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se réveiller, de se ressaisir, de se retremper. Il proclame en images qui planent, vibrantes, la gloire de tuer et celé d'être tué, et il exalte le vieil amour du panache dont esl pétrie l'âme française.
Solitaire au bord de cette foule, je me suis assis sur une borne qui est là. Je me sens glacé au contact de ces paroles, de ces commandements, qui enchaînent l'avenir au passé et le malheur au malheur. Je les ai déjà entendus retentir à jamais. Tout un monde de pensées gronde confusément en moi. A un moment, j'ai crié sourdement : Non ! Cri difforme, protestation étranglée de toute ma foi contre toute l'erreur qui s'abat sur nous. Ce premier cri que j'ai hasardé parmi les hommes, je l'ai jeté presque comme un illuminé, mais presque comme un muet. Le vieux paysan n'a même pas retourné sa tête granitique et terreuse... Et j'entends passer, avec une envergure populaire, un fracas d'applaudissements.
Je monte pour rejoindre Marie et me mêle à la foule. Je fends des groupes pressés. Tout à coup, silence profond, et chacun s'immobilise net. L'évêque, là-haut, est debout. Il lève son index et dit :
— Les morts ne soût pas morts. Ils sont récompensés au ciel ; mais, même ici-bas, ils sont vivants : ils veillent dans nos cœurs, éternellement préservés de l'oubli. Ils ont l'immortalité de la gloire et de la reconnaissance. Ils ne sont pas morts, et ils sont plus à envier qu'à plaindre.
Et il bénit l'assistance qui, toute, s'incline ou s'agenouille. Je suis resté tout droit, opiniâtrement, les dents serrées. Et je me souviens, et je me dis : « Est-ce que les morts sont morts pour rien? » Si le monde doit rester ce qu'il est, oui I
Quelques homines avaient commencé par ne pas baisser le dos, puis ils ont obéi au mouvement général. J'ai senti sur mes épaules, combien 1^'inclinaison de toute une fouie pesait lourdement.
M. Joseph Bonéas parle dans un cercle. Je revois une seconde sur lui, en le retrouvant, le prestige qu'il avait à mes yeux. Il porte un uniforme d'ofôcier de garde municipal, dont le col cache son cou ravagé. Il disserte. Que dit-il? Il dit : • Il faut voir loin, i
— Il fautJvoir loin. Moi, la seule chose que j'admire dans la Prusse militariste, c'est son organisation militaire. Après la guerre — - car il ne faut pas borner son regard ao conflit actuel, — il faudra en prendre des leçons, tout en laissant les bons humanitaristes bêler à la pai?c universelle.
Il dit ensuite que les orateurs n'ont pas assez insisté, à son sens, sur la nécessité après la guerre, de lier l'Allemagne économiquement. Pas d'annexions, soit; mais des tarifs, ce qui vaut encore mieux. Et il montre par des arguments, les avantages et la prospérité qu'amènent les carnages et les ruines.
Il m'a vu. Il s'orne d'un sourire, il vient à moi, la main tendue. Je me détourne, violemment. Je ne veux pas de la main de cette espèce d'étranger, de cette espèce de traître.
Ce personnage falot qui parle de voir loin, alors qu'il n'y a encore au monde que quelques superbes mart3nrs qui aient osé le faire, et qui se contente de méditer, par-dessus le malheur actuel des hommes, celui des enfants ; et l'homme à tête blanche qui, tout à l'heure, prêchait l'esclavage, et essayait de détourner les revendications du peuple vers les massacres traditionnels ; et celui qui faisait rutiler, du haut de ses tréteaux pavoises, la beauté et la moralité des batailles ; et celui qui ressuscite le souvenir des morts pour nier avec des jeux de mots l'évidence terrible de la mort, et, gesticulant, paye les martyrs en monnaie de singe — tous ces gens-là mentent, mentent. J'entends à travers leurs paroles la restriction mentale qu'ilsvtiminent : c Autour de nous, le déluge, et, après nous, le déluge 1 » Ou bien, ils ne mentent même pas ; ils ne voient rien, et ils ne savent pas ce qu'ils disent.
On a ouvert la barrière rouge. Des applaudissements et des félicitations s'entre-croisent. Des notabilités descendent
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de l'estrade, me regardent, s'entretiennent visiblement du
I lessé de guerre que je suis, et s'avancent de mon côté. Paimi eux se trouve rintellectuel qui a parlé le premier.
