B CU&TB M
C'est la petite Antoinette et son chien. Elle t&te le bord de la proute avec un bâton. Elle est devenue tout à fait aveugle. Jamais on ne Ta soignée. On devait sans cesse le faire, et on ne l'a pas fait. On a dit toujours : • Pauvre petit ange », et c'est tout.
Elle est si misérablement vêtue qu'on baisse les yeux devant elle, bien qu'elle ne voie plus. Elle est là, errante et cherchante, incapable de comprendre le mal qu'on a fait, qu'on a laissé faire — et dont nul ne se souvient. Hélas, de l'indifférence bavarde et de la lâche incurie des hommes, il n'y a que ce pauvre petit témoin aveugle.
Elle s'arrête devant nous, elle tend la main gauchement, elle mendie I Personne ne s'occupe plus d'elle. Elle parle à son cHien. Il est né au chenil du château. Marie m'a raconté : c'était le dernier d'une portée ; il était mal venu, avec la tête trop grosse et les yeux malades, et la baronne a dit, comme on allait le noyer, et aussi parce qu'elle pense toujours au bien : « Qu'on le donne à la petite aveugle. » L'enfant l'exerce à la guider ; mais il est jeune, il a envie de jouer quand passent d'autres chiens, il l'écoute d'une oreille distraite. U lui est difficile de se mettre sérieusement au travail, il lui arrache sa ficelle des mains. Elle l'appelle, l'attend.
Ensuite, de nombreux passants apparaissent et s'efiacent, pendant longtemps. On ne les regarde pas tous.
Mais voici que se présente au tournant comme un personnage, un grifEon bruxellois avec le bruit argentin du bijou qui brille à son cou.
U annonce et précède sa jeune maîtresse, M^^^ Éveline de Monthyon, montée sur son poney. La fillette caracole gravement, vêtue d'une amazone et arjpée d'une cravache.
Elle est orpheline depuis longtemps. Elle est l'hôtesse du château. Elle a douze ans et possède des millions. Un valet à cheval, en grande tenue, la suit, semblable à un acteur on à un chambellan ; puis, à pas comptés, une
gouvernante âgée qui, vêtoe de soie noire, songe nmnifestement à quelque cour.
M"« Éveline de Monthyon, qui a un si joli nom, fait penser à Antoinette qui n'a presque pas de nom — et il semble que, parmi tous, elles deux seulement soient passées devant nos yeux. Le sort différent sur terre de ces deux créatures qui ont chacune la même innocence fragile, la même incapacité pure et totale de l'enfance, plonge dans un drame de pensées. La misère ou la puissance qui se sont abattues sur ces petites têtes pas encore mûres, sont aussi inmiéritées l'une que l'autre. Il y a une honte pour un homme à voir un enfant pauvre. Il y a aussi une honte pour un homme à voir un enfant riche.
J'en veux à la menue princesse de luxe qui vient d'apparaître, déjà hautaine malgré sa petitesse, je suis remué de pitié pour la frêle victime qve la vie efface de toutes ses forces — et Marie, si douce, pàiSse, je le vois, par les mêmes sentiments. Qui ne les éprouverait devant cette double image d'enfance que le hasard apporte en passant, devant cette même image déchirée?
Mais je me défends contre cet attendrissement : la conception des choses doit être basée non sur le sentiment, mais sur la raison. Il faut la justice, non la charité. La bonté est solitaire. La pitié fait corps avec celui dont on a pitié. Elle permet de l'approfondir, de le comprendre entre tous, mais brouille les lois de l'ensemble. Il faut partir d'une notion claire, comme le jet d'un phare, à travers les difformités et les tentations du soir.
Comme j'ai vu l'égalité, je vois l'inégalité. Égalité dans le vrai, inégalité dans le réel. On aperçoit dans le conmiencernent de l'humanité le conmiencement de son mal. La racine de l'abus, c'est l'héritage.
Injustice, droit artificiel et mal fondé, roj^uté sans raison, fantaisie féerique qui met tout à coup des couronnes sur des têtes ! C'est jusque-là, jusqu'au droit monstrueux pes morts qu'il faut tracer une ligne droite- et nettoyer (es ténèbres.
