‹ Clarté; romanChapitre 23 sur 32 · LE CULTE · texte numérisé non relu

LE CULTE

de choses ! Comment la vérité changera-t-elle jamais

sa. défaite en victoire... Comment ira-t-elle jamais, au

lcL£Lsard, guérir tous ceux qui ne savent pas ! Je souffre

d'être impuissant et faible, de n'être que moi. Hélas, ici bas

IsL vérité est muette, et l'âme n'est qu'un cri étouffé !

Je cherche un appui, quelqu'un qui ne me laisse pas seul. Je suis trop seul, et je tends les yeux. Mais il n'y a que IBrisbille l

Il n'y a que ce pantin aviné, cette parodie d'homme.

Il est là. De près, il est plus ivre que de loin! L'ivresse le barbouille ; l'œil injecté de vin, la joue en terre cuite, le nez en pomme cuite, il est éborgné par une mèche baveuse. A.U milieu du carrefour, il semble pris dans un tourbillon. 11 arrive à se fixer un instant devant moi, et il me jette à. la tête des phrases furieuses où je reconnais, par moments, les vérités auxquelles je crois ! Puis, avec des gestes désespérés et trop lourds pour lui, il essaye d'évoquer je ne sais quelle caricature représentant la classe riche à la panse gonflée comme un sac d'or, s'asseyant sur le prolétariat jusqu'à lui écraser le nez dans le ruisseau, et proclamant, les yeux au ciel et la main sur le cœur : c Et surtout, plus de luttes de classes ( » La grimaçante image enfantée par ce cerveau obstrué a, dans sa gaucherie, quelque chose d'effrayauit. Il semble que la vraie souffrance pousse, à travers cela, un cri de bête.

Quand il a parlé, il s'affaisse sur une pierre. Il tamponne avec son poing, dont le cuir est recouvert d'un poil roûge comme celui d'une vache, son infâme face sur laquelle on dirait qu'on a craché.

— L'peup' n'est pas méchant, dit-il, mais il est bête, bête, bête.

Et Brisbille pleure.

A ce moment, l'abbé Piot s'avance dans le carrefour, avec son auréole d'argent, son bon sourire, le vague et continuel balbutiement qui coule de ses lèvres. Il s'arrête &u milieu de nous, donne un hochement dé tête à chacuil «t cotttinuasit tout haut ses eandides réflixions^ il murmure )

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LËCULTB 141

Crilloti était sur nos talons. Il se dresse devant moL . n a l'air mécontent.

— Je vous écoutais bientôt, me dit-il. Faut que J'vous

dis que d'puis qu'vous êtes r'venu, vous avez l'air d'un

étranger : un Belge ou un Américain. Vous dites des choses

întolérales. On croyait d'abord que vous aviez l'esprit un peu

dérangé. Malheureusement, c'est pas ça. C'est-i' qu'vous

soyez aigri? Enfin, j'sais pas quel intérêt vous avez, mais

}'dois vous préviendre qu'vous vous aniélez tout

l'monde. Ces gens, faut s'mettre à sa place. Vous t'nez à

propos de d, à propos de ça, des propos dont le caractère

tendineux ne leur échappe pas. Vous n'êtes plus comme les

autres. Si vous continuez, vous s'rez ridicule comme un

géant, et si vous faites peur, gare à vous 1

n se plante devant moi, dans sa massive conviction. Le plein jour donne plus de crudité an vieillissement de ses traits. Sa peau est talée sur les os de sa tête, et les muscles de son cou et de ses épaules fonctionnent mal, en frottant, comme de vieux tiroirs.

— Et pis quoi, après tout, qu'est-ce que vous voulez? Faut bien faire la guerre, hé? Faut fiche la volée aux Boches, pour que tout soye dit.

Avec un efEort, fatigué à l'avance, je demande :

— Et après?

— Quoi, après? Après, y aura des guerres, naturellement, mais des guerres civilisées. Après? La postérité future» alors I Avouez que vous voulez sauver le monde, hé? Quand on se lance dans ces grandes machines, on dit forcément des énonnités. L'avenir ah, aht

Je me tourne d'un autre côté. À quoi bon tenter de lui répondre que le passé est mort, que le présent passe, et que seul l'avenir est positif I

A travers l'admonestation paternelle de Grillon, je sens la menace des autres. Autour de moi, ce n'est pas encore une hostilité; mais c'est déjà une rupture. Avec cette vérité qui se cramponne à moi seul, au milieu du monde et des fantômes, est-ce que je ne me lance pas dans une espèce de tragédie impossible à soutenir? Ceux qui m'environnenV;

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S4S CLARTâ

remplis Jusqu'à la bouche, jusqu'aux yeux, par l'acceptation grossière qui change les hommes en bétes, m'observent avec méfiance, prêts à se déchaîner contre moi. H faudrait peu do chose pour que je sois aussi réprouvé que Brisbille qui, ici-même, avant la guerre, s'est dressé seul devant la foule pour essayer de lui crier face à face qu'elle allait aux abîmes.

Je m'éloigne, accompagné par Marie. Nous descendons dans la vallée. Pais nous gravissons la colline des Châtai* gniers. J'aime ces lieux où je suis si souvent passé jadis, aux époques où tout ce qui m'entourait était un enfer que je ne voyais pas. Maintenant que je suis un revenant de l'au-delà, cette colline m'attire encore, à travers les rues et les chemins. Je me souviens d'elle et elle se souvient de moi. Il y a quelque chose que nous partageons et que j'avais emmené avec moi, partout, au loin, comme un secret. J'entends le soldat dénué qui disait : c C^iez moi, il y a des champs, des arbres, la mer : ce n''est pas comme ailleurs », et au milieu de mes souvenirs malheureux, cette parole extraordinaire brille comme une nouvelle de vérité.

Nous nous asseyons sur le talus qui borde le chemin. On voit la ville, la gare, des charrettes sur la route ; et làbas, trois villages s'haimonisent, que parfois des coups de oleil dessinent plus soigneusement. Les horizons nous nlacent d'un murmure. Au carrefour où nous sommes, quatre chemins font le mouvement de se réunir.

Mais mon esprit n'est plus ce qu'il était. Je cherche vaguement, partout. Il faut voir les choses dans toutes leurs conséquences, et jusqu'à leur source. A tout l'enchaînement des faits, il faut apporter de longues raisons, et la confusion du monde exige une explication aussi terrible qu'elle.

Un faible bruit. Une passante fluette et un point qui saute à ses pieds. Marie regarde et dit machinalement, comme une dévote se signe : « Pauvre petit ange I »

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