II hoche sa blanche tête bouclée de chou -fleur, et promène des yeux vides comme ceux d'un roi de jeu de cartes (on m'a dit son nom, mais je l'ai oublié avec mépris). Je me dérobe. J'ai le remorde poignant d'avoir, pendant une si grande partie de ma vie, cru ce que disait Bonéas. Je m'accuse d'avoir placé autrefois ma conûance en des parleurs et des écrivains qui, si instruits, si distingués, si célèbres qu'ils fussent, n'étaient que des imbéciles ou des misérables. Je fuis ceux-là, puisque je ne suis pas assez fort pour leur répondre et leur r^ister -^ et leur crier que le seul souvenir qu'il importe de garder des jours que nous avons subis, c'est celui de l'horreur dégoûtante et de la folie.
Mais il a suffi de quelques paroles tombées d'en haut pour m'ouvrir les yeux, et me montrer que la Séparation que j'ai entrevue dans la tourmente de mes nuits d'hôpital était vraie. Le ca,uchemar où je m'étais envolé là-bas descend du vague et des nuages, prend forme et prend racine : il est là, il est là ; et l'accusation se fait jour, aussi précise et aussi tragique que cette rangée de figures I
Les rois, les voilà. Il y a bien des espèces de rois comme il y a bien des espèces de dieux. Mais il y a partout une royauté, et c'est la forme même de la vieille société, la grande machine plus forte que les hommes. Et tous ces personnages, qui trônent sur cette estrade — ces hommes d'affaires, ces évêques, ces politiciens, ces grands marchands, ces gros fonctionnaires ou journalistes, ces vieux généraux aux luxueuses décorations, ces écrivains en uniforme — sont les gardiens de la loi suprême et ses exé» cuteurs.
Ce sont ceux-là dont les intérêts sont communs et contraires à ceux des hommes, et ces intérêts sont par-dessus
tout, impérieusement : que rien ne change I Ce sont ceuxlà qui maintiennent les étemels sujets dans l'ordre étemel, les trompent et les éblouissent, prennent leurs cerveaux comme ils prennent leurs corps, flattent leurs bas instincts, leur fabriquent des cro3^nces éclatantes et bornées, et donnent des événements inunenses toutes les explications qu'ils veulent. C'est à cause d'eux que la loi des choses ne repose pas sur celle de la raison et de la morale.
Quelques-uns sont inconscients, qu'importe t Qu'importe aussi que tous ne profitent pas toujours de la servitude publique, qu'il arrive même que quelques-uns, parfois, en pâtissent. Ils n'en sont pas moins tous, par leur solide coalition matérielle et morale, les conservateurs du mensonge d'en haut et de l'erreur d'en bas. Ce sont ceux-là qui régnent à la place des rois ou en même temps qu'eux, ici comme partout.
Jadis, je voyais une harmonie d'intérêt et d'idéal sur toute la colline en fête dans le soleil. Â présent, je vois, comme dans mon lit de douleur, la réalité cassée en deux. Je vois en présence les deux races ennemies, et les vainqueurs; et les vaincus.
M. Gozlan semble le maître des maîtres : le vieillard amonceleur de fortunes, dont les spéculations sont illustres, dont la richesse grossit toute seule, qui réalise tous les profits qu'il lui plaît, et qui tient le pays. Son geste vulgaire étincelle de diamant et une grosse breloque d'or pend sur son ventre comme un sexe; et, autour de lui, les généraux, — ces potentats glorieux dont le sourire est fait avec tant d'âmes — les administrateurs et les académiciens ne paraissent que des acteurs secondaires.
Fontan occupe sa grosse place sur l'estrade. Il y sonmole, ses deux mains sphériques posées devant lui. Le volumineux mangeur digère, souffle, la bouche beurrée, et ce qu'il a mangé ronronne en lui. Rampaille, le boucher, est mêlé au public, lui. Il est riche, mais mal mis, et il a coutume de dire : « Je suis un pauvre homme du peuple, moi : regardez mes habits sales. » Tout à l'heure, quand la quêteuse de la Ligue contre l'Oubli s'est dressée devant lui — pris au
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piôge dans l'attention générale, il a fouillé désespérément son gousset et s'est tiré trois soûs du corps. Ils sont plusieurs comnie lui, de ce côté-ci de la barrière, ayant l'air de f&ire partie de la foule mais seulement collés à elle par leur métier. Les rois ne portent plus partout la royauté sur leur costume et s'effacent dans les vêtements de tout le monde. Mais toutes les cent faces de la royauté ont les mêmes signes, toutes, et se répètent formellement à travers leurs sourires : cupidité, rapacité, férocité.
