LE CULTE
que le maître dn nationalisme allemand a assailli la France et déchaîné la guerre civile du peuple du monde. Il faut placer la question là où elle est, c'est-à-dire partout à la fois. Il faut voir face à face, d'un même coup, tous ces immenses ensembles distincts qui crient chacun : Moi I
L'idée de patrie n'est pas une idée fausse, mais c'est une idée petite, et qui doit rester petite.
Il n'y a qu'un intérêt général. Il n'y a qu'un devoir moral, qu'une vérité, dont chaque homme est le dépositaire lucide. La conception actuelle de Tidée de patrie divise toutes ces grandes idées, les coupe en morceaux, les spécialise à l'intérieur de cercles impénétrables. On rencontre autant de vérités nationales quejie nations, autant de devoirs nationaux, autant d'intérêts et de droits nationaux — qui sont adversaires les uns des autres. Chaque pays est séparé du voisin par des murs tels — frontières morales, matérielles, commerciales — qu'on est emprisonné quand on s'en trouve d'un c6té ou d'un autre. On entend parler d'égoîsme sacré, d'expansion adorable de la race à travers les autres, de nobles haines et de glorieuses conquêtes, et on voit ces idéals tenter de prendre forme de toutes parts. Cette multiplicité arbitraire de ce qui devrait rester un, aboutit à l'absurdité foncière et malfaisante de toute la civilisation. Les mots de justice et de droit ne sont pas de taille à être enfermés dans des noms propres, pas plus que ne le serait la Providence, que chaque royauté veut tirer à elle.
Les aspirations nationales — avouées ou inavouables — sont contradictoires entre elles. Toutes les populations qui se limitent étroitement et se coudoient dans le monde, sont peuplées de rêves plus vastes que chacune d'elles. Les ambitions territoriales des nations se recouvrent sur la caxte de l'univers, les ambitions économiques et financières s'annulent mathématiquement. Elles sont donc, dans l'ensemble, irréalisables.
Çtcommeiln'ya aucun contrôle supérieur possible sur cette
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mêlée de ▼érités qni ne s'admettent pAS, clmqt&e natkifi réalise la siemie par tous les moyens possibles, par tout: ce qu'elle peut tirer d'elle-même, de foi, de colère et de force brutale. A la faveur de cet état d'anarchie mondiale, la séparation vague et légère qu'il y a entre le patriotisme» et l'impérialisme, et le militarisme, est, sur toute la ligne, violée, piétinée et franchie, et il ne peut pas en être difiéremment. L'univefs vivant ne peut pas ne pas devenir l'organisation de la concurrence armée. Et il ne peut pas ne pas en résulter la succession étemelle des malheurs, sans l'espoir d'aucun butin durable (car il n'est pas d'exemple que des conquérants aient joui longtemps de l'impunité, et l'histoire montre une sorte d'équilibre des injustices et de suite fatale des hégémonies). En tous points l'espoir de la victoire amène l'espoir de la guerre* C'est la lutte cramponnée à la lutte et les massacres des massacres.
Les rois ! — on retrouve toujours les rois quand on interroge jusqu'au bout les malheurs publics I... Cette hjrpertrophie des unités nationales est le fait des dirigeants. Ce sont les maîtres, les aristocraties régnantes — blasonnées, et capitalistes •— qui ont créé et maintenu au cours des siècles tout l'appareil pompeux et sacrosaint, béat ou fanatique, que revêt le séparatisme national| et la fable des intérêts nationaux, ennemis des multitudes. La centralisation des individus isolés dans les espaces habités^ correspondait à la vérité morale : c'était l'incarnation exacte du progrès ; elle, profitait à tous. La scission arrêtée, péremptoire et farouche, qui est intervenue dans cette centralisation, c'est la condamnation des hommes ; mais elle est nécessaire aux classes qui commandent. Ces bornes, ces coupures nettes permettent le jeu des luttes commerciales et de la guerre, c'est-à-dire la chance des grands coups de gloire et des spéculations énormes. C'est là le principe vital de l'impérialisme. Si la solidarité était mondiale et complète, elle ne se prêterait plus — tous les intérêts redevenant soudain les intérêts individuels des hommes, et la loi morale reprenant sur
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l'égalité sa pleine action spacieuse — à certains brusques groasissements partiels qui ne sont jamais de l'avantage général, mais qui peuvent être l'avantage de quelques profiteurs qui passent sur la terre. C'est pourquoi les forces conscientes qui ont conduit jusqu'ici les destinées du vieux monde emploieront toujours tous les moyens possibles pour fragmenter l'harmonie humaine. L'autorité se cramponne sur toutes ses bases nationales.
