. Alors, on smrvit beaucoup plus longtemps qu'on ne vit. Il y a des choses qu'on croit savoir et qui sont tout de même des secrets. Sait-on bien ce qu'on croit I On croit aux miracles. On fait de grands efforts pour se débattre, pour s'afîoler. On voudrait montrer tout ce qu'on mérite. On s'imagine qu'on est une exception, et qu'il va arriver quelque chose de surnaturel. On souffre tant qu'on en a la force. Mais la paix de la vérité nous glace. L'impossible redevient l'impossible. On se tait comme le silence lui-même.
Nous sommes restés sur le banc, solitaires jusqu'au soir. Nos mains et nos figures luisaient comme des lueurs d'orage dans l'ensevelissement du calme et de la brume.
On rentre à la maison. L'attente, le dîner. On vit ces quelques heures. Et nous nous voyons seuls dans la maison l'un en face de l'autre comme jamais nous ne nous sommes vus, et nous ne savons plus quoi faire ! C'est un vrai drame pe néant qui se déchaîiie. On vit ensemble, les gestes s'ac-
291 CbARTÉ
cordent, se touchent et se mêlent. Mais toat'cda est vide. On ne se désire pas, on ne sait plus s'attendre, on ne fait pas de rêves, on n'est pas heureux. C'est une espèce d'imitation de la vie par des fantômes : des êtres qui, de loin, sont des êtres, et, de tout près, de tout près, des fantômes.
Puis vient l'heure de se coucher. Elle couche dans la petite chambre qui ouvre sur le palier en face de la mienne — moins belle et grande que la mienne, tendue d'un papier passé, jauni, où les vieilles fleurs dessinas ne sont qu'un relief inégal avec par places des traces de poudre, de cendre coloriée.
Sur le palier, nous allons nous séparer. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il en est ainsi, mais, aujourd'hui, nous sentons ce grand déchirement qui n'est pas un déchirement.
Elle a commencé à se dévêtir. Elle a ôté son corsage. Je vois son cou et ses seins un peu amollis à travers sa chemise, et, tombant à demi sur sa nuque, ses cheveux blonds qui, jadis, ont flambé magnifiquement sur elle coname un feu de paille.
Elle dit seulement :
— H vaut mieux être un homme qu'uat femme. Puis elle répond à mon silence :
— Tu vois, nous ne savons plus quoi dire.
Dans l'encoignure de la porte étroite, «tte a parlé avec une sorte d'immensité.
Elle rentre dans sa chambre. Elle y disparaît. Avant mon départ à la guerre, nous couchions dans le même lit. Nous nous étendions à côté l'un de l'autre pour nous anéantir dans l'inconscience, ou aller rêver ailleurs. (La vie banale a des naufrages pires que les drames de Shakespeare : pour un couple : dormir, mourir.) Mais depuis que je suis revenu, on se sépare par un mur. Cette sincérité que j'ai rapportée dans les yeux et dans l'esprit a changé plus que je m'en doute, autour de moi, l'apparence en réalité. Marie me cache son corps flétri mais dédaigné. Sa pudeur a recommencé ; oui, elle a fini par recommencer.
Elle a fermé sa porte. Elle se déshabille, seule dans sa chambre, lentement, et comme inutilement. Il n'y a que
ÊÊg REVENANTS J523
la clarté de sa petite lampe qui caresse ses cheveux dénoués où les autres ne voient pas encore les cheveux blancs, les oheveux glacés qu'elle seule touche.
Sa porte s'est fermée, définitive, banale, morne.
J'ai revu sur ma table, dans des papiers, le poème trouvé jadis dehors, le bout de papier qui s'était échappé des mains mystérieuses qui l'écrivirent et était vemi sur le banc de pierre. Il finissait en disant tout bas : « Je ne sais que les pleurs qui me montent aux yeux quand je vois ta beauté mêlée à ton sourire. »
Aux jours d'autrefois, cela nous avait fait sourire de ravissement. Ce soir, j'ai en réalité les larmes aux yeux. Qu'est-ce donc? J'entrevois qu'il y a quelque chose de plus que ce que nous avons vu, que ce que nous avons dit, que ce que nous avons ressenti aujourd'hui ; peut-être un jour, elle et moi nous échangerons des paroles meilleures et plus riches, et alors» ce jour-là, toute la tristesse servira à quelque chose.
LE CULTB
Je suis allé à l'usine. Je m'y suis senti aussi perdu que si je me retrouvais transplanté là après un long sommeil légendaire. Beaucoup de figures nouvelles. L'usine a triplé, quadruplé d'importance ; toute une ville de constructions légères s'y est ajoutée.