Et la sombre multitude, la voilà qui piétine. Par les chemins et les rues, elle est venue de la campagne et de la ville. On voit, figées d'attention, le regard attaché, des faces brûlées par le contact brutal des saisons ou étiolées par des atmosphères malades, la joue aiguë et momifiée du pa^ysaji, de»-figures d'adolescents aigris avant l'âge, de femmes enlaidies avant l'âge, qui ramènent sur leur corsage fané et sur leur gorge ^née les ailerons de leur pèlerine ; et les employés à destinée anémique et timide, et les petites gens dont les heures sont difi&ciles et que la médiocrité aplatit ; tout le remous des dos, des épaules, des bras ballants, dans la pauvreté endimanchée ou nue. Voilà le nombre et la force immense. Voilà donc le droit et la justice. Car la justice et le droit ne sont pas des formules creuses, c'est de la vie, le plus de vie possible ; ce sont les hommes, ce sont tous les hommes de>partout et de toujours. Ces mots ne résonnent pas dans une sphère abstraite. Ils s'enracinent à la créature. Ils débordent et palpitent. Quand on demande justice, on ne tâtonne pas dans le rêve, on crie du fond de tous les malheureux.
C'est cela, cette montagne d'hommes, tassés par terre comme les pierres des chemins, abîmés par la misère, avilis par la mendicité, liés pas à pas aux riches par le besoin pressant, engagés, en un seul rouage, dans l'épouvantable recommencement. Et je place aussi dans cette foule, presque tous les jeunes gens quels qu'ils soient — à cause de leur docilité et de leur ignorance populaires. Ces humbles forment une masse imposante à perte de vue, mais chacun est peu
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â« chose, parce qu'isolé; c'est presque une erreur de laa compter; ce qu'on voit, quand on regarde la foule, c'est de la grandeur faite avec rien.
Et le peuple d'aujourd'hui, surchargé d'obscurité, enivré de préjugés, voit rouge k cause de la tenture rouge des estrades, est fasciné par le scintillement des diadèmes, des colliers, des décorations, et des lorgnons des intellectuela ; il a des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, des bras pour ne pas agir, et il est fou, puisque d'autres pensent pour lui!... Et l'autre moitié de cette même foule cherche l'homme, là-bas, et est cherchée par l'homme, dans les grands sillons noirs où se sème le sang et disparaît la race humaine... Et plus loin encore, dans une autre partie de la terre, les mêmes estrades comme des trônes écrasent les mêmes immenses superficies d'hommes, et les mêmes serviteurs dorés de la royauté leur jettent à la volée des paroles qui ne sont que la traduction de celles qui se sont abattues ici.
Des femmes en deuil tachent à peine cet ensemble morne. Elles errent et tournent dans les carrefours, et sont les mêmes qu'aux temps antiques. Elles n'ont pas d'âge, elles n'ont pas de siècle, ces âmes massacrées, couvertes d'un voile noir. C'est nous.
Ma vision était vraie de fond en comble. Le mauvais rêve s'est concrétis.é en une tragi-comédie qui est pire : inextricable, lourde, écrasante, où je patauge de détail en détail, et qui m'entraîne. Voilà ce qui est ; alors, voici ce qui sera : l'exploitation jusqu'au dernier souffle, jusqu'à l'usure totale et la mort parfaite.
J'ai rejoint Marie, Près d'elle, je ne sens plus désarmé que lorsque je suis seul. Tandis que nous regardons la fêta, le tohu-bohu brillant, murmurant et louangeur, la baronne m'avise, me sourit et me fait signe d'approcher. Alors, je m'approche, et en présence de tous, elle m'adresse quelque compliment sur ma campagne. Elle est vêtue de velours noir et porte ses cheveux blancs en diadème. Vingt-cinq ans de vassalité m'inclinent devant elle et me remplissent