Le système insensé des blocs nationaux sinistrement épSLTS, dévorateurs ou dévorés, a ses apôtres et ses avocats. Mais les théoriciens, les faux savants, auront beau entasser leur fatras d'arguties et de raisonnements, leurs sophismes tirés de prétendus exemples ou de prétendues nécessités économiques et ethniques : le simple, brutal et magnifique cri de la vie rend vains les efforts qu'ils font pour galvaniser et dresser des doctrines qui ne tiennent pas debout. La réprobation attachée de nos jours au mot internationalisme prouve à la fois l'ineptie et la bassesse de l'opinion publique. L'humanité est le nom vivant de la vérité. Les hommes se' ressemblent comme les arbres! Ceux qui régnent régneront par la force et la tromperie ; mais par la raison, jamais.
Le groupe national est une collectivité au sein de la grande. C'est un groupe comme un autre, comme celui qui se noue de lui-même sous l'aile d'un toit ou sous l'aile plus ouverte d'un ciel azurant un paysage; ce n'est pas le groupe définitif, absolu et mystique dans lequel on l'a transformé par des sorcelleries de mots et d'idées, et où on l'a cuirassé par des règles d'oppression. Partout, le pauvre salut des hommes est, sur la terre, d'atteindre purement à la fin de leur vie : Vivre libre sa vie où l'on veut vivre ; aimer, durer et produire dans le cadre élu, comme les gens des anciennes provinces qui, en même temps que leurs dirigeants particuliers, ont perdu leurs traditions particulières de convoitises et de spoliation réciproques.
Si on ôte de l'idée de patrie la cupidité, la haine, l'envie et la gloriole, si on lui ôte son besoin d'hégémonie par la violence, qu'en reste-t-il?
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Ce n'est pas un ensemble individuel de lois : les lois jnstes sont incolores. Ce n'est pas une solidarité d'intérêts : il n'y a pas d'intérêts nationaux matériels, ou ils ne sont pas honnêtes. Ce n'est pas une unité de race : la carte des pays n'est pas la carte des races. Que reste-t-il? j
n reste une communion restreinte, profonde et douce, un tendre et émouvant attrait pour le charme d'une langue (il n'est guère, dans l'univers, que les langues qui soient" étrangères), une préférence personnelle et délicate pour certaines formes de paysages, de monuments et d'esprit. Et ce rayonnement même a des limites. Le culte pour les chefs-d'œuvre de l'art et de la pensée est le seul élan de l'âme qui, du consentement universel, ait toujours plané au-dessus des petitesses patriotiques.
Mais, claironnent les voix officielles, il y a une autre formule magique : le grand passé commun de chaque nation. Oui, il y a le passé. Mais le long calvaire des peuples opprimés, la loi des forts changeant en renaissantes et inutiles hécatombes l'humble fête de la vie, la chronologie de cet écrasement d'existences et d'idées où les novateurs ont été toujours suppliciés, où les souverains ont réglé leurs afEaires personnelles d'associations, de ruptures, de dot et de succession, avec les territoires et le sang dont ils étaient propriétaires, où chaque pays a été tellement gaspillé, où le peu de progrès moral, de bien-être et d'unité qui ne soient pas uniquement des apparences, ont été cristallisés avec une lenteur désespérante, des stagnations lugubres, des va-et-vient épouvantables, par les voies de la barbarie et de la force; ce sombre passé d'opprobre, ce passé de fautes et de maladies auquel a survécu chaque vieille nation — et qu'on doit apprendre à connaître pour le haïr, — il leur est commun à toutes, comme la misère, la honte et la douleur. (Heureux les peuples neufs, ils n'ont pas de remords !)