&E CULTB la
La transmission des biens et des pouvoirs, qnels qu'ils soient, des morts à leurs descendants, n'est pas conforme à la raison et à la morale. Les lois des forces, des biens, les lois de la vie, sont aux seuls vivants. Chacun doit occu- X>er dans la destinée commune une situatiotn due à ses œuvres et non au hasard.
C'est la tradition ! Ce n'est pas là une raison, au contndre. La tradition» qui est la soudure artificielle du présent au bloc du passé, invente une chaîne là où il n'y en a pas. C'est d'elle que vient tout le malheur des hommes. Elle surajoute des vérités de feut à la vraie vérité ; elle prime le droit ; eUe ôte toute liberté à la naison, et la remplace par des espèces de légendes qu'elle impose, avec défense de regarder ce qu'il y a dedans.
C'est dans le seul domaine des sciences et de leurs applications, et, parfois, dans la technique des arts, que l'expérience prend légitimement force de loi et que les créations acquises ont raison de s'accumuler, ^sser, de cette thésaurisation du vrai, aux privilèges dynastiques des idées, des pouvoirs ou des richesses — ces talismans — c'est faire une assimilation insensée qui tue l'égalité dans le germe, et empêche l'ordre humain d'avoir une base. L'héritage, forme concrète et palpable de la tradition, se défend par la tradition des principes et des croyances — l'abus par l'abus, à l'infini — et c'est à cause de cet enchaînement intégral qu'on voit ici-bas, contre toute vraisemblance, quelques hommes tenir entre leurs mains la multitude des hommes.
Je parle à Marie de tout cela. Elle paraît plus frappée par la véhémence de mon accent que par l'évidence de ce que je dis. Elle répond faiblement : c En effet i, elle remue la tête, mais elle me demande :
— Mais la loi morale dont tu parles, n'est-ce pas de la tradition?
— Non. C'est la loi automatique de l'intérêt général. Chaque fois c[ue celui-ci se trouve en jeu, elle se recrée
M6 C&ARTÉ
logiquement, fille est limpide; elle se montre chaque fois jusqu'à sa source. Sa source c'est la raison même, et l'égalité, qui est la même chose que la raison. Ceci est bien, ceci est mal, parce que c'est bien et parce que c'est mal, et non parce qu'on l'a dit ou écrit. C'est le contraire du commandement traditionnel. Il n'y a pas de tradition dn bien. La fortune et la puissance doivent se gagner et non se prendre toutes faites ; l'idée du juste doit se reconstruire à toute occasion et non se prendre toute faite. Marie m'écoute. Elle réfléchit, puis me dit !
— On ne travaillerait pas si on ne devait pas laisser ce qu'on a aux siens.
Mais, tout de suite, elle se répond à elle-même :
— Non...
Elle cite des exemples, rien qu'autour de nous : un tel, un tel... L'attrait du gain ou de l'influence, ou même le vertige du travail et de la production sont suffisants pour que les gens se donnent du mal. Et puis, aussi, ce grand changement paralyserait moins les travailleurs que la vieille coutume ne paralyse les enrichis prématurés qui ramassent leur fortune par terre : Celui-ci qu'on voyait passer, et qui est mort d'épuisement à vingt ans, et tant d'exemples ignobles et irréfutables — et les comédies, avec le grand jeu de l'affection et de l'amour, autour des héritages, des héritiers et des héritières — toutes ces turpitudes, où le trop antique usage a moisi les âmes.
Elle s'enfièvre un peu, comme si la vérité était, dans l'embrouillement des conjonctures, belle à voir, et douce à arrêter avec des paroles.
Cependant, elle s'interrompt; elle dit :
— On trouvera toujours moyen de frauder.
Elle dit enfin :
^~ Oui, ce serait juste, peut-être, mais ça ne se lexa pas.
BB CULTB U7
La vallée s'est remplie brasqttement de tumulte. Sof la route qui longe l'autre versanti défile un régiment qui rentre aux casernes, un nouveau régiment, avec son drapeau. Le drapeau passe au Ûanc de la vallée au milieu d'une mêlée allongée, dans de vagues clameurs, dans des panaches de poussière, et un brouillard scintillant de bataille.
Nous nous sommes machinalement levés tous deux sur le bord de la route. Au moment où le drapeau passe devant nous, l'habitude de le saluer me fait trembler le bras. Mais comme tout à l'heure, la main levée de l'évêque ne m'a pas abaissé, je reste immobile et je ne salue pas.