— Ils en ont monté ailleurs sept, pareilles, en trois mois 1 me dit orgueilleii sèment M. Miel vaque.
Le directeur est maintenant un autre jeune neveu de MM. Gozlan. Il vivait à Paris et est revenu le jour de la mobilisation. C'est )e vieux M. Gozlan qui s'occupe de tout.
J'ai un mois à attendre. J'attends lentement, comme tout le monde. Les maisons du quartier bas sont peuplées d'absents. Lorsqu'on y entre, on vous parle de la dernière lettre, et on fait sur la guerre toujours les mêmes réflexions stériles et démesurées. Il y a dans ma rue, douze maisons "^ les gens n'attendent plus rien, et n'ont rien à dire, comme M™® Marcassin. Dans quelques autres, le disparu reviendra peut-être ; on y tourne dans une esp^èce d'espoir qui ne s'appuie que sur du vide et du silence. Il y a des femmes, qui dans une sorte de misère heureuse, ont refait leur vie. et ont remplacé près d'elles les morts ou les vivants.
Les grandes rues n'ont pas changé, non plus que les places, sauf la place ronde où s'incruste une agglomération de baraquements. L'animation y est aussi grande qu'avant, et plus colorée, plus amusante. Beaucoup de jeunes gens riches ou influents passent leur temps de guerre dans les bureaux du Dépôt, de la Place, des Étapes, du Recrutement, de la Trésorerie, et autres administrations dont on ne se rappelle plus tous les noms. Les prêtres pullulent dans les deux hôpitaux ; on lit leur origine sur les figures des infirmiers, des vaguemestres, des cydistes, des portiers. Je n'ai jamais vu, moi, de prêtre en première ligne dans l'uniforme de simple soldat combattant, l'uniforme de ceux qui font les corvéfes ef combattent aussi contre toute la misère I
Je pense à ce que me disait jadis l'homme qui était près de moi dans la paille d'une étable : « Pourquoi n'y a-t-il plus de justice? > Par le peu que je sais, que j'ai vu, que je vois — je sens quelle ruée énorme" s'est levée, en même temps que la guerre, contre l'égalité des vivants. Si cette injustice, qui transformait en duperie l'héroïsme des autres, ne s'est pas ouvertement étendue, c'est que la guerre a trop duré, et que le scandale devegiait tellement criant qu'on a été forcé d'y mettre ordre. Il semble que ce n'est que par peur qu'on a fini par s'y résoudre.
J'entre chez Fontan. Grillon est avec moi : en sortant, je l'ai recueilli dans l'armoire vitrée de son échoppe. Il a de plus en plus de mal à se tirer d'afiaire ; il a beaucoup vieilli, et son organisme, si puissamment chevillé, craque de rhumatismes.
On s'assoit. Grillon geint et se courbe tellement dans sa lutte corps à corps avec les douleurs qui le pressent, que je crois que son front va cogner le marbre de la table.
Il me parle avec détails de ses petites affaires qui ne vont pas. U entrevoit confusément l'avenir ^tout dépouillé
qui Tattend, — tandis qu'un sergent à moustache blonde et f à lorgnon fait son entrée. Ce personnage, qui porte sur son \ collet, à la place d'un numéro, des foudres blanches, vien-t s'asseoir non loin de nous. H commande un porto que Victorine lui sert en souriant. Elle sourit au hasard, indistinctement, à tous les honunes, comme la nature.
Le nouveau venu ôte son képi, regarde les fenêtres, bâille.
— On s'embête, dit-il.
Il se rapproche de nous et nous adresse la parole. Il se met à bavarder, avec verve et désinvolture, sur les choses et les gens. H travaille à la naairie et il sait bien des secrets, qu'il noue fait voir. H désigne deux consommateurs attablés dans le coin réservé des commerçants :
— L'épicier et le quincaillier, dit-il. En voilà qui" savent y faire ! Il y a eu, au commencement, une crise du commerce par la force des choses, et ils ont dû se mettre la ceinture comme les autres. Puis ils se sont vengés en raflant, en conservant, en spéculant, et ils continuent à se venger! Tous ces stocks de marchandises qu'ils couvent dans leurs caves, en attendant les hausses promises par les journaux I H est vrai qu'ils ont une excuse : il y en a d'autres, plus gros, qui font pire. Ah ! on peut dire que les commerçants auront donné une riche idée de leur patriotisme pendant la guerre !
Le jeune homme blond s'étire en arrière de tout son long, les talons joints par terre, les deux bras raidis sur la table et ouvre la bouche de toute sa force, longuement. H reprend très haut, sans se soucier qu'on l'entende :
— Tenez, j'ai vu l'autre jour à la préfecture, les piles des déclarations de bénéfices exigées par le ministère. Je ne sais pas, je ne les ai pas lues, mais j'en suis sûr, j'en suis certain (et vous aussi, vous en êtes certains), toutes ces ' innombrables piles de déclarations, ce sont des colonnes, ' des monuments, de blagues et cle mensonges I
Spirituel, inépuisable, le geste nonchalant, documenté
avec précision ^ar le métier de scribe où il est embusqué, ;
le sergent raconte des histoires de scandales, de profits I
monstres a pendant que le bon populo se bat %, parle, parle, '
LE CULTB 827
pour condnre qu'après tout, il s'en fiche, lui, pourvu qu'on le laisse tranquille...
M. Fontan est- dans la salle. Une femme traîne devant lui un être flageolant qu'elle lui présente :
— XL est malade parce qu'il n'a pas mangé assez, monsieur Fontan, dit la femme.
— £h bien 1 moi, je suis malade comme lui, dit Fontan avec bonhomie, mais parce que je mange trop.
Le sergent s'en va en nous effleurant d'un salut.
— D a raison, c'monsieur élégant, me dit Grillon. Ça a toujours été comme ça, et ce sera toujours comme ça, va 1
Je me tais, à l'écart. Je suis encore lassé et étourdi de toutes ces paroles, depuis le temps que je suis resté sans rien entendre que moi-même. Mais je sais bien que tout cela est vrai, et que le patriotisme n'est pour beaucoup, qu'un mot ou qu'un instrument. Et sentant encore sur moi les haillons du simple soldat, je fronce les sourcils, et je comprends qu'il y a pour les pauvres un déshonneur et une honte à être trompés comme ils le sont.
Je regarde Grillon. Il sourit, comme toujours ! Sur sa Aaste figure où chaque jour qui passe laisse maintenant des marques, sur sa face amortie aux yeux ronds, à la bouche ouverte en rond comme un zéro, s'étale le même sourire qu'autrefois. Je croyais alprs que la résignation était une vertu ; je vois maintenant que c'est jan vice. L'optimiste est le perpétuel comphce de tous les malfaiteurs. Ge sourire passif, que j'ai admiré naguère, je le trouve vil sur cette pauvre face.
L'estaminet s'est rempli : des ouvriers, de la vflîe et surtout de la campagne, vieux, ou très jeunes.
Geux-là, ces humbles, ces gagne-petit, que font-ils? Us
"sont sales et ils boivent. C'est le matin et ils sont sombres^
parce que sales. Il y a dans la lumière cette obscurité qu'ils
portent svr eux et une mauvais** odeur so déplacfii avec eux.
Oe voit M ioia4r« AViac grpuptii populAiniv troit convn-
lescents de l'hôpital, qu'on reconnaît à lents vêtements de bure, à leurs képis et à leurs gros souliers, et parce que leurs gestes sont soudés les uns aux autres, plies aux niouvements communs.
Tous ces buveurs, à force de tournées, se mettent à parler fort, s'excitent, crient à tort et à travers, puis, à la fin, descendent visiblement dans l'inconscience, dans l'oubli, dans la défaite.
Le marchand de vin est à son comptoir qui brille comme de l'argent — au milieu, décdoré, immobile, comme un buste posé. Ses bras nus, blafards comme sa face, pendent. Il vient d'essuyer du vin répandu, et ses mains sont rutilantes et dégouttent, comme celles d'un boucher.
— ' J'oubliais d'vous dire, s'écria Grillon, qu'on a reçu il y a quelques jours des nouvelles de vot' régiment. Le p'tit Mélusson a eu la tête fracassée en coumnt à la charge. Ici, i' t'nait pas d'bout et if était paresseux. Eh bien, i' courait à l'assaut comme un possédé. La guerrerefait les hommes, tout de même I
— Termite? demandai-je.
' — Ah oui, Termite le braconnier? Mais il y a longtemps qu'on n'I'a plus r'vu. Il a disparu, paraît. Il a été tué, faut croire.
Puis il me parle d'ici : Brisbille, toujours le même, socialiste et scandaleux.
— Il y a lui, dit Grillon, et aussi cette espèce de dangereux qu'est Eu do, avec sa bonté publique... Groyez-vous, on n'a pas pu le pincer pour ses manicaisons d'espionnage ! Rien dans sa vie passée, rien dans ses agissements, rien dans ses dépenses, rien à reprendre. Faut-il qu'il soit malin !