Et les bienfaits du passé : l'éclat de la Révolution française, et les présents démesurés des navigateurs qui ont apporté à l'ancien monde de nouveaux mondes, et la miraculeuse exception des découvertes scientifiques qui, par un second miracle, n'ont pas été étouffées dans l'ceuf, nç
sont-ils pas aussi communs à tous, comme l'ineffaçable beauté des ruines du Parthénon, les éclairs de Shakespeare et les orages de Beethoven, et comme l'amour et comme la joie I
L'universel problème dans lequel la vie contemporaine comme la vie passée se précipite et s'embrouille et se déchire, ne peut se dissiper que par un moyen universel qui réduise chaque nation à ce qu'elle est en vérité; qui les dépouille toutes de l'idéal de suprématie volé par chacune d'elles au grand idéal humain, et qui, élevant celui-ci définitivement hors de portée de toutes ces agitations déréglées qui clament à la fois : « Le seul point de vue, c'est le mien », lui rende enfin son unité divine. Gardons l'amour de la patrie dans nos cœurs, mais détrônons l'idée de patrie.
Je dirai ce qu'il y a à dire : je place la République avant la France : la France, c'est nous; la République, c'est nous et les autres. L'intérêt général doit être mis bien au-dessus de l'intérêt national, parce qu'il est bien au-dessus. Mais s'il est hasardeux de prétendre, comme on l'a tant fait à tort et à travers, que tel intérêt national concorde avec l'intérêt général, la réciproque est évidente, et cela est lumineux, grave et décisif : le bien de tous embrasse celui de chacun : La France peut être prospère sans que l'univers le soit, l'univers ne peut pas être prospère sans que la France le soit. La raison émue reconstitue avec des données positives, pressantes, et qui nous touchent doucement de toutes parts, l'angoissant pari que Pascal essayait de poser comme un levier dans le vide : D'un côté, [.'ai à perdre, de l'autre, j'ai tout à gagner.
Sur la colline des Châtaigniers, dans la beauté de ces lieux que j'aime et au cœur des quatre chemins, j'ai vu des choses nouvelles, non pas qu'il se soit passé des événements nouveaux, mais parce que j'ai ouvert les yeux.
Je suis récompensé, moi infime, d'avoir été seul entre
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tous à poursuivre Terreur jusqu'au bont« Jusque dons ses
tabernacles, parce que je dégage enfin toute la simplicité de la vérité et la droiture des grands horizons. hsL révélation me paraît encore si terrible, que le silence des hommes, amassés sous les toits, là-bas, à mes pieds, m'étreint et me menace. Et si je ne me la formule que timidement dans moi-même, c'est que chacun de nous a vécu en réalité plus que sa vie, et que mon éducation *m'a rempli comme l«s autres, de siècles d'ombre, d'humiliation et de captivité. Elle s'établit avec précaution, mais c'est la vérité, et il est des moments où la logique vous prend dans son tourbillon divin. En ce monde de désordre où la faiblesse de quelques-uns opprime la force de tous, depuis que la religion du Dieu des armées et de la résignation n'est plus suffisante* à elle seule pour consacrer l'inégalité, règne la Tradition, dogme de l'adoration aveugle de ce qui fut et de ce qui est, Dieu sans tête. La destinée humaine est éternellement bloquée par les deux formes de la tradition : dans le temps par les transmissions héréditaires, dans l'espace par les frontières, et ainsi, annihilée et écrasée en détail. C'est la vérité, j'en suis sûr, puisque je la touche.
Mais je ne sais pas ce qui adviendra de nous. Tout le sang versé, toutes les paroles versées pour imposer aux corps et aux âmes un idéal factice, suffiront-ils longtemps encore pour cantonner l'humanité dans la réalisation de l'absurde? L'histoire est une bible d'erreurs. Je n'ai pas seulement vu tomber d'en haut la bénédiction sur tout ce qui entretenait le mal, la malédiction sur tout ce qui pourrait le guérir ; j'ai vu, en bas, les détenteurs de la loi morale être traqués et bafoués, depuis le petit Termite perdu comme un rat dans l'évolution des batailles, jusqu'à Jésus- Christ.
Nous partons. Pour la première fois depuis que je suis revenu, je ne m'appuie plus sur Marie. C'es^t elle qui s'appuie sur moi.