Je m'avise de penser : Si tout cela n'était pas vrai? Malgré tout, il me paraît formidable de bouleverser ainsi sur place une des croyances les plus enracinées chez nous pendant si longtemps. Je m'y hasarde ;
— Il est peut-être innocent»
Bl OUBTB
Crillon sursaute et s'écrie ; •«*- Quoi I vous le soupçonnez d'être innocent I Sa face se convulsé, et il part d'un rire énorme, irrésis* tible comme un mascaret : le rire de tous I
— A- propos du Termite, dit Crillon Tinstant d'après, paraît qu'c' était pas lui qui braconnait.
Les convalescents militaires quittent le débit. Crillon les regarde s'en aller parallèlement, avec leurs bâtons.
— Y en a, d'blessés, y en a, d'morts, d'ici, de là 1 dit-O. Tous ceux qui n'ont pas. eu une situation privilégierez.. Ah là là, les pauv' bougres, quand on y pense, hé, c'qu'ils ont dû souffert ! Et en c'moment, tout le temps, il en meurt. Et on supporte ça très bien, on n'y pense guère. On aurait pu en faire tuer moins^ c'est sûr : il y a eu des fautes, des gaffes, que tout l'monde sait. Mais heureusement, ajoute-t-il avec entrain en me mettant sur l'épaule sa main grosse comme un jeune animal, les morts des soldats et les gaffes des chefs, tout ça disparaîtra un beau jour, fondu, oublié, dans la gloire du chef vainqueur 1
Onaparlé beaucoup dans le quartier d'une fête du Souvenir.
Je ne tiens pas à y assister et je regarde Marie partir. Puis, je me sens poussé à aller là, comme si c'était un devoir.
Je passe le pont. Je m'arrête au tournant du Vieux Che« min, à la lisière des champs. A deux pas, c'est le cimetière, qui ne s'agrandit guère, puisque presque tous ceux qui meurent maintenant ne sont nulle part.
Je lève la tête. J'embrasse le spectatle d'ensemble.
La colline qui monte devant moi est pleine de monde. Elle tremble comme une ruche. En haut, sur l'esplanade des tilleuls blanchis, elle est couronnée par le soleil et par l'estrade rouge où scintille la richesse des toilettes, des uniformes et des instruments de musique.
Puis il y a une barrière rouge. En deçà de cette barrière, en bas, le public fourmille et bruisse.
Je reconnais la grande image du passé. Je reconnais cette cérémonie, vaste comme une saison qui s'est étagée régulièrement ici tant de fois, presque dans les mêmes rites et les mêmes formes, au cours de mon enfance et de ma jeunesse. L'année dernière, il en fut ainsi, et les autres années. et il y a un siècle, et il y a des siècles.
Près de moi est planté un vieux paysan en sabots. Des Loques informes et incolores, couleur du tempsv recouvrent l'homme étemel des champs. Il est ce qu'il fut toujours, n clignote, appuyé sur un bâton ; il tient, son bonnet dans sa main, à cause de la ressemblance de ce qu'il voit, avec la messe. Ses jambes tremblent ; il ne sait pas s'fl ne doit pas s'agenouiller.
Et moi, je me sens rapetissé, rajeuni, revenu à travers des cycles, an peu que je suis.
Là 'haut, porté par la tribune tendue de drapeaux, un iS^^mme parle. Il érige sa tête sculpturale, auxcheveux blancs ccanme le marbre.
A la distance où je suis, je l'entends à peine. Mais le vent m'apporte quelques paroles, criées plus fort, de sa pérolaison. U prêche au peuple la résignatiçn et la continuation Les choses. H le conjure d'abandonner définitivement la lutte maudite des classes pour se consacrer à jamais à la lutte bénie des races sons toutes ses formes. Après la guerre, plus d'utopies sociales : la discipline, dont la guerre a heureusement montré les grandeurs et les beautés ; l'union des pauvres et des riches pour l'expansion nationale et la victoire française dans le monde, et la haine sacrée des Allemands, qui est une vertu française. Souvenons-nous 1
Puis un autre orateur s'agite et s'écrie que la guerre a été une si magnifique floraison d'héroîsmes qu'il ne faut pas la regretter. Elle a été un bien pour la France; elle a fait jaillir d'une nation qu'on disait en décadence, de hautes vertus et de nobles instincts. Notre peuple avait